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Le crowdfunding : mode ou (r)évolution ?

Publié le , par Sarah Hugounenq

Que cache l’insolent succès des campagnes de crowdfunding dans la culture ? Après cinq ans de croissance vertigineuse, les lendemains déchanteraient-ils ? Pourtant, le réel défi qui se pose aux appels aux dons semble être moins la concurrence que la transparence.

La restauration du cloître de l’abbaye du Mont-Saint-Michel donne lieu à une souscription,... Le crowdfunding : mode ou (r)évolution ?
La restauration du cloître de l’abbaye du Mont-Saint-Michel donne lieu à une souscription, ouverte jusqu’en 2017.
© Colombe Clier/CMN

Les chiffres sont édifiants : plus de 50 M€ de dons ont été récoltés sur les plates-formes de crowdfunding en France en 2015, selon le Baromètre du crowdfunding, de l’association Financement participatif France. Parler d’enthousiasme est un euphémisme tant les taux de progression témoignent d’une croissance exponentielle. Les montants collectés ont bondi de 250 % en trois ans et le nombre de donateurs de plus de 660 %, pour dépasser les deux millions de personnes l’an passé. La disette budgétaire, couplée à la chute du mécénat d’entreprise, oblige les musées et le patrimoine à renouveler leurs sources de financement. À l’heure de l’économie collaborative et de la défiance envers les intermédiaires financiers vérolés, le financement participatif creuse son sillon. En vogue sous la IIIe République, ce mode de financement, qui a permis l’acquisition par l’État de l’Olympia d’Édouard Manet en 1890, est tombé en désuétude jusqu’au coup d’éclat opéré par le musée du Louvre, en 2010. Un million d’euros était récolté en un mois pour l’acquisition des Trois Grâces de Lucas Cranach. Ce succès fit des émules et depuis, les appels aux dons fleurissent tous azimuts, portés par la diffusion virale d’Internet. À titre d’exemple, la Fondation du patrimoine a vu les montants collectés en ligne augmenter de plus de 2 000 % depuis 2010.
 

Corneille de Lyon (vers 1500/1510-vers 1574), Homme au béret noir tenant une paire de gants, vers 1530, huile sur bois. Acquis par le biais d’une sous
Corneille de Lyon (vers 1500/1510-vers 1574), Homme au béret noir tenant une paire de gants, vers 1530, huile sur bois. Acquis par le biais d’une souscription publique au profit du musée des beaux-arts de Lyon.© Lyon MBA. © Photo Alain Basset

Amorce d’un essoufflement
Un tel foisonnement implique-t-il de facto une concurrence entre les campagnes de crowdfunding ? Les échecs sont légion. Les appels aux dons du musée des beaux-arts de Rennes pour l’acquisition du Saint Jude Thaddée de Giuseppe de Ribera (2013), de la collection Lambert en Avignon pour l’exposition «Patrice Chéreau», du musée Henner à Paris pour sa réouverture, du musée national de la Marine pour la restauration du Génie de la mer, de la cathédrale de Beauvais ou encore, cette année, de la fondation Foujita et de la fondation Vasarely, à Aix-en-Provence, n’ont pas récolté les montants escomptés. Le bilan est mitigé pour de nombreuses autres souscriptions, dont l’objectif est atteint grâce à la participation de la société des amis, ou d’entreprises.Tel est le cas de la campagne «Tous mécènes !» du musée du Louvre en 2014, au profit de l’acquisition de la Table de Breteuil. Le million d’euros a été réuni par le truchement de sa société d’amis, qui a abondé à hauteur de 350 000 €, et du mécénat d’entreprise, à hauteur de 100 000 €. La réussite en demi-teinte se retrouve au Centre des monuments nationaux (CMN), qui, depuis le lancement sur son propre site de cinq campagnes  dont celle au profit de l’abbaye du Mont-Saint-Michel , n’a récolté que 7 200 €.

