La collection sans frontières de Norberto Izquierdo

Le 23 juillet 2020, par Stéphanie Pioda

Prochain président d’honneur du Parcours des mondes, Norberto Izquierdo est un collectionneur voyageur sachant combiner coups de cœur et savoir. Son plus grand souhait ? Partager sa passion et convertir des non-initiés.

Norberto Izquierdo devant sa bibliothèque, tenant une figure Fang de Guinée Équatoriale. Derrière lui se trouve un masque Tsanghi du Gabon ou Congo Brazzaville.
Photo Norberto Izquierdo

Vous êtes le prochain président d’honneur du Parcours des mondes. Sous quel signe placez-vous ce rôle ?
Je suis principalement motivé par la notion de partage. Aujourd’hui, par rapport à d’autres domaines, le monde de l’art tribal est constitué d’une population de collectionneurs et de marchands âgés. Même si un renouvellement de génération est en cours, il est nécessaire d’inciter les non-initiés à franchir les portes des galeries d’art. Je suis convaincu que de ces échanges naîtront de nouveaux passionnés, qui transmettront à leur tour leur engouement pour l’art tribal. Ce moment doit donc privilégier le partage de savoirs, de sensibilité et de passion entre collectionneurs. Il y a une dizaine d’années, je ne connaissais rien à l’art tribal, et c’est en me documentant, en parlant avec des marchands, mais aussi des scientifiques comme Philippe Peltier ou Christian Coiffier, que j’ai pu plonger dans l’art océanien. Sujet intarissable, celui-ci prend aujourd’hui une place énorme dans ma vie.
Comment êtes-vous « tombé » dans la collection ?
J’ai eu le coup de foudre lors d’un voyage en Nouvelle-Calédonie. Avant de quitter l’île, un collègue voulant rapporter une pièce en France métropolitaine m’a emmené dans une galerie à Nouméa. J’ai alors pris une vraie gifle face à des œuvres de Papouasie - Nouvelle-Guinée, ne sachant pas, à l’époque, qu’il s’agissait de «pièces d’aéroport» comme on dit, créées pour les touristes. Mais tout est parti de là. J’ai alors acheté pour l’équivalent de 200 € une sculpture énorme qui trône toujours dans mon salon, et je pense que je ne m’en séparerai pas. Elle m’a ouvert la porte de l’art océanien ; de là, j’ai commencé à creuser le sujet en me rendant au centre culturel Tjibaou à Nouméa, où se tenait une exposition sur l’art kanak. J’ai visité également leur bibliothèque, où j’ai pris une deuxième gifle en découvrant toutes les publications, et tout particulièrement le volume sur la collection Jolika d’arts de la Nouvelle-Guinée. Ce très grand ensemble a été réuni par Marcia et John Friede et donné au Museum of Fine Arts de San Francisco. Il est exposé au De Young Museum depuis sa réouverture en 2005, et une partie a été vendue aux enchères chez Christie’s, à Paris, en 2013.
En rentrant à Paris, avez-vous poussé les portes des galeries ?
Non, pas tout de suite. Je me suis documenté et j’ai passé beaucoup de temps au musée du quai Branly. C’est seulement vers 2010, à l’occasion d’un Parcours des mondes, que j’ai commencé à rencontrer des marchands germanopratins, mais aussi d’autres, comme Stéphane Jacob, et que nous avons noué une relation de confiance. Ce lien qui se tisse avec des marchands accueillants, passionnés et patients, est important car ils permettent de rassurer sur les achats, d’attirer l’attention sur les détails, d’apprendre à regarder, ce qui est fondamental.

Après l’Océanie, vous avez abordé l’Afrique puis l’art précolombien. Pourquoi ?
Une collection est vivante et peut évoluer avec le temps. J’ai commencé à acheter des œuvres d’art africain il y a un an et demi, avec une élégante et généreuse statue baoulé pour laquelle j’ai instantanément ressenti une vive émotion en la découvrant. Cette pièce se trouvait endormie, de longue date, dans une vieille collection, après être passée, notamment, entre les mains de l’illustre marchand Maurice Ratton.

Masque Ogoni du Nigeria. Photo Norberto Izquierdo
Masque Ogoni du Nigeria.
Photo Norberto Izquierdo

Avez-vous identifié ce qui vous a fait basculer dans l’art africain ?
Même si je connaissais l’Afrique, où j’avais beaucoup voyagé pour des raisons professionnelles, je m’y suis intéressé à force de fréquenter les galeries qui ne sont pas spécialisées à cent pour cent sur une seule aire géographique, telle la galerie Flak, pour en citer une. Julien Flak propose de très belles œuvres africaines, océaniennes, mais aussi amérindiennes et d’ailleurs. Je lui ai déjà glissé quelques mots de ma grande curiosité pour les poupées kachinas. J’ai commencé à me documenter en tout cas !
Aujourd’hui, vous êtes directeur juridique chez Colas, en charge de l’Amérique latine. Est-ce par le biais de ces voyages que vous avez découvert l’art précolombien ?

