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La collection Sentou, 75 ans de design et de rencontres

Publié le , par Caroline Legrand

A l’occasion de la dispersion de la collection Sentou, on redécouvrira les objets emblématiques qui ont bâti l’image de cette maison… dont l’aventure ne fait que commencer.

La collection Sentou, 75 ans de design et de rencontres
Roger Tallon (1929-2011) designer pour le Crypto Café by Sentou, Cryptogamme, modèle initialement conçu en 1969, série réalisée à l’occasion de l’exposition au showroom de l’éditeur pour les cinquante ans de la création du modèle, ensemble en résine polyester laquée et méthacrylate, comprenant deux tables hautes (h. 73 cm), une table basse (h. 43), une table d’appoint (h. 42), un tabouret (h. 52), une lampe haute (h. 92) et une lampe basse (h. 62 cm).
Estimation : 1 000/1 500 

Les 164 lots de cette vente ont fait l’objet d’une sélection rigoureuse. On y retrouve l’essence même de Sentou, les meubles et objets symboliques de l’évolution de cette maison d’édition fière de célébrer ses soixante-quinze printemps. À son arrivée à la direction de l’entreprise, en 1990, au moment du départ à la retraite de Robert Sentou (1922-2008), Pierre Romanet a découvert dans l’atelier originel de la société, à Lalinde dans le Périgord, «la base historique de cette collection» : les prototypes des designers qui ont participé à l’émergence de la marque dans les années 1950-1960. Parmi ces derniers s’imposent Charlotte Perriand, avec notamment une suite de trois fauteuils Chamrousse en frêne et paille d’après le fameux Fauteuil n° 21, annoncée à 5 000/8 000 €, et Roger Tallon. De ce dernier, plusieurs chaises TS en lamellé-collé plaqué et mélaminé blanc seront ainsi à votre portée (200/300 € chaque). Tous ces sièges furent conservés par Sentou comme «étalons» afin de servir de modèles pour de potentielles nouvelles éditions. On ne trouvera donc pas dans cet ensemble des pièces vendues sur le site Sentou en ce moment ni de meubles produits en grande série, mais des créations hors catalogue, des premières éditions ou des fabrications en quantité limitée.
 

Charlotte Perriand (1903-1999) designer & Sentou éditeur, Chamrousse, d’après le Fauteuil n° 21, suite de trois fauteuils en frêne et pail
Charlotte Perriand (1903-1999) designer & Sentou éditeur, Chamrousse, d’après le Fauteuil n° 21, suite de trois fauteuils en frêne et paille, 78 55 65 cm.
Estimation : 5 000/8 000 


Des éditions limitées et des pièces d’exposition
Durant trente ans, Pierre Romanet a enrichi cette collection au gré des expositions réalisées par la galerie – près de quarante en vingt-cinq ans –, consacrées à des designers ou proposant des thématiques particulières, comme des périodes ou des voyages ; de l’une, il choisissait un siège, de l’autre un luminaire, soit autant de souvenirs du riche passé de la maison. «Nous fûmes notamment les premiers à représenter Droog Design dans les années 1990, c’était alors un choix très avant-gardiste» explique-t-il. Fondée en 1993 par Gijs Bakker et Renny Ramakers, ce label néerlandais a collaboré avec plusieurs designers pour créer des pièces toujours innovantes et aux finitions industrielles très travaillées. C’est avec le très expérimental Rody Graumans qu’ils ont mis au point 85 Lamps en 1993, dont un exemplaire de la toute première génération, exposée à la galerie Sentou en 1996, est estimé 600/800 €. Parmi les éditions rares, figure encore le fauteuil lounge Copacabana, conçu vers 1964-1965 par Mathieu Matégot et édité par la société dirigée par ses fils, présenté en exclusivité en 2007 lors de l’exposition consacrée à l’artiste par la galerie Sentou (800/1 200 €). On remarquera aussi deux fauteuils Cité de Jean Prouvé, modèle conçu en 1930 pour la Cité universitaire de Nancy et ici spécialement réalisé à l’occasion d’une étonnante collaboration entre la marque de denim G-Star RAW et l’éditeur Vitra en 2011. Présentés lors d’une exposition consacrée au designer en 2016 par la galerie Sentou, ils sont attendus à 1 500/2 000 € pièce. Rappelons que Sentou fut le premier revendeur exclusif en France de cette édition spéciale G-Star.