 

Suite à son inondation le 1er juin 2016, le château de Chambord a lancé une souscription publique pour sa restauration, en partenariat avec la Fondati
Suite à son inondation le 1er juin 2016, le château de Chambord a lancé une souscription publique pour sa restauration, en partenariat avec la Fondation du patrimoine.© Établissement public du château de Chambord

Un potentiel à relativiser
Toutefois, les montants espérés ne concernent qu’un infime pourcentage du budget global du projet. Pour l’acquisition du Chêne de Flagey de Gustave Courbet en 2012, la souscription du département du Doubs ne représentait que 6 % des 4 M€ du coût total. En ce qui concerne le CMN, les dons de particuliers ne représentent depuis 2012 que 7 % à 6 % du montant global perçu au titre du mécénat. Son président, Philippe Bélaval, se dit pourtant «très séduit par le résultat des souscriptions, pas tellement en termes d’impact financier mais en termes de communication, et de lien créé entre le monument et son public». Le crowdfunding ne se jauge donc pas sur le plan matériel. «Ce qui est révolutionnaire dans ce modèle de financement», explique Françoise Benhamou, économiste, «c’est le renversement de la relation entre public et objet de consommation. Avant, on proposait un produit fini. Le terme “participatif” implique que le public participe à l’élaboration du projet. On n’attend pas simplement de l’argent, mais une relation renouvelée avec les visiteurs». C’est pourquoi nombre d’appels aux dons sont liés à une mise en valeur des coulisses du patrimoine, comme la restauration en public de L’Atelier du peintre de Gustave Courbet au musée d’Orsay, ou la portée pédagogique de la campagne du musée Girodet de Montargis, dévasté par la crue fin mai. «La motivation du don relève de l’affectif, de ce qui nous est proche», rappelle sa chargée du développement des publics, Claire Hansen-Beales. Une donatrice a écrit au Louvre qu’elle soutenait la restauration de la Victoire de Samothrace, en 2013, car elle avait longtemps cru que son père, qui la lui avait fait découvrir, en était l’auteur. Avec plus de 2 500 souscriptions ouvertes en même temps, la Fondation du patrimoine ne redoute pas la compétition, car chaque appel joue sur l’ancrage local des projets. Les donateurs pour l’acquisition du Chêne de Flagey étaient très majoritairement francs-comtois. «Alors que de nombreuses souscriptions étaient en cours, nous n’avons pas craint la concurrence», se rappelle Frédérique Thomas-Maurin, directrice du musée Courbet à Ornans. «Nous nous adressions au territoire, qui ne se sentait pas forcément concerné par les autres appels».

Le don est un acte d’adhésion au patrimoine et un vecteur de démocratisation.

Impliquer le donateur
En invitant à l’appropriation du patrimoine, la souscription devient un vecteur de démocratisation culturelle. Elle contribue à l’élargissement du public, et à «impliquer le particulier quels que soient son effort et ses moyens», déclare Céline Roblot, responsable du mécénat individuel au Louvre. Face à l’ampleur des enjeux, ces campagnes cachent en réalité des opérations de communication servant moins un but strictement financier que publicitaire. Le spectre du marketing entre de plain-pied dans la culture. Le crowdfunding est une occasion de réfléchir sur l’offre et la demande, de définir des cibles, et de déterminer les outils adaptés aux objectifs. Dans ce contexte, les plates-formes de dons ne se résument pas à un outil de paiement, mais participent de la stratégie d’ouverture du musée. «Les porteurs de projets viennent chercher un accompagnement et une expertise fiscale et juridique, des conseils en communication… Nous devenons des acteurs du patrimoine», estime Romain Delaume, cofondateur de dartagnans.fr.

 

L’Atelier du peintre, de Gustave Courbet (1819-1877), en restauration dans sa bulle de verre au musée d’Orsay.
L’Atelier du peintre, de Gustave Courbet (1819-1877), en restauration dans sa bulle de verre au musée d’Orsay.© Photo musée d’Orsay/Sophie Boegly

Le mécénat populaire à l’épreuve de la transparence
Dans cette révolution financière durable, d’aucuns diront que le mécénat populaire n’en est qu’à ses balbutiements. Si la concurrence ne semble pas mettre en péril son avenir, la déferlante des acteurs marchands dans l’univers philanthropique et l’importance des fonds récoltés obligent à la plus grande rigueur. La transparence des transactions et de l’utilisation des fonds nécessite une réglementation aussi stricte que rapide. Alors que la Fondation du patrimoine ne prélève que 6 % du montant des dons pour frais de gestion, cette commission peut doubler chez certains intermédiaires. De grandes institutions, comme le Louvre ou le Centre des monuments nationaux, ont ainsi décidé de développer leur propre site de dons. «Nous voulions conserver une relation directe avec le donateur, dans un rapport de confiance», explique Céline Roblot du Louvre.

 

Au musée du Louvre, murs de remerciements des donateurs pour l’acquisition des Trois Grâces de Lucas Cranach (1472-1553).
Au musée du Louvre, murs de remerciements des donateurs pour l’acquisition des Trois Grâces de Lucas Cranach (1472-1553).© 2011 musée du Louvre/Antoine Mongodin

Superviser les transactions des sites marchands
La fuite de ces gros porteurs n’inquiète pas Romain Delaume, qui estime qu’«à terme ces plates-formes individuelles ne sont pas viables. Les coûts liés au développement, aux frais bancaires, à l’accessibilité sur tous les terminaux, du smartphone au vieux PC, sont énormes, plusieurs dizaines de milliers d’euros. Les plates-formes ad hoc sont nécessaires». En outre, la traçabilité des fonds levés  risque de détournement  et versés  risque de blanchiment  est centrale. D’un côté, la Fondation du patrimoine ne verse l’argent réuni qu’au maître d’ouvrage à l’issue du chantier, sur factures certifiées et conformes au devis. De l’autre, les sites privés ne sont contraints à aucune surveillance. «Nous effectuons des contrôles à la fois sur le statut du porteur de projet et sur le donateur grâce à Stripe (infrastructure de paiement sur Internet, ndlr), qui permet de sécuriser le paiement à partir de 30 € avec un code téléphonique, et d’en vérifier la provenance à partir de 1 000 €. Pour ce qui est de l’utilisation de l’argent faite par le porteur de projet, nous n’allons pas sur place vérifier, car ce n’est pas notre métier. Notre rôle est de trouver des financements. Pour le reste on y viendra, mais pas tout de suite», explique Romain Delaume. Face à cette faille, Jean-Michel Raingeard, président de la Fédération française des sociétés d’amis de musées, évoque l’urgence de la rédaction d’une charte de bonnes pratiques en la matière. Avec une marge de progression vertigineuse, le crowdfunding est promis à un brillant avenir… s’il relève le défi de la transparence.

Le crowdfunding
en 5 dates


1874
Le piédestal de la statue de la Liberté est la première œuvre d’art à faire l’objet d’une souscription publique

1996
Création de la Fondation du patrimoine, chargée de dynamiser la participation du secteur privé au profit du patrimoine, par le biais de souscriptions publiques

2003
La loi Aillagon sur le mécénat prévoit une défiscalisation pour les particuliers à hauteur de 66 % du montant du don dans la limite de 20 % du revenu imposable, et à hauteur de 75 % pour l’ISF dans la limite de 50 000 €

2010
Le musée du Louvre lève un million d’euros en moins d’un mois pour l’acquisition d’un tableau de Lucas Cranach

2014
La loi étend l’usage des plates-formes privées de crowdfunding à l’usage des collectivités territoriales
À LIRE
Le Financement participatif culturel, premier guide pratique à l’attention des porteurs de projets culturels, par Anaïs Del Bono et Guillaume Maréchal, mars 2016, gratuit au téléchargement sur www.librinova.com

 
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