La vocation citoyenne de Ferney-Voltaire

Le 18 juin 2018, par Sarah Hugounenq

L’inauguration du château rénové de Ferney, où Voltaire passa ses vingt dernières années, signe l’ouverture du patrimoine à des missions citoyennes et philosophiques. En refondant le parcours et son discours, l’intervention chahute les habitudes de la restauration patrimoniale.

Maurice Quentin de La Tour, Portrait de Voltaire, 1735, pastel, 60 50 cm.
© David Bordes - Centre des monuments nationaux


Un paysage pittoresque en rose saumon et bleu layette, habité d’une bergère aussi bucolique qu’informe, surplombe le miroir de la chambre à coucher de Voltaire. Dans la pièce voisine, une composition féminine, maladroitement inspirée de la technique du clair-obscur, trône sur les tentures murales aux stries verticales fuchsia, vert bouteille et or… Restaurer le château de Ferney (Ain), que Voltaire fit construire et habita à partir de ses 60 printemps, ne pouvait déontologiquement éviter de restituer le goût tout personnel de feu son illustre occupant. Après un chantier gigantesque de 9 millions d’euros qui toucha pendant près de trente mois l’intégralité du site, le Centre des monuments nationaux, gestionnaire du lieu, fait le pari de la nouveauté avec la réouverture d’un monument dont la visite et l’esprit ont été révolutionnés. Nécessaires, les travaux extérieurs comprenant désamiantage, déplombage, remplacement des ardoises des toitures du corps central et des deux pavillons, révision de la charpente, nettoyage et reconstitution des façades, qui souffraient de lourdes pathologies, ainsi que le remplacement des fenêtres, portes et volets n’ont guère posé, malgré l’ampleur, de difficultés. Il en va tout autrement des choix auxquels ont été confrontés les conservateurs concernant la distribution intérieure, tantôt dans son état historique, tantôt remaniée, voire réinventée, au XIXe siècle, au gré des propriétaires successifs. Dans ces conditions, les problématiques du chantier se sont focalisées sur la pertinence historique et intellectuelle à donner à cet ensemble hétérogène.
 

Le château de Voltaire à Ferney, façade sur jardin.
Le château de Voltaire à Ferney, façade sur jardin.© Didier Plowy Centre des monuments nationaux

Une restitution casse-tête
La doctrine qui prévaut actuellement enjoint de restituer un monument dans son dernier état historique connu, ainsi que le prône le château de Versailles remeublé dans son état de 1789. À Ferney, l’intervention devait tenir compte non seulement de la période d’occupation de son hôte de marque, mais également de l’histoire d’un monument élevé au rang de temple européen de la pensée voltairienne. «La restitution du château tel que Voltaire l’a connu aurait été une impasse ou un pastiche, explique Delphine Christophe, directrice de la conservation au CMN. Ne serait-ce que parce que nous n’avions pas assez d’éléments historiques pour savoir ce qu’il en était réellement.» Ainsi, l’absence des livres et des meubles de la bibliothèque du philosophe aurait conduit à une restitution fantasmée et illusoire. Plus handicapante encore fut l’intervention massive des propriétaires postérieurs, qui ont bousculé profondément la distribution des pièces. Ils ont ainsi démonté la chambre du penseur pour la reconstituer plus ou moins fidèlement, quelques mètres plus loin. En guise d’hommage à la figure voltairienne, l’opération épineuse témoigne de la manière dont le philosophe a continué à hanter ces murs après sa disparition. Mais cette réinvention, comme celle du salon d’axe, dont l’accrochage joue à touche-touche, est moins fidèle que teintée de l’imaginaire que projetait le XIXe siècle sur le précédent. Ce déménagement permettait, avec l’abattage de cloisons et la création d’une véranda, de libérer de vastes espaces plus en adéquation avec l’idée que l’on se faisait du confort à cette époque. Seul l’appartement de Madame Denis, nièce de l’écrivain, dont l’alcôve d’origine a été recréée, présente aujourd’hui fidèlement l’état du château historique.