 

Radi Designers – Claudio Colucci, Florence Doleac, Laurent Massaloux, Olivier Sidet et Robert Stadler – & Sentou éditeur, Tavolino, guérid
Radi Designers – Claudio Colucci, Florence Doleac, Laurent Massaloux, Olivier Sidet et Robert Stadler – & Sentou éditeur, Tavolino, guéridon et sa carafe, modèle conçu vers 1995, métal époxy, verre, h. 100, diam. 65,5 cm.
Estimation : 400/600 € (chaque)


La paille, à l’origine de Sentou
L’histoire de la maison Sentou remonte au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, quand, du fin fond de son Périgord natal, à Lalinde près de Bergerac, Robert Sentou décide lui aussi de changer le cours de sa vie. Il a 25 ans. En 1947, grâce aux encouragements de son célèbre cousin Roger Tallon, mais aussi à un projet de réinsertion des prisonniers du centre pénitentiaire de Mauzac, il fonde son premier atelier : La Chaise paillée. Mobilier en bois et en paille occupe alors la petite entreprise, qui vise juste avec des meubles aux prix accessibles, aux matériaux naturels et aux lignes épurées, comme en témoignent ici les quatre chaises de Robert Sentou, symboliquement baptisées Dordogne, conçues en 1960 en frêne et paille (800/1 200 €). Les années 1950 voient l’entreprise élargir sa gamme et exposer au Salon du meuble de Paris. Le carnet de commandes se remplit, des designers importants frappent à la porte, en tête desquels Roger Fatus, évoqué au travers d’une banquette en sapin teinté, Ostende, estimée 800/1 200 €. Tout naturellement, Charlotte Perriand se retrouve dans la production de Sentou. Dans les années 1960, elle s’adresse à lui afin de produire ses sièges en paille destinés aux aménagements des stations de ski, alors en pleine émergence. 1 000/2 000 € sont à prévoir pour un tabouret tripode en frêne laqué noir Sapporo, et 500/800 € pour une chaise en frêne et paille Méribel.

 

Tsé & Tsé associées – Sigolène Prébois et Catherine Lévy – designers, & Sentou éditeur, modèle Timide, série "13 à la douzaine", conçue en
Tsé & Tsé associées – Sigolène Prébois et Catherine Lévy – designers, & Sentou éditeur, modèle Timide, série "13 à la douzaine", conçue en 2007, d’une paire de chaises en métal tubulaire laqué noir et résine verte, h. 78 cm environ.
Estimation : 150/200 


Du Périgord à Paris, une dimension nationale
1977 voit l’ouverture de la première boutique à Paris, rue des Francs-Bourgeois ; Sentou Galerie sera inaugurée en 1986, rue du Pont-Louis-Philippe. Cette présence nationale s’accompagnera de nouvelles collaborations avec des créateurs utilisant des matériaux inédits et mettant en avant un design plus joyeux. Lionel Morgaine, auteur de la modulable Seat Table – tantôt siège, tantôt bureau – en métal tubulaire laqué rouge (300/500 €), est de ceux-là. Mais Roger Tallon poursuit également sa production. Celui qui n’a cessé d’imaginer de nouveaux prototypes pour Sentou conçoit en 1966, pour le Syndicat professionnel des fondeurs, l’iconique escalier hélicoïdal et sans rampe M400, en fonte d’aluminium poli : «des pièces entre design industriel et œuvres d’art, réalisées à une époque où Tallon est proche de César», précise Pierre Romanet. Après la galerie Lacloche, Sentou l’éditera exclusivement à partir de 1986, comme l’évoquent une suite de douze marches laquée rouge, datée de 1996 (2 000/3 000 €), mais aussi une exceptionnelle marche en bronze, la seule réalisée dans ce matériau, pour l’exposition au Centre Pompidou en 1993-1994, tel un aboutissement de son travail artistique (800/1 200 €).
Sentou, dénicheur de talents
Employé chez Marc Held, Pierre Romanet prend contact avec Robert Sentou pour réaliser des panneaux de claustra. Le courant passe immédiatement entre les deux hommes, et Romanet est choisi pour prendre la direction de la maison à la fin de l’année 1990. Si l’entreprise a longtemps fabriqué majoritairement des sièges – «une maison d’édition sans siège n’est pas une bonne maison», affirme son directeur – elle diversifiera désormais sa production, s’ouvrant aux arts de la table, aux textiles ou aux luminaires. Dans ce dernier domaine, l’Israélien Arik Lévy se distingue avec ses six veilleuses India, en métal laqué noir et bracelets indiens bangles en verre de couleur, conçues en 1999 et produites en petite série par Sentou (200/300 €). Claudio Colucci offrira également toute l’étendue de son talent, que ce soit au cœur du groupe Radi ou par la suite en solo, en concevant aussi bien des sièges que des céramiques. 600/800 € seront demandés pour son fauteuil et repose-pied Tatami édité par la maison japonaise Idée, dont Sentou fut le revendeur exclusif en France. Dans la même démarche, Tsé & Tsé associées font leur entrée fin 1992 au catalogue avec des projets créatifs et poétiques, comme l’étagère Épouvantail (400/600 €) ou la suite de quatre chaises aux formes extravagantes et aux couleurs éclatantes, bien nommée Enthousiaste, coquette, entêtée et discrète (300/350 €). Autant de meubles et objets décoratifs aux prix accessibles qui ont égayé nos intérieurs ces dernières décennies. «Pratiquer ce métier, sélectionner les meubles pour améliorer la vie des gens, c’est une fierté. Savoir que l’on a donné du plaisir est le plus important, même si l’on n’a pas forcément intéressé les spéculateurs», affirme Pierre Romanet, avant de conclure : «défendre les designers et voir que les institutions sont désormais intéressées et célèbrent notre travail, est une réelle satisfaction !»


 

4 questions
à Pierre Romanet
 
Roger Tallon (1929-2011) designer & Sentou éditeur, Marche M400, suite de douze marches et une platine de fixation au sol, fonte d’alumini
Roger Tallon (1929-2011) designer & Sentou éditeur, Marche M400, suite de douze marches et une platine de fixation au sol, fonte d’aluminium laquée rouge, caoutchouc, conçue pour l’exposition monographique sur le designer au musée des Arts décoratifs de 1996, l. d’une marche : 60 cm.
Estimation : 2 000/3 000 


Cette vente anniversaire vous permet-elle de faire un point sur l’activité de la maison Sentou ?
En effet, le monde a changé et j’ai décidé de faire évoluer l’organisation de l’entreprise. Nous avons été éditeur, distributeur et revendeur. Nous voulons revenir au cœur du métier d’éditeur, à celui de sélectionneur de produits exclusifs. Je suis arrivé à ma maturité et mes envies s’affirment. L’entreprise doit refléter l’âme de son propriétaire. Je suis sûr que je n’ai pas celle d’un guerrier ; je ne veux pas d’une grande maison de distribution, ce n’est pas mon histoire et la concurrence est devenue trop rude avec Internet. Cette vente n’est pas un enterrement, c’est un relais, un passage vers une nouvelle ère… D’une part, à partir de septembre, je vais poursuivre ou entamer des collaborations avec les designers que j’apprécie, et d’autre part rééditer des pièces à partir du fonds d’archives de la maison, comme les sièges Wimpy de Tallon, dont le modèle fut conçu en 1960.

Justement, cette vente met particulièrement en avant le rôle de Roger Tallon dans l’histoire de la maison…
Roger Tallon a effectivement été important dans l’existence de l’entreprise. Il était le cousin de Robert Sentou, que ses parents destinaient à reprendre leur droguerie. Il est monté à Paris pour faire du design, mais a toujours gardé contact. Quand Sentou prit la tête d’un atelier de paillage, Tallon a été son commercial et lui trouvait des clients. Il pilotait également l’esthétique de l’espace parisien, qu’il a baptisé Sentou Galerie, et non l’inverse, afin qu’elle soit mieux référencée, alors, sur le Minitel. Beaucoup de projets furent envisagés entre eux mais finalement peu furent édités… Tallon ressentait une certaine frustration devant les refus de Sentou. Ce dernier était moins avant-gardiste que lui. Il gardait un esprit très 1950-1960, les années 1970 étant déjà trop industrielles pour lui.

Qu’est-ce que Sentou a apporté au design de ces dernières décennies ?
Difficile de le dire, nos clients pourraient certainement mieux l’exprimer… Je pense que Sentou a un style, une personnalité, un esprit esthétique en termes de matière et d’art de vivre. Il y a encore quinze ans, la couleur était peu présente, mais peu à peu les meubles ont été entièrement laqués et ont adopté un brin de fantaisie. Chez Sentou, on ne se prend pas au sérieux ! Les designers viennent vers nous pour cette fraîcheur, quelque chose de facile et sans préjugés.

Et quel a été votre rôle ?
Quand je suis arrivé, Robert Sentou avait 70 ans passés ; son regard était tourné vers les années 1950-1960, il travaillait encore dans le Périgord et vendait à Paris. Carrelage blanc et joints noirs, beaucoup de lumière et le grand escalier Tallon au centre de la boutique, c’était son univers. Je trouvais le lieu froid et désincarné, mais en même temps cela faisait très «galerie». Je ne considérais pas que c’était un univers de vie. À l’époque, il y avait beaucoup d’œuvres de Perriand chez Sentou, une artiste qui me fascinait totalement. Elle avait tout compris de l’atmosphère, de la lumière et créé une manière de vivre européenne mêlée aux signes japonais. J’ai voulu offrir à ses créations un esprit plus habité, chaleureux, en les entourant notamment de textiles, luminaires, vaisselle. Mon objectif était d’apporter une nouvelle dimension tout en conservant l’ADN Sentou. Roger Tallon m’a aussi beaucoup aidé dans cette transformation. C’est ainsi que j’ai signé Noguchi, Tsé Tsé, Robert le Héros, Migeon & Migeon, Brigitte de Bazelaire, Claudio Colucci, Radi designer…


 

vendredi 18 février 2022 - 14:00 (CET) - Live
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