Oui. J’avais déjà une sensibilité pour cet art, mais j’ai véritablement été fasciné par les splendeurs dans les grands musées à Lima, Bogota ou Santiago, même si je connaissais les collections du musée du quai Branly. Le marché de l’art précolombien est moins soutenu que celui des artefacts africains ou océaniens, il n’est pas à la mode et peut-être est-il plus compliqué à aborder en raison des problèmes de provenances, sur lesquelles il faut être très vigilant.
Combien de pièces possédez-vous aujourd’hui ?
Avec les toiles aborigènes, une petite trentaine.

Vous avez démarré cette collection par un coup de cœur et depuis, développé une approche de l’œuvre par la connaissance. Avez-vous besoin de ce rapport pour aborder un objet ?

Longtemps, mes acquisitions ont été principalement guidées par l’émotion, j’accumulais simplement les œuvres. Avec le temps et les conseils avisés d’experts et de marchands, j’ai compris qu’une bonne collection, c’est tout à la fois l’expression d’un coup de cœur, mais également de la patience et de la raison. Aujourd’hui, ma perception a changé, je perçois une collection d’art comme une œuvre à part entière.
 

Cavalier Senoufo de Côte d’Ivoire. Photo Vincent Girier Dufournier - Courtesy Galerie Eric Hertault
Cavalier Senoufo de Côte d’Ivoire.
Photo Vincent Girier Dufournier - Courtesy Galerie Eric Hertault

Quelles sont vos dernières acquisitions ?
À la sortie du confinement, après une diète forcée, j’avais très faim  ! Je suis allé voir l’exposition sur l’art ogoni du Nigeria à la galerie de Charles-Wesley Hourdé, et je suis reparti avec une pièce pour laquelle j’ai craqué. De la même façon, j’ai acquis un masque tsangui dans la dernière exposition sur le Gabon d’Éric Hertault, chez qui j’avais déjà été séduit par un cavalier sénoufo et un masque dan qui devait être présenté à Bruneaf.
Quelle est la fourchette de prix des œuvres que vous achetez ?
Dès 200 €, si l’on prend en compte la toute première sculpture qui a ouvert la porte de ma collection, et jusqu’à 10 000/20 000 € pour les plus chères. J’associe également mon fils de 9 ans à ma passion ; dernièrement, je lui ai offert un poids akan à 200 €, et pour Noël dernier, une statue lobi que nous avions repérée au précédent Parcours des mondes, dans la galerie de Nicolas Rolland.
Vos voyages vous ont-ils permis de mieux cerner les différentes géographies qui vous intéressent ?
C’est vrai pour l’Océanie ou certains pays d’Afrique, où la culture et les coutumes locales sont encore très ancrées. Je l’ai moins ressenti en Amérique latine, et tout particulièrement au Chili, un pays très européen, voire américanisé. Et en Australie, c’est encore plus frappant. D’ailleurs, j’adorerais voir des œuvres aborigènes au Centre Pompidou : il est évident que ces créations appartiennent à l’art contemporain, même si elles représentent ce «temps du rêve» et qu’il faut être initié pour en saisir la symbolique. En tant que profane, je trouve ces peintures magnifiques, à l’image de celles d’Abie Loy Kemarre qui ont d’ailleurs intégré les collections du Metropolitan Museum de New York l’année dernière.
Avez-vous déjà repéré des pièces pour la prochaine édition du Parcours des mondes ?
Il m’est difficile d’opérer un choix parmi les pièces figurant dans le catalogue. À propos de papier, notons que le Parcours comptera un seul libraire spécialisé, Rostoker Tribal Art, mais je suis triste qu’il n’y en ait plus dans le quartier depuis cet été, la dernière, la librairie Mazarine, venant d’être vendue. Nous avons besoin de nous documenter, c’est pourquoi j’espère que quelqu’un aura le courage de reprendre le flambeau très bientôt.

 

Norberto Izquierdo
en 6 dates
1975
Naissance en Alsace, au sein d’une fratrie composée déjà de trois sœurs et deux frères
2000
Fin des études de droit et premier grand voyage, deux ans et demi en Russie,
à l’ambassade de France.
2010
Premier voyage en Océanie. Rencontre avec Didier Zanette et Stéphane Jacob qui l’initient respectivement aux arts d’Océanie et d’Australie
2012
Premiers voyages dans le continent africain. Côte d’Ivoire, Gabon, Congo-Brazzaville...
2019
Depuis l’acquisition d’une grande statue baoulé, plus d’une dizaine de pièces africaines sont venues rejoindre sa collection ; acquisition des premières œuvres précolombiennes
2020
Présidence d’honneur de la 19e édition du Parcours des mondes
à voir
Parcours des mondes
Saint-Germain-des-Prés, Paris VIe
Du mardi 8 au dimanche 13 septembre
parcours-des-mondes.com
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