La mode, le massacre en partage

Le 22 novembre 2018, par Vincent Noce

Une exposition modèle à Londres nous amène de la beauté et la diversité des créations vestimentaires au désastre planétaire entraîné par cette production.

Mouchoir, création de Lady Paulina Trevelyan (1816-1866), fabrication Miss S. Sanson, dentelle aux fuseaux, lin. Les recherches sur les fossiles sont à l’origine de la « folie des fougères », dont les motifs ont inspiré les couturiers.
© Victoria and Albert Museum


Cette exposition, qui est un modèle du genre, relève d’une double fascination. En jouant sur une scénographie vivante et lumineuse, elle nous emporte autour de somptueuses créations. Elle alterne les décors floraux les plus exquis, dont elle détaille les modes de fabrication, avec les exemples navrants du rapport de dévoration entretenu par l’homme avec la nature. Longtemps, la mode a tenu d’un artisanat de luxe, dont les délicates planches botaniques ont servi de témoin. Les macaques brodés sur un gilet allemand du XVIIIe siècle ont été recopiés de l’Histoire naturelle de Buffon. Popularisée au siècle suivant par la recherche sur les fossiles, la fougère a inspiré les couturiers par la complication de ses formes. Ce grand art, obnubilé par la diversité de la nature, a cédé place à une production de masse, soutenue par la mondialisation des transports. Déjà, une robe mantua de l’époque géorgienne, à l’impressionnant panier rectangulaire, pouvait être composée de soie venue d’Asie et traitée en France, de fil d’argent extrait aux Amériques et d’hermine tuée en Europe orientale. Les importations de coton brut pour les filatures du nord de l’Angleterre et d’Écosse sont passées de cinq mille tonnes en 1785 à plus de 265 000 tonnes en 1850. La production vestimentaire est ainsi devenue le moteur des grandes tragédies, de l’esclavage au réchauffement climatique, en passant par la pollution des cours d’eau par les teinturiers. Les créateurs ont inventé des robes et blouses en fibres d’ananas ou de palmier, en écorce de citron, en coton récupéré des parachutes pendant la guerre. Une robe indienne a aussi été montée avec les élytres de trois mille scarabées. Le massacre se fait planétaire. Le castor venait déjà à manquer au XVIIe siècle. Les baleines ont été tuées de manière atroce pour fabriquer des corsets, les éléphants et tortues pour les éventails et tabatières, les renards et les phoques pour leur peau. Les plumes de paon, de faisan de l’Himalaya ou de colibri d’Amérique du Sud étaient recherchées pour leurs effets iridescents. Les belles se faisaient admirer portant des voiles de scarabées ou de lucioles encore vivants, ou des oiseaux empaillés. En 1859, l’impératrice Eugénie arbora un colibri sur sa coiffe, cadeau d’un naturaliste anglais. La mode fit fureur, provoquant l’holocauste, «par millions» dit l’exposition, de rouges-gorges, d’hirondelles et de tangaras. George Frederic Watts a peint un ange pleurant un oiseau au plumage bariolé, qu’il dédie à «tous ceux qui portent le deuil devant tant de cruauté». En 1863, l’Angleterre inaugure les premières lois de protection des oiseaux, au moment de la naissance d’une législation visant à limiter la pollution de l’eau et de l’air. De Christian Dior aux avalanches florales chères à Alexander McQueen, la fascination esthétique pour les merveilles de la nature reste entière. Mais la production atteint un paroxysme. Huit mille litres d’eau sont nécessaires pour fabriquer un blue-jean. La culture du coton accapare 55 % de l’irrigation dans le monde, tout en plaçant les plus pauvres sous la dépendance des intrants. Et c’est ainsi que la mer d’Aral est morte, qu’une veste peut contenir huit mille substances chimiques ou que les enfants sont exploités dans les usines d’Inde. Le coût des transports s’est effondré, si bien que le coton d’un tee-shirt peut être cultivé au Texas, teint en Colombie, peigné en Indonésie, cousu au Bengladesh avant d’être envoyé à New York pour y être imprimé. Un rythme de consommation délirant a contribué au doublement de la production vestimentaire de 2000 à 2014. Patagonia a poussé le paradoxe jusqu’à afficher une publicité au moment des soldes : «N’achetez pas ce blouson», si vous n’en avez pas vraiment besoin. Le parcours se clôt ainsi par les initiatives originales et sympathiques des couturiers et des marques en faveur d’une prise de conscience, qui pèse encore de peu dans cette industrie de masse.

Les propos publiés dans cette page n’engagent que leur auteur.

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne