Le Greco et la France, un rendez-vous manqué

Le 24 octobre 2019, par Véronique Gerard Powel

Des années 1860 à la Première Guerre mondiale, Paris domina le marché des œuvres du Greco. Ce fait cohabita curieusement avec l’absence d’intérêt, à quelques exceptions près, des collectionneurs français pour un peintre qui séduisait les étrangers.

Sainte Marie-Madeleine pénitente, 1576-1577, huile sur toile, 157 x 121 cm, Budapest, Szépmüvészeti Múzeum.
© SELVA/BRIDGEMAN IMAGES

L’arrivée de nombreuses œuvres de Domenikos Theotokopoulos, dit le Greco (1547-1614), sur le marché parisien dans les années 1860-1870 fut le fruit d’une conjoncture exceptionnelle de morts subites et de ruines : le décès en 1860 de Francisco Javier de Quinto, exilé à Paris, entraîna en 1862 et 1864 la vente d’une collection formée alors qu’il dirigeait à Madrid le musée de La Trinidad, qui regroupait les œuvres confisquées en 1835-1836 aux maisons religieuses. Avec une vingtaine de toiles du maître de Tolède, souvent de première qualité, ce fut la première grande dispersion publique de ses œuvres : elle attira davantage de Britanniques que de Français. Ruiné, l’homme d’affaires José de Salamanca choisit, en 1867 puis en 1875, de se défaire de sa collection de peintures à Paris, où il avait une résidence. C’est ce que firent aussi en 1868 et 1872, après la chute du Crédit mobilier, les frères Émile et Isaac Pereire. Seuls acheteurs français pour la vente de la Galerie espagnole de Louis-Philippe (Londres, 1853), ils avaient prouvé leur goût personnel en emportant Le Christ en croix adoré par deux donateurs (Paris, Louvre) et une Adoration des bergers (Bucarest, musée national d’Art de la Roumanie), choix qui ne pouvait avoir la connotation électorale qu’on a voulu y voir. L’un des seuls acquéreurs français des Greco de Quinto avait été l’ingénieur Alphonse Oudry, qui réunit en quelques années une dizaine de chefs-d’œuvre du maître. Sa mort soudaine fut aussitôt suivie d’une vente. Qui acheta cette quinzaine d’excellents tableaux envoyés coup sur coup à l’hôtel Drouot ? Près des deux tiers le furent par un seul et même homme, le diplomate prussien Felix Bamberg, installé à Paris depuis 1851. Probablement selon un accord préalable, il céda en 1879-1880 toute sa collection, dans laquelle l’artiste occupait une place de choix, à son ami Karl de Hohenzollern-Sigmaringen, devenu en 1866 Carol Ier de Roumanie. Le résultat des ventes Quinto et la rapide formation de la collection royale roumaine (sans apparente concurrence) démontrent que les grands collectionneurs hexagonaux, au goût classique, qui se passionnaient déjà pour Goya, n’étaient pas intéressés par le Greco. Jusqu’à la Guerre de 1914, son marché reste l’apanage d’un monde intellectuel et artistique bien défini : des critiques comme Zacharie Astruc, des journalistes tels Étienne Arago ou Henri Rochefort, des peintres surtout, en tête desquels Edgar Degas et Henri Rouart, et deux collectionneurs (Alphonse Cherfils et Paul Chéramy) très proches de ce milieu. Un seul marchand d’art, Étienne-François Haro, fit quelques transactions. Les artistes espagnols établis à Paris participèrent à la redécouverte du maître vécue dans leur pays dans les années 1880 en y récupérant, d’abord pour leur propre plaisir, des tableaux qu’ils revendirent au tournant du siècle, quand le marché de ses œuvres explosa devant l’enthousiasme des collectionneurs américains.
 

Frère Hortensio Félix Paravicino,  vers 1609-1611, huile sur toile, 112 x 86 cm.
Frère Hortensio Félix Paravicino, vers 1609-1611, huile sur toile, 112 x 86 cm. © MUSEUM OF FINE ARTS, BOSTON, ALL RIGHTS RESERVED

L’attrait pour l’Espagne
Ce brusque engouement reposait sur un attrait pour la culture espagnole et sur l’effervescence que connaissait alors, aux États-Unis, le collectionnisme de maîtres anciens. William Merritt Chase et Mary Cassatt, conseillers de ces amateurs au goût très ouvert et des responsables des nouveaux musées, se passionnaient pour Goya et le Greco. Plusieurs marchands français servirent de relais entre les propriétaires d’ensembles historiques encore intacts, la nouvelle génération de collectionneurs espagnols et le marché outre-Atlantique. Le plus actif d’entre eux, Émile Pares, était alors installé à Madrid et possédait une galerie, pleine d’objets d’art de toutes sortes, qui attirait les visiteurs américains. La cathédrale de Valladolid lui céda en 1904 le Gentilhomme de la maison de Leiva (Montréal, musée des Beaux-Arts) ainsi qu’un Saint Jérôme (New York, Frick Collection), qu’il envoya à la galerie parisienne Trotti, laquelle les revendit immédiatement au marchand new-yorkais Knoedler. Avogli Trotti céda aussi en 1910 à Ehrich, un autre confrère new-yorkais, une Pietà (New York Hispanic Society of America) acquise en 1907 auprès du collectionneur espagnol Luis Navas et présentée au Salon d’automne de 1908. Le numéro d’American Art News de novembre 1910 rapporte que, selon ce qui semblait une habitude, Trotti venait de débarquer à New York avec un lot de peintures, comprenant des Greco, qu’il exposait au Plaza.

