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La marche du musée au marché

Le 13 janvier 2022, par Vincent Noce

La légitimité, si elle fait défaut, peut toujours se construire. C’est ainsi qu’a procédé le propriétaire d’une collection de portraits qu’Artcurial s’apprête à disperser en février. Cet amateur a pris pour coutume d’acheter à prix modique des portraits anonymes de l’Ancien Régime dans des ventes courantes, à Drouot notamment,…

La marche du musée au marché

"L’exemple le plus parlant de cet exercice d’équilibre est le portrait de Marie-Antoinette (reproduit ici) donné à Élisabeth Vigée Le Brun."
© Artcurial

La légitimité, si elle fait défaut, peut toujours se construire. C’est ainsi qu’a procédé le propriétaire d’une collection de portraits qu’Artcurial s’apprête à disperser en février. Cet amateur a pris pour coutume d’acheter à prix modique des portraits anonymes de l’Ancien Régime dans des ventes courantes, à Drouot notamment, et de tenter avec plus ou moins de succès d’en retrouver les auteurs et les personnages. Ce passe-temps est longtemps resté privé. Il est sorti de l’ombre il y a deux ans, quand ce collectionneur, qui s’appelle Jean-Jacques Petit, a exposé au musée Lambinet de Versailles cent de ces échantillons en proposant de nouvelles attributions, sous l’autorité du directeur du département des Arts graphiques au Louvre, Xavier Salmon. Nous nous étions alors étonné auprès de ce conservateur de la valorisation prêtée à une collection privée, d’autant qu’elle a été formée par celui qui fut longtemps un ami intime. Il a reconnu en toute sincérité un compagnonnage de trente ans, initié par leur passion commune pour cet art. «Ces œuvres n’ont certes pas le brillant de celles des maîtres les plus célèbres, mais il ne me semble pas pour autant qu’il faille les négliger», nous faisait-il observer, en estimant que son catalogue «permettait souvent pour la première fois d’apporter des éléments sur leur carrière et leur clientèle.» Dans ce catalogue, Xavier Salmon est pratiquement le seul à fixer les attributions, sur la foi de considérations générales sur les peintres ou leur modèle supposé. L’exposition a été suivie d’un accrochage de quinze mois au palais Lascaris de Nice, sous la conduite d'un conservateur général du patrimoine, qui se dit «ami de vingt-cinq ans du collectionneur», Laurent Hugues.

En principe, les conservateurs n’ont pas le droit de donner leur avis sur les œuvres circulant sur le marché

Matthieu Fournier, le commissaire-priseur spécialiste d’Artcurial, reconnaît qu’il s’agit d’une vente «sans tambour ni trompette, qui n’a pas la prétention d’atteindre les niveaux élevés du marché». L’épreuve est délicate pour la maison de ventes, entre la fidélité due à son client et sa responsabilité, éthique et juridique, envers les acheteurs. Tout en reprenant les noms avancés par le propriétaire, elle a instillé un peu de prudence dans les spéculations les plus chancelantes. Ce travail était d’autant plus indispensable que le portrait, à l’époque, était une petite « industrie», comme l'admet Matthieu Fournier. Les originaux des maîtres étaient repris par une légion de deuxièmes et troisièmes mains. «Ces exemplaires étaient l’équivalent de la photographie officielle aujourd’hui», souligne-t-il, en rappelant que «le cabinet du roi disposait d’une liste d’artistes qui multipliaient les reprises». 25 % des lots ont été réattribués à l’atelier ou du moins avec le concours de l’atelier. L’exemple le plus parlant de cet exercice d’équilibre est le portrait de Marie-Antoinette donné à Élisabeth Vigée Le Brun. Le catalogue ne mentionne pas l’avis négatif du grand spécialiste Joseph Baillio, pour lequel, vu sa faible qualité, «le caractère autographe du tableau est pour le moins douteux». En revanche, il est attribué à Vigée Le Brun «et collaborateurs». Presque tous les lots n’ont pour seule légitimité historique et critique que les expositions de Versailles et de Nice. Xavier Salmon avait obtenu l’autorisation d’assurer le commissariat de la première. En principe, les conservateurs n’ont pas le droit de donner leur avis sur les œuvres circulant sur le marché. Les règles semblent cependant assez floues, reposant sur la coutume plutôt que sur l’écrit. Alors même que les passerelles entre public et privé se multiplient, notamment dans l’art contemporain, peut-être serait-il temps pour les institutions publiques de renforcer leur propre légitimité en précisant leurs droits et leurs devoirs.

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