Le bleu de Huê, une histoire de regard

Le 04 février 2021, par Emmanuel Lincot

Qu’elle soit chinoise ou vietnamienne, cette porcelaine a rencontré très tôt la faveur des collectionneurs. À l’heure où son succès ne se dément pas, il est de plus en plus opportun d’en connaître l’histoire.

Chine pour le Vietnam, XIXe ou XXe siècle. Pipe à eau à opium en porcelaine dite «bleu de Huê», monture en métal blanc, h. 22, diam. 9,6 cm. Drouot, 14 juin 2019, Boisgirard - Antonini OVV.
Adjugé : 9 724 €

Devenue générique, l’expression «bleu de Huê» sert à désigner les porcelaines à décor peint en bleu de cobalt sous couverte en provenance, pourrait-on penser, du Vietnam. Inventée en pleine colonisation française par Louis Chochod (1877-1957), alors professeur de langues orientales à Hanoï, cette dénomination fait référence à un lieu de production, Huê, prestigieuse ancienne capitale du pays, où un certain nombre de porcelaines étaient en effet fabriquées. Mais les bleus de Huê viennent en réalité de Chine. Alors que le prix de ces pièces en salle des ventes ne cesse aujourd’hui d’augmenter, il n’est pas inutile de se pencher sur leur histoire : celle d’une «Méditerranée» asiatique qui, sur le temps long, a permis de créer des interactions entre les élites marchandes et les sociétés de cour. De ces échanges sont nées une sensibilité commune et, au-delà même des frontières de l’Asie, une histoire du goût qui, de l’empereur Qianlong à Voltaire, a suscité et rencontre aujourd’hui encore la même passion. Au XVIIIe siècle, la puissante famille Trinh, qui a donné plusieurs générations de mandarins à la cour vietnamienne de la dynastie Lê, raffole de ces porcelaines reconnaissables à leur décor bleu et blanc pour la qualité de leur pâte très blanche, à base de kaolin. Leur goût rejoint celui des élites chinoises, qui les ont adoptées depuis la dynastie Yuan, au XIVe siècle. L’empire de Chine est alors régi par les souverains mongols, parvenus à sécuriser les circuits d’approvisionnement avec la Perse, qu’ils contrôlent également. Leur médiation favorise le transfert vers leur sol d’un minerai de cobalt d’origine persane que le savoir-faire des artisans transforme : le «bleu-blanc», en chinois qing bai, est né. La dynastie suivante, celle des Ming, et son troisième empereur, Yongle (1402-1424), s’en arrogent la paternité, au point que le bleu-blanc est aussi connu sous le nom de ce souverain. C’est à une échelle sans précédent qu’il est alors commercialisé. Avec l’exportation des porcelaines chinoises s’écrit ainsi l’un des premiers récits de la mondialisation.
 

Chine pour la cour impériale d’Annam, vers 1800. Vase bouteille à long col en porcelaine dite «bleu de Huê»,h. 25,5, diam. 15 cm. Drouot,
Chine pour la cour impériale d’Annam, vers 1800. Vase bouteille à long col en porcelaine dite «bleu de Huê», h. 25,5, diam. 15 cm. Drouot, 9 avril 2018, Art Valorem OVV (Mme Trouvé, M. Fumeux).
Adjugé : 33 020 €


Mondialisation
Le monde musulman en est l’un des premiers bénéficiaires. Arabes et Perses ont le monopole des transactions commerciales dans l’océan Indien, et le conserveront jusqu’à la fin du XVe siècle et la venue des Portugais dans la région. De magnifiques pièces en témoignent aujourd’hui au palais de Topkapi d’Istanbul, dans le «trésor» d’Ardebil au Musée archéologique d’Iran à Téhéran ou au palais de Santos de Lisbonne, où se trouve l’ambassade de France (voir Gazette n° 10 du 15 mars 2019, page 240). D’autres se découvrent en Asie du Sud-Est, dans les épaves sous-marines mises au jour en mer de Chine, aux Philippines, mais aussi au Vietnam même, aux îles Cham et à Hon Dâm (province de Kiên Giang), près de Phú Quôc. Ces vestiges sont d’autant plus précieux qu’un très grand nombre de collections ayant appartenu à l’élite vietnamienne ont été détruites durant les guerres coloniales contre la France et en 1968, lors de l’offensive du Têt et du conflit opposant combattants communistes aux GI américains.

