Laurent Vaillé, l’envolée d’un vigneron, véritable artiste languedocien

Le 22 juillet 2021, par Constance Foussard

À la conquête de nouveaux terroirs, des amateurs pointus ont découvert le Languedoc et des domaines comme la Grange des Pères. En visionnaire, Laurent Vaillé, son propriétaire sensible et pudique avait, pendant trente ans, fait résonner le chant des vins méditerranéens bien au-delà de nos frontières.

 

Discret et introverti, Laurent Vaillé, que certains baptisaient le «Mozart du vin», nous a quittés en avril 2021. Son âme de génie avait beaucoup apporté au Languedoc, réputé pour son élan qualitatif initié au début des années 1990. Artiste du vin, il l’était. Autodidacte, peut-être pas. L’homme eut en effet l’intuition de faire ses premiers pas auprès des plus grands. Parmi eux, Jean-François Coche-Dury, orfèvre du chardonnay murisaltien, Gérard Chave, dompteur des coteaux escarpés de l’Hermitage, et Éloi Dürrbach, figure brillamment disruptive du domaine provençal Tempier. Riche d’expériences variées, Laurent Vaillé s’est attelé à magnifier son terrain. La clé de son succès, même posthume ? Une production rarissime, taillée pour la garde, composée de rouges (1 200 à 2 400 caisses chaque année) et de blancs (200 caisses par an). L’esthète savait y faire et maniait avec brio les instruments naturels dont il disposait : un terroir unique, des cépages originaux et rares, une culture pétrie d’un bon sens paysan et une vinification saine. Son terroir ? Après son retour à Aniane – village connu grâce au mas de Daumas Gassac, qui s’est un temps battu pour la sauvegarde de ses terres contre le groupe Mondavi –, le vigneron avait complété le domaine familial de vignes très recherchées, situées en altitude sur le massif argileux et calcaire de l’Arboussas et orientées vers le nord. En visionnaire – incompris –, il cultivait aussi bien des variétés rares que d’autres prohibées du cahier des charges de l’AOC coteaux-du-languedoc, l’obligeant à classer ses crus en vins de table puis en vins de France. De ses onze hectares sourdent, en rouge, des plants de counoise, de mourvèdre, de cabernet-sauvignon typiquement bordelais et de syrah, reflet de son travail chez Chave. En blanc, le chardonnay — cépage noble bourguignon rappelant son expérience en Côte-d’Or — ainsi que la roussanne, la marsanne et le gros manseng occupent le devant de la scène. Dans ses crus sudistes, certains y décèlent la finesse des grands bourgognes. Un pied sur terre, l’autre dans la magie esthétique, Laurent Vaillé croyait au lien unissant la terre au cosmos, suivant les principes biodynamiques sans être certifié pour autant, afin d’exprimer librement sa sensibilité. Pour obtenir des vins identitaires, les rendements sont bas, la vendange bien mûre et égrappée lors de la vinification. L’idée ? Signer une œuvre qui exhale le terroir grâce à l’action des levures indigènes et à un élevage long, dans des barriques en chêne. Débutant avec le vin blanc daté de 1992, la légende s’est inscrite dans la durée en propulsant ce millésime au sommet avec une adjudication à 5 219 € aux enchères en décembre 2019 (source : iDealwine). D’ailleurs, avec plus de mille flacons adjugés en 2020, la Grange des Pères figure dans le top 50 des domaines les plus recherchés aux enchères (à la 18e place). Un phénomène qui s’est renforcé à sa disparition, les amateurs rêvant de goûter à son œuvre – témoin d’un temps révolu –, ayant fait flamber des cours qui, aujourd’hui, se stabilisent à des niveaux de prix qui valorisent à merveille le travail de ce vigneron hors pair.

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