Le Greco, héritier et prophète au Grand Palais

Le 07 novembre 2019, par Christophe Averty

Quelque soixante-quinze œuvres retracent au Grand Palais les pérégrinations et la carrière du maître de Tolède. Une immersion dans les couleurs, la plastique et l’esprit d’un passeur unique et fulgurant.

Dominikos Theotokopoulos, dit le Greco, La Vierge Marie, vers 1590, huile sur toile, 53 37 cm, Strasbourg, musée des beaux-arts.
Photo © RMN-Grand Palais/Agence Bulloz

Semblable au narthex d’une cathédrale, le seuil de l’exposition consacrée à Domenikos Theotokopoulos, dit le Greco (1541-1614), invite le visiteur à quitter le réel en douceur. Ouvrant le parcours, une icône, Saint Luc peignant la Vierge (1560-1566), y rappelle l’origine crétoise de l’artiste, sa formation et son attachement à la tradition picturale byzantine aux ors et aux profils ciselés. En pendant à cette œuvre rarement présentée, une huile sur toile plus tardive, Sainte Véronique (vers 1580), arbore une relique de la Sainte Face aux traits émaciés et au teint d’outre-tombe. Le sens est donné. Dès lors s’inaugure une déambulation qui, rythmée de cimaises immaculées, opère, comme dans la nef d’un édifice religieux, un jeu théâtral de perspective et de verticalité au service d’une peinture tant spirituelle que sensuelle. De scènes bibliques en portraits, de variations en «séries», l’émotion et l’expression triomphent. La couleur jubile. La forme s’évade, effilée, improbable. Et dans une succession d’espaces épurés, l’art du maître happe et conquiert le regard pour l’emmener dans une lumière qui célèbre tout autant la grâce, l’extase et le divin que l’énergie, l’empathie ou la majesté terrestre du vivant. Ce voyage inédit suit chronologiquement les pas du maître d’Héraklion à Venise, qui domine alors la Crète, et de Rome à Tolède, où il établit son atelier. Mais plus encore, l’évolution tangible de l’artiste, ses recherches picturales, ses choix comme ses inspirations scellent son identité.
 

Dominikos Theotokopoulos, dit le Greco, Saint Martin et le mendiant, 1597-1599, huile sur toile, 193,5 x 103 cm.
Dominikos Theotokopoulos, dit le Greco, Saint Martin et le mendiant, 1597-1599, huile sur toile, 193,5 103 cm.© Washington, National Gallery of Art
Dominikos Theotokopoulos, dit le Greco, L’Assomption de la Vierge, 1577-1579, huile sur toile, 403,2 x 211,8 cm.
Dominikos Theotokopoulos, dit le Greco, L’Assomption de la Vierge, 1577-1579, huile sur toile, 403,2 211,8 cm.© Art Institute of Chicago, Dist. RMN-Grand PalaisIimage The Art Institute of Chicago


Dans son ouvrage Le Siècle d’or espagnol, paru aux éditions Citadelles & Mazenod, Guillaume Kientz, commissaire de l’événement, souligne les influences et emprunts qui impriment l’œuvre du Greco. «La liberté coloriste de la touche du Titien, les audaces spatiales du Tintoret, la puissance monumentale et plastique des émules romains de Michel-Ange et la profondeur du sentiment religieux espagnol» sont autant de points d’ancrage qui permettent de rattacher ce dernier peintre de la Renaissance à l’âge d’or hispanique que viendront incarner Zurbarán, Ribera ou Vélasquez. Tel est en filigrane le message qui nous est délivré, dont un coup de théâtre conclut la démonstration du commissaire : l’Assomption de la Vierge (1577-1579), frontale, altière, monumentale, se hisse devant le visiteur tel un retable imaginaire. Ce prêt exceptionnel de l’Art Institute de Chicago vaudra d’ailleurs à l’exposition de voyager aux États-Unis. Mais au nombre des surprises, hormis onze œuvres provenant de collections particulières, figure également un tabernacle de bois polychrome et doré abritant la sculpture d’un Christ ressuscité (1595-1598) dont la posture, une main tournée vers le ciel, l’autre vers la terre, rappelle la Résurrection du Christ (1606-1610) s’élevant dans les airs au cœur du retable de l’église Santo Domingo el Antiguo, à Tolède. Aussi, bien que le cheminement parmi les œuvres manque parfois d’évidence, se dessine une nouvelle approche où l’héritage humaniste de la Renaissance semble loin de s’effacer au siècle d’or. Et si la fougue et l’arrogance du Greco ont peut-être précipité son oubli, sa modernité et l’universalité de son langage le feront renaître au XIXe siècle. Ténébriste et expressionniste avant l’heure, il aura nourri le regard, de Cézanne à Picasso. Chacune de ses toiles nous le dit, cette exposition le confirme.

«Greco», galeries nationales du Grand Palais,
Paris VIIIe, tél. : 01 44 13 17 17.
Jusqu’au 10 février 2020.
www.grandpalais.fr
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