La villa Majorelle, totalement art nouveau

Le 25 juin 2020, par Christophe Dorny

Restaurée et remeublée, l’exceptionnelle villa Majorelle de Nancy, à la croisée des arts et de l’industrie, vient de rouvrir au public.

Porte d’entrée de la villa Majorelle.
© MEN. Cliché Siméon Levaillant, 2020

Sa réouverture était attendue depuis longtemps : seuls quelques chanceux avaient pu visiter ce lieu alors occupé par des services de l’État jusqu’en 2017. Construite en 1901-1902, la villa Majorelle, première maison entièrement art nouveau de la ville de Nancy, a ouvert la voie à d’autres constructions au gré de l’aventure de l’art total. Autour de 1890, la production des artistes décorateurs nancéiens, Gallé, Daum et Majorelle, pour en citer quelques-uns, est en plein essor et appréciée des marchands parisiens. Mais il manque une dimension architecturale à cet art, alors que des expérimentations voient le jour un peu partout en Europe. Celui qui franchit le pas est l’ébéniste, décorateur, ferronnier d’art et industriel nancéien Louis Majorelle (1859-1926). Entrepreneur d’une affaire familiale spécialisée dans la copie de styles anciens, réorientée vers une production moderne, il se lance dans la construction de sa propre villa. Baptisée Jika, d’après les initiales de son épouse Jane Kretz, celle-ci devra être simple et confortable, de qualité sans être luxueuse. Et c’est à Paris, dans son réseau professionnel et amical, que Majorelle choisit son architecte : Henri Sauvage (1873-1932), jeune homme de moins de 30 ans, avec lequel il a aménagé le Café de Paris en 1898, mais qui n’a encore signé aucun bâtiment en son nom.
 

La verrière de l’escalier  principal, au deuxième étage.
La verrière de l’escalier  principal, au deuxième étage.


Discontinuité, décrochement, asymétrie
Sa construction achevée, les critiques se bousculent devant cette villa vue comme moderne et antiacadémique. Les documents photographiques de l’époque la montrent entourée d’un parc d’un hectare. Un siècle plus tard, derrière ses murs de clôture rapprochés, elle paraît un peu engoncée dans un quartier urbanisé, mais l’élancement de ses cheminées monumentales à couronnement en grès émaillé du céramiste Alexandre Bigot, qui rappellent des boutons en fleurs, signale la présence d’un bâtiment hors du commun. Si Henri Sauvage garde le plan traditionnel de la villa – pièces nobles (salon, salle à manger) au rez-de-chaussée et chambres à l’étage –, il se montre plus audacieux à l’extérieur. L’architecte revendique une discontinuité stylistique des quatre façades, passant du pittoresque à une sobriété presque classique. Il se joue de la symétrie et fait dialoguer l’extérieur et l’intérieur. Ainsi du décrochement qui rend très visible le volume de l’escalier sur la façade nord, ou celui du grand bow-window de la salle à manger côté sud. Décrochement non symétrique encore avec la présence de trois balcons de différentes tailles et de trois terrasses (dont deux subsistent), celle du rez-de-chaussée ouvrant d’un côté sur la salle à manger et de l’autre sur le salon.
La nature comme fil conducteur
La dimension décorative du bâtiment n’est pas lisible d’emblée. Les sept cheminées monumentales dessinent une élévation très graphique, renforcée par la pente des toits. Henri Sauvage joue constamment sur les ouvertures en fonction des pièces, utilisant l’arc en plein cintre, l’arc surbaissé ou de hautes baies. Les éléments de maçonnerie, tels les meneaux des fenêtres ou le haut de l’escalier qui se termine en tige florale, façonnent partout un décor ascendant. D’autres éléments s’ajoutent à la structure, comme de grandes racines métalliques qui maintiennent, à titre purement décoratif, le balcon de l’atelier de Majorelle, ou la contre-courbe de la terrasse du rez-de-chaussée en grès flammé, exécutée par Bigot mais dessinée par Sauvage. L’architecte oppose également les matériaux traditionnels et leur couleur, pierre d’Euville, brique et grès, auxquels s’ajoutent les ferronneries. La décoration extérieure de la villa, à quelques exceptions près, est signée Henri Sauvage. En revanche, l’intérieur, aux volumes aérés et lumineux, est le domaine réservé de Louis Majorelle. « Assez vite, la villa est passée de celle de Sauvage à celle de Majorelle, car ce dernier jouait un rôle très important pour tout ce qui relevait de la décoration intérieure. Il avait déjà créé des intérieurs complets pour des clients », explique Valérie Thomas, conservatrice et directrice du musée de l’école de Nancy, dont dépend la villa. Par commodité, il s’équipe des réalisations en ébénisterie et en ferronnerie produites en série dans ses ateliers. Et, du portail d’entrée jusqu’aux plaques de propreté des portes, Majorelle applique un grand principe de l’art nouveau : tout élément utilitaire se doit d’avoir une dimension esthétique, à l’origine de cette sensation d’unité artistique dont le fil conducteur est la nature.

 

Les fenêtres et balcons de l’atelier.
Les fenêtres et balcons de l’atelier.


Une association de talents
La monnaie-du-pape, sa fleur préférée, symbole de prospérité et porte-bonheur, est partout présente : en ferronnerie sur la porte d’entrée, au pochoir dans le vestibule, sur les vitraux de l’escalier. La pomme de pin est le motif du mobilier du salon et le lierre décore la main courante de l’escalier. Sa collaboration réussie avec son jeune architecte le prouve, Louis Majorelle est un adepte de la synergie des talents. Au maître verrier Jacques Gruber, il confie la réalisation des vitraux, au peintre Francis Jourdain d’amusantes fresques d’animaux dans la salle à manger et à Henri Royer l’évocation de figures champêtres. Il fait aussi appel à la manufacture Daum, avec laquelle il collabore régulièrement, pour les luminaires. Il n’oublie pas non plus qu’il est au service d’un art pour tous et, en bon commerçant, diffuse des vues intérieures de certaines pièces de sa maison, avec leur mobilier, dans ses catalogues de vente. Une partie du décor intérieur et du mobilier étant encore existants, le projet scientifique et culturel s’est orienté vers « l’idée de montrer une maison habitée, d’être chez Louis Majorelle plus que dans un musée », confie Valérie Thomas. Pas de cartels à disposition pour les visiteurs donc : seuls quelques discrets panneaux orientent leur parcours, qui se fait protection aux pieds. Retrouver l’atmosphère et l’ambiance de l’époque, c’était évidemment se poser la question de la couleur des murs et des plafonds. La nouvelle patine, avec effet de matière, correspond ainsi aux teintes des fragments de papiers peints d’époque, retrouvés sous les couches de peinture.
Nombreux meubles d’origine
Une maison habitée est aussi une maison meublée, le musée s’étant employé, lorsque c’était possible, à retrouver les pièces d’origine. La chambre à coucher – lit, armoire, commode, tables de chevet, un mobilier unique jamais reproduit –, acquise par le musée de l’école de Nancy dès 1984, a regagné la villa. D’autres pièces ont été achetées auprès des descendants de la famille, qui disposaient encore de la bibliothèque et des buffets, dessertes, table et fauteuils de la salle à manger. Ailleurs, des pièces similaires remplacent certains meubles d’origine. Une petite table à décor de marronnier créée pour le salon d’essayage parisien du couturier Redfern, un meuble à musique, une sellette aux ombelles ou le grand lustre de l’escalier à décor d’algues permettent au visiteur d’apprécier la facture simple et harmonieuse de la production de l’artiste. Le musée profite aussi de l’espace de la villa pour y montrer quelques objets décoratifs, pot à décor d’escargots réalisé avec les frères Mougin, service de table de la manufacture de porcelaine Haviland (Limoges) et bibelots précieux, comme autant de collaborations de Louis Majorelle avec d’autres artisans et entreprises. L’idée de restaurer la villa Majorelle date de l’importante célébration de l’école de Nancy en 1999 : elle entendait inscrire définitivement ce mouvement local à l’histoire de la modernité. Nul doute que le parcours art nouveau de la ville de Nancy vient de s’enrichir d’une étape incontournable, qui pourrait accueillir autour de 35 000 visiteurs par an.

à voir
Villa Majorelle,
1, rue Louis-Majorelle, Nancy, tél. 
: 03 83 85 30 01.
musee-ecole-de-nancy.nancy.fr
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