 

La chambre à coucher de Voltaire, avec le portrait de Madame du Châtelet par Marie-Anne Loir.
La chambre à coucher de Voltaire, avec le portrait de Madame du Châtelet par Marie-Anne Loir.© Benjamin Gavaudo Centre des monuments nationaux

La Russie au secours de Ferney
Pour ce faire, un travail d’investigation minutieuse a été mené dans les archives russes. L’admiration que portait Catherine II à Voltaire lui fit acquérir sa bibliothèque qu’elle projetait d’abriter dans un mausolée, copie conforme de la résidence de Ferney. Si l’extravagance de ce projet empêcha sa réalisation, l’impératrice fit réaliser une maquette tapissée d’échantillons textiles utilisés par Voltaire pour son ameublement. Aujourd’hui conservé à Saint-Pétersbourg, ce précieux témoignage fut une pièce maîtresse dans le puzzle historique que tentèrent de recomposer les conservateurs du CMN. Ironie du sort, cette source, aussi irréfutable qu’inespérée, fit montre de ses limites. Préservés de la lumière, les tissus ont fourni un modèle qui a dû être artificiellement vieilli pour correspondre aux couleurs fanées par l’usure du temps des bribes de tentures miraculeusement conservées in situ ! Par manque de mobilier, dispersé à la mort du philosophe, le CMN a parallèlement mené une longue enquête pour localiser et obtenir, par voie de dépôt ou d’acquisition, les biens de Voltaire. C’est dans cette optique de remeublement que des partenariats ont été noués avec le Mobilier national, les musées des beaux-arts de Lyon, de Nantes et d’Angers, ainsi que le musée d’art et d’histoire de Genève. Avec pour corollaire un établissement à l’affût pour enrichir ses collections ; en témoigne la préemption, en janvier 2017 à Drouot, du buste du philosophe par Jean-Antoine Houdon pour 156 000 €. Cumulant des pièces aux états historiques divers, le choix muséographique opéré par le Centre des monuments nationaux, à défaut de simplifier la compréhension du public, a le mérite de dérouler un discours pluriel, en accord avec la volonté de faire de ce monument un exemple de visite citoyenne et non seulement patrimoniale.

 

François-Marie Poncet, buste de Voltaire âgé, vers 1776.
François-Marie Poncet, buste de Voltaire âgé, vers 1776.© Didier Plowy Centre des monuments nationaux

Un projet citoyen
«La restauration du château de Ferney-Voltaire est aussi un projet citoyen. Ce monument doit rappeler ce qu’était Voltaire et ce que ses idées signifient aujourd’hui : son combat contre le fanatisme, et pour la tolérance religieuse. L’Europe des Lumières est l’un des axes les plus structurants de l’histoire de ce monument», explique Philippe Bélaval, président du CMN. C’est en effet à Ferney, qu’il occupe de 1759 à sa mort, que se cristallise la pensée du philosophe : de la rédaction du Dictionnaire philosophique ou du Traité de la tolérance à l’accueil de la veuve de Jean Calas  victime d’une erreur judiciaire  en vue de la réhabilitation de son mari défunt. Avec la maladie de l’écrivain, le domaine devient également une étape obligée des grands esprits du XVIIIe siècle, de Vivant Denon à Condorcet, de Pigalle à d’Alembert. Suivront sur leurs pas, après la disparition de Voltaire, les visites mémorielles de Flaubert, Stendhal ou Gogol. Les idées du penseur, le pèlerinage de ses contemporains et son héritage intellectuel sont donc autant de discours que le monument souhaite développer à grand renfort de médiation numérique. «Nous avons misé sur la médiation pour faire comprendre toutes les dimensions de ce château : son histoire et ses évolutions, sa dimension en tant que lieu de mémoire intellectuelle, le contexte européen des Lumières  avec une carte interactive  ou encore pour présenter plus globalement les écrits et la correspondance de Voltaire, explique Anabelle Lauvray, chef de projet médiation au CMN. La dernière salle qui concentre ces dispositifs est donc conçue comme un moment de détente mais aussi de réflexion pour le public, qui peut ainsi rentrer dans la pensée de l’écrivain.» Pour donner plus de corps à ces thèmes hétérogènes et importants qui mériteraient chacun un musée dédié, des salles d’exposition temporaire, doublées d’ateliers pédagogiques, ont été créées au sous-sol. Malgré cet arsenal censé accompagner le visiteur au fil des trois axes de la visite les combats du philosophe, l’Europe des Lumières et son héritage intellectuel , le circuit pèche par sa complexité au gré d’espaces aux ambiances, histoires et discours très hétérogènes. Mais il convient de se souvenir que, malgré les aléas de l’histoire, ce sont ces mêmes murs qui ont vu naître le Traité de la tolérance

À voir
Château de Ferney-Voltaire, allée du Château, 01211 Ferney-Voltaire cedex, tél. : 04 50 40 53 21
www.chateau-ferney-voltaire.fr
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