 

Vietnam, XVIIIe siècle. Bol en porcelaine à décor «bleu de Huê» de dragons et qilins parmi les nuages, marque en bleu sous couverte, cercl
Vietnam, XVIIIe siècle. Bol en porcelaine à décor «bleu de Huê» de dragons et qilins parmi les nuages, marque en bleu sous couverte, cerclage en métal au col, diam. 16 cm. Drouot, 16 octobre 2019, Millon OVV (M. Gauchet).
Adjugé : 110 500 €


Une provenance chinoise
En réalité, le bleu-blanc le plus recherché est chinois et provient de la manufacture impériale de Jingdezhen, située dans le Jiangxi (voir Gazette no 29 du 6 septembre 2019, page 188). Extrêmement raffinées, ces pièces d’apparat sont envoyées au vassal vietnamien en échange de son tribut adressé à l’empereur de Chine. En outre, la raréfaction de métaux tels que le cuivre, l’argent et l’or, entraînant un déficit commercial de l’empire, pousse les autorités chinoises à émettre, dès 1216, un édit officiel encourageant l’exportation de porcelaines. Que l’on ait tenté, comme au Long-Tho, près de Huê, à Chu Dâu ou à Bat Trang, près d’Hanoï, d’imiter les pièces de Chine est indéniable. Petites jarres et boîtes, sous couverte colorée et aux motifs (hua en chinois) bleus sur un fond monochrome blanc y sont produites en série et s’avèrent, aujourd’hui encore, parmi les plus répandues. Dès le Moyen Âge et les Song (960-1279), des potiers chinois se sont établis au Vietnam. Les céramiques des dynasties vietnamiennes Ly (1009-1225) et Trân (1225-1398), reconnaissables à leur tesson crème, n’y sont d’ailleurs pas étrangères – certains exemples, ayant appartenu au sinologue Henri Maspero (1883-1945), sont aujourd’hui visibles au musée Guimet. Toutefois, la technique du bleu-blanc et ses plus belles appplications proviennent de Chine. Hôi An, l’un des ports les plus actifs entre les XVe et XVIIIe siècles, qui se trouve à cent vingt kilomètres au sud de Huê, en a permis la commercialisation. D’inspiration sino-vietnamienne voire japonaise et ayant conservé son architecture traditionnelle, Hôi An est protégée par l’Unesco. Son pendant, sur le littoral de la mer de Chine, se trouvait en baie d’Along sur l’île de Van Don. Les transbordements de porcelaines d’un port à l’autre ont permis d’en reconstituer le cheminement. Ainsi l’inventaire nippon du shogun Tokugawa, daté de 1616, décrit-il des productions vietnamiennes, sous l’appellation beni Annam. La fraîcheur et la légèreté de leurs motifs semblent avoir séduit les amateurs de l’archipel bien davantage que l’aspect conventionnel et figé de nombreuses pièces chinoises. Contrairement à l’Europe et au Proche et Moyen-Orient, le Japon ne fit pas de la porcelaine de Chine un symbole de puissance et de luxe. Entré dans une philosophie de vie diamétralement opposée et lié à la philosophie zen, il accordait moins d’importance au prestige de ces objets, et encore moins à leur originalité. Ce type de porcelaine a aussi été utilisé sur l’île de Java comme matériau pour le décor de mosquées, celle de Demak notamment. Le bleu-blanc de ce revêtement provient vraisemblablement de foyers vietnamiens, voire de Thaïlande puisque c’est à Sukhothaï —, alors intégrée au royaume d’Ayutthaya (1351-1767) —, que des fours en brique montrant de réelles similitudes avec ceux de Jingdezhen ont été retrouvés – des marchands chinois ou japonais les y auront sans doute installés. Cette pratique du recouvrement s’observe aussi au Vietnam. Ainsi le tombeau de Khai Dinh (1885-1925), prince de sang et père du dernier empereur Bao Dai, en est-il une intéressante illustration, à la fois pour la présence du bleu-blanc, mais aussi du verre, de pierres fines et une symbiose entre la tradition et les influences du courant art déco. Cette utilisation traditionnelle de tessons comme éléments ornementaux se retrouve également dans les dragons du temple chinois de Hôi An, trouvant là une finalité à la fois utilitaire et esthétique. Cette seconde vie du bleu-blanc, qu’il provienne – pour les pièces les plus rares – de Chine ou de foyers de production proprement vietnamiens, doit son regain de succès à l’attention portée par ses collectionneurs étrangers ou issus de la diaspora. Par ailleurs, le Vietnam connaît plus que jamais une urgence patriotique à établir l’ancienneté de la nation par la mise en valeur de ses savoir-faire, comme en témoigne la scénographie d’un très grand nombre de ses musées, à des fins identitaires, visant notamment à se démarquer de la Chine. L’appellation «bleu de Huê» participe de cette tendance. Et même si elle remonte à la colonisation française, les Vietnamiens ont tôt fait, à leur tour, de se l’approprier.

à savoir
Musée Guimet, 6, place d'Iéna, Paris XVIe
Musée de la Compagnie des Indes de Lorient, avenue du Fort de l'Aigle, Port-Louis (56)
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