 

Saint Joseph, vers 1576-1577, huile sur toile, 68 x 56 cm, collection particulière.
Saint Joseph, vers 1576-1577, huile sur toile, 68 x 56 cm, collection particulière.DR

Grecomania américaine
Paul Durand-Ruel, lui, se rendit directement en Espagne, pressé par le collectionneur Harry Havemeyer de remplacer un intermédiaire décédé : lors de leur voyage de 1902, lui et son épouse avaient vu avec Mary Cassatt, chez le duc de Nájera, le portrait du Cardinal Fernando Niño de Guevara (New York, Metropolitan Museum of Art), dans la famille depuis la mort du modèle. En 1903-1904, Durand-Ruel fit trois fois le voyage de Madrid. Aidé du peintre Ricardo de Madrazo, il obtint le portrait, revendu directement à Havemeyer. En octobre 1904, ce dernier lui finança l’achat de l’Assomption de la Vierge, admirée ensemble chez la veuve de l’infant Sébastien Gabriel de Bourbon et qui était prêtée au musée du Prado (incapable de l’acheter) depuis la mort de celle-ci. Les Havemeyer l’ayant finalement écartée, l’œuvre resta deux ans à Paris avant que l’Art Institute de Chicago ne l’acquière, avec un nouveau bénéfice financier pour le marchand. Pris au jeu, celui-ci se procura en 1907, par l’intermédiaire de Madrazo, la Vue de Tolède (New York, Metropolitan Museum), qu’il se souvenait avoir vue chez Nájera : il la conserva aussi deux ans, l’exposant au Salon d’automne de 1908, avant que Louisine Havemeyer ne la lui achète. Son dernier coup d’éclat fut vers 1908 l’achat auprès de l’infant Antoine d’Orléans, fils du duc de Montpensier, du Laocoön (Washington, National Gallery of Art). Le tableau passa rapidement chez son partenaire allemand, Paul Cassirer. Alors que courait la rumeur de la vente de L’Enterrement du comte d’Orgaz (église Santo Tomé, Tolède), le démantèlement du décor de la chapelle privée San José de Tolède entraîna au Parlement et au Sénat espagnols un vif débat sur la protection du patrimoine public, ecclésiastique ou privé. Moins d’un an après la publication par Paul Lafond, le spécialiste français du Greco, d’un article sur cette chapelle (Gazette des beaux-arts, novembre 1906), les Français Boussod et Valadon obtenaient du propriétaire, le comte de Guenduláin, deux des retables l’ayant ornée, Saint Martin et le mendiant et La Vierge à l’Enfant avec sainte Martine et sainte Agnès (Washington, National Gallery of Art), lesquels furent acquis en 1908 par l’Américain Peter A.B. Widener. Les intermédiaires, Émile Pares et Lafond lui-même, furent récompensés. Cette «Grecomania» américaine toucha le marché des ventes parisiennes. Eugène Fishoff avait à peine emporté une Pietà de l’artiste (Philadelphia Museum of Art) lors de la vente Chéramy (5 mai 1908) que le critique anglais Roger Fry, conseiller du collectionneur Johnson B. Johnson, la repérait et suggérait à celui-ci de l’acquérir. Quelques failles dans ce trafic Paris-New York auraient pu cependant profiter à des amateurs français aux finances solides. Le Hongrois Marczell Nemes rassembla rapidement les œuvres rapportées d’Espagne à Paris par la dernière génération de collectionneurs du Greco, tels le couturier Pierre Orossen (dit Stanislas O’Rossen) ou le Russe Ivan Chtchoukine. La dispersion de sa collection, à la galerie Manzi en juin 1913, consacrait l’enthousiasme des marchands et d’amateurs étrangers (le baron hongrois Mór Lipót Herzog en l’occurrence), mais aussi l’indifférence des Français pour une œuvre qu’admiraient alors tant d’artistes contemporains, au premier rang desquels le peintre Ignacio Zuloaga. C’est chez lui, à Paris, que jusqu’à la guerre de 1914 Picasso put contempler La Vision de saint Jean (New York, Metropolitan Museum of Art).

à voir
«Greco», Grand Palais, galerie sud-est,
avenue du Général-Eisenhower, Paris VIIIe.
Jusqu’au 10 février 2020.
www.grandpalais.fr
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne