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Le Centre régional de la photographie de Douchy-les-Mines fête ses 40 ans

Publié le , par Sophie Bernard

Installé près de Valenciennes, le CRP a été le premier centre d’art français dédié à la photographie. Quarante ans plus tard, il continue de se distinguer par son artothèque et sa collection de neuf mille tirages, dont une majorité portant sur les Hauts-de-France. 

Graciela Iturbide (née en 1942), Señora de las iguanas, 1979, collection du CRP. © Graciela... Le Centre régional de la photographie de Douchy-les-Mines fête ses 40 ans
Graciela Iturbide (née en 1942), Señora de las iguanas, 1979, collection du CRP. 
© Graciela Iturbide

40 ans, l’âge de la maturité. L’adage s’applique à ce centre d’art qui fut le premier en France à se spécialiser en photographie. C’était en 1982, quand la reconnaissance du médium comme discipline artistique n’en était qu’à ses balbutiements. Le Nord-Pas-de-Calais – aujourd’hui Hauts-de-France – est alors davantage connu pour ses exploitations minières et ses usines sidérurgiques en restructuration, à l’exemple d’Usinor Denain, à cinq kilomètres de Douchy-les-Mines, qui ferme ses portes en 1983. Le site historique de l’usine abrite aussi le photo-club du comité d’entreprise, point de départ du Centre régional de la photographie (CRP). D’abord installé à Denain et dépourvu de salle d’exposition, ce dernier connaît un tournant décisif en 1986, lorsqu’il est accueilli à Douchy-les-Mines. «Il résulte d’une volonté politique forte, explique Audrey Hoareau, sa directrice. Dans cette région sinistrée économiquement, la Ville décide en effet de miser sur la culture, en mettant à la disposition de l’association le local de l’ancienne poste. C’est ce qui va permettre au CRP de se déployer, d’abord régionalement, et de devenir un lieu de référence pour la photographie en France.» En 1991, l’endroit est reconnu centre d’art par le ministère de la Culture, puis labellisé centre d’art contemporain d’intérêt national en 2019. L’espace d’exposition est petit, 110 mètres carrés, mais les étages permettent d’accueillir une partie du fonds, composé de tirages et d’ouvrages photographiques. Car le CRP ne se réduit pas à sa programmation : il se distingue aussi par son artothèque, la première en France dédiée à cette expression, riche de cinq cents pièces. Pour quelques dizaines d’euros par an, il est possible d' emprunter une œuvre encadrée prête à être accrochée. C’est aussi une bibliothèque pour une consultation sur place et un programme de médiation. Les visites et ateliers autour de l’image, conçus pour des publics variés – principalement les scolaires, mais aussi ceux dits «empêchés», du milieu carcéral ou hospitalier –, sont gratuits.
 

Kasimir Zgorecki (1904-1980), Sans titre, 1930, collection du CRP. © Kasimir Zgorecki - Adagp, Paris, 2023
Kasimir Zgorecki (1904-1980), Sans titre, 1930, collection du CRP.
© Kasimir Zgorecki - Adagp, Paris, 2023

Un ancrage régional
En ce début des années 1980, Jack Lang, ministre de la Culture, promeut le médium, avec notamment l’ouverture du Centre national de la photographie à Paris et la création de la collection «Photo Poche», tous deux dirigés par Robert Delpire. De son côté, Pierre Devin, le premier directeur du CRP, est lui-même photographe. Ce Valenciennois, qui restera en poste jusqu’en 2006, va inventer un modèle qui n’existe pas. Conduit par sa passion, il invite en effet des praticiens, français et étrangers, à porter leur regard sur la région et à produire sur place, grâce à la présence d’un laboratoire permettant de développer et de tirer leurs images. Point commun à toutes ces résidences : le territoire. «L’idée est d’aller à la rencontre des gens, d’observer les mutations du paysage, de témoigner de l’urbanisme, de l’architecture, des modes de vie, etc.», précise la directrice. Dès le départ, le CRP est donc résolument ancré dans l’histoire régionale. L'importance de la communauté venue de Pologne pour travailler dans les mines incite par exemple Pierre Devin à s’intéresser à la scène polonaise, notamment à Kasimir Zgorecki, qui a été mis à l’honneur – avec Marie-Jeanne Dallet – dans le programme d’expositions des 40 ans au Familistère de Guise. Ainsi est née la collection du Centre régional de la photographie, au gré de résidences, d’ateliers et d’autres workshops, favorisant également les échanges entre artistes et habitants. Les expositions sont elles aussi l’occasion d’enrichir le fonds, sur d’autres sujets – l’Italie des années 1960 de Mario Giacomelli, le Mexique de la décennie 1970 de Graciela Iturbide, la Tchétchénie des années 1990 de Stanley Greene – ou d’icônes, comme le portrait de Rose Zehner haranguant les ouvriers de Citroën, signé Willy Ronis en 1938. En quarante ans, le CRP a ainsi réuni neuf mille tirages originaux et dix mille ouvrages photographiques, ce qui en fait un centre d’art à part, ce type de structure n’ayant pas vocation à conserver une collection. Mais ce modèle perdure : «Aux résidences s’ajoutent les commandes, comme celle conduite l’an dernier dans le cadre de la manifestation Utopia Lille 3000, et celle en cours faisant écho aux 10 ans de l’inscription du bassin minier sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco», souligne Audrey Hoareau. Parmi les nombreuses initiatives entreprises au fil du temps, la «Mission photographique transmanche» s’est étendue sur dix-huit ans. Ce projet d’envergure, articulé en vingt-sept commandes, a été initié au démarrage du chantier du tunnel sous la Manche, à la fin des années 80. Chaque photographe en livre son interprétation : l’expérience du voyage pour Bernard Plossu en collaboration avec l’écrivain Michel Butor (1988), les paysages pour John Davies et Michel Kempf (1989), le phénomène du one day trip pour Martin Parr (1989), un portrait de Calais pour Josef Koudelka (1990) ou encore la nuit pour Lewis Baltz (1992).

 

Bruce Gilden (né en 1946), Bleus, Mission photographique transmanche n° 13, 1994, Collection du CRP. © Bruce Gilden – Magnum Photos
Bruce Gilden (né en 1946), Bleus, Mission photographique transmanche n° 13, 1994, Collection du CRP.
© Bruce Gilden – Magnum Photos

Un lieu d'échanges
Si Pia Viewing et Muriel Enjalran, directrices à leur tour de 2007 à 2014 et de 2015 à 2021, assurent une continuité, chacune a sa propre conception de la photographie : des écritures à la fois documentaires et artistiques à une vision étendue aux arts visuels et à l’art contemporain. Cette diversité des approches esthétiques et formelles fait la richesse du fonds. Arrivée en septembre 2021, Audrey Hoareau entend pour sa part être attentive «à la photographie française, aux femmes, et à maintenir l’équilibre entre auteurs confirmés et émergents. L’un de mes principaux axes de recherche est l’aspect politique au sens large. On ne peut occulter la réalité de ce territoire, être déconnecté des questionnements des populations et juste se délecter avec de belles pièces». Ainsi, par exemple, en 2020, le centre s’est agrandi avec la «box», une extension «qui a l’avantage d’être visible, car donnant sur la place, et accueillante, avec ses baies vitrées. C’est là que se déroule le programme de médiation. C’est un lieu d’échange ouvert à la population et aux associations locales». Pour les 40 ans de l’établissement, la directrice a fait rayonner la collection à travers seize expositions, tenues au cours des derniers mois dans des lieux aussi variés que l’office culturel d’Arras, le musée des beaux-arts de Cambrai, le Centre historique minier de Lewarde, l’espace Le Carré à Lille, le Palais des congrès du Touquet-Paris-Plage, le Phénix et l’école supérieure d’art et de design de Valenciennes notamment. Cette liste reflète le dynamisme du centre d'art, dont le premier financeur est la Région, suivie de la DRAC, du Département, de la Communauté d’agglomération et de la Ville de Douchy-les-Mines. Avec la galerie Destin Sensible à Mons-en-Barœul, le pôle photographique Diaphane à Beauvais, l’Institut pour la photographie à Lille, le centre culturel du château Coquelle à Dunkerque et le CRP, les Hauts-de-France s’affirment bien comme une terre d’images. Plus partenaires que concurrentes, les cinq structures ont d’ailleurs créé ensemble le Club Bayard, pour mener ponctuellement des actions communes comme des lectures de portfolios ou des résidences d'artistes. À peine tournée la page des 40 ans, Audrey Hoareau travaille à un autre grand chantier qui décidera de l’avenir du centre : «La vétusté de l’ancienne poste nous contraint à chercher une meilleure solution pour la conservation de la collection. C’est l’occasion de faire un état des lieux et d’établir un cahier des charges du CRP idéal.» Rénovation, extension, déménagement… tout est envisageable, et cette année devrait être décisive.

à voir
«Tout doit disparaître. Collection Jean-Marie Donat», CRP - Centre régional de la photographie Hauts-de-France,
place des Nations, Douchy-les-Mines (59), tél. : 03 27 43 56 50.
Jusqu’au 12 février 2023.

www.crp.photo


«Haut en couleur dans les collections du musée des beaux-arts de Cambrai et du CRP»,
musée des beaux-arts, 15, rue de l’Épée, Cambrai (59), tél. : 03 27 82 27 90.
Jusqu’au 26 février 2023.

www.villedecambrai.com
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