La collection d’Oskar Kokoschka, reflet d’une curiosité universelle

Le 20 octobre 2020, par Stéphanie Pioda

Eesprit cosmopolite, Oskar Kokoschka n’a cessé d’arpenter le monde, comme les terres de l’art, en témoignent les trois cents objets de sa collection. La fondation illustre toutes les phases – et les écarts – artistiques du peintre.

Anonyme, Olda boutonnant le col d’Oskar Kokoschka, s.d, Vevey, fondation Oskar Kokoschka.

On connaît Oskar Kokoschka (1886-1980) comme artiste expressionniste, dont le trait acéré des affiches publiées dans la revue Der Sturm a marqué les esprits et l’histoire des avant-gardes des années 1910. Pour son histoire passionnée avec Alma Mahler, au point de commander à Hermine Moos, costumière de théâtre à Munich, une poupée à l’effigie de la femme encore follement désirée après la rupture en 1915. On découvre aujourd’hui le collectionneur grâce aux travaux de la fondation Kokoschka à Vevey, dont un premier aperçu avait été donné en 2011 dans une exposition au musée Liner d’Appenzell, en Suisse. Depuis, les études se poursuivent, explorant les monumentales archives, qui dénombrent vingt mille documents, et les œuvres elles-mêmes. Sa collection de trois cents objets témoigne d’un goût pluriel, universel même, avec quelques points forts autour de l’Antiquité, la numismatique et l’Asie, complétés par l’Océanie, l’Amérique du Sud, les arts populaires, les minéraux, coquillages, plantes séchées et fossiles, mais aussi un ensemble de plus de deux mille cartes postales provenant de la plupart des musées visités. Impossible d’établir une cohérence tant les écarts d’intérêt artistique, historique ou même financier sont importants. Il suffit de confronter le skyphos de Polygnote, du Ve siècle avant notre ère – qu’espérait Reinhard Lullies pour une exposition sur les antiquités grecques de collections particulières au Hessisches Landesmuseum de Kassel en 1964 –, un petit âne en plastique à la tête dodelinante, une croix manuelle éthiopienne, le flacon à eau bénite à l’effigie de la Vierge de Lourdes, la tête de coyote maya en terre cuite ornant l’arrière d’une charrette sicilienne et représentant un épisode du Roland furieux de l’Arioste… Tout cela cohabitait dans son atelier sans véritable hiérarchie. Contrairement à ses contemporains Rodin ou Freud, qui ont construit leurs collections d’antiques de façon obsessionnelle – avec six mille pièces pour le premier et plus de deux mille pour le second –, Kokoschka semble avoir acheté de façon plus aléatoire. À côté de ses propres acquisitions, il reçoit beaucoup de cadeaux d’amis à leur retour de voyage. Le hasard n’était cependant pas de la partie : il prenait conseil auprès de ses amis archéologues Roland Hampe et Erika Simon, approfondissait chaque sujet de façon érudite, comme en témoigne sa bibliothèque comptabilisant quatre mille ouvrages, et complétait sa collection de monnaies avec des copies en plâtre de pièces rares à la Collection numismatique d’État de Munich.
 

Tête d’Athéna casquée, copie d’après un original grec du Ve siècle av. J.-C., origine indéterminée, époque romaine, marbre de Proconnèse e
Tête d’Athéna casquée, copie d’après un original grec du Ve siècle av. J.-C., origine indéterminée, époque romaine, marbre de Proconnèse et pierre, tête 37,5 25 29 cm, socle 18,5 20 cm, fondation Oskar Kokoschka, musée Jenisch, Vevey. Photographie : Claude Bornand, Lausanne

Un vagabond de l’art
Dès le printemps 1920, il a en ligne de mire ce qui doit être au fondement de cette collection, comme il l’écrit, d’un ton enjoué, à ses parents : « Le docteur Wallerstein m’a apporté hier de Naples une pièce de la Grèce antique, en marbre de Paros, une main de femme, les doigts tout de couleur rose-miel. Datée de 500 av. J.-C., elle est de Praxitèle en personne peut-être, parce que le petit bout de marbre est si plein de charme, si solennel et d’une beauté si accomplie, que l’on frémit devant une telle énergie vitale, restée si forte au-delà du temps, de l’histoire, de la fragilité, que je ne saurais avoir rien vu de plus beau depuis Vermeer. J’ai du reste cette idée fixe depuis dix ans de posséder un jour une pièce en marbre grec de cette sorte, bien qu’il ne se trouve rien d’aussi charmant dans aucun des musées que j’ai visités. » On voit ici combien ce rapport intime à l’objet est ancien. Mais il est difficile de remonter l’historique des premières années tant il a beaucoup voyagé : après ses études à l’École des arts appliqués de Vienne, il devient en 1919, et pour quatre ans, professeur à l’Académie des beaux-arts de Dresde, poste qu’il quitte en 1923 pour voyager à travers l’Europe, le Proche-Orient et l’Afrique du Nord. Il part à Prague, où il rencontre sa future épouse, Olda Palkovská, en 1934, et doit s’exiler en Angleterre après l’exposition munichoise sur « L’art dégénéré », organisée par les nazis en 1937, où figurent huit de ses œuvres. Il se définit lui-même « cosmopolite et vagabond » – il cumule d’ailleurs les nationalités autrichienne, tchèque et britannique – et a du mal à se reconnaître collectionneur, comme il le livre en 1966 dans un entretien avec Nicole Milhaud : « Je ne pouvais pas collectionner de choses, j’étais un vagabond. Je n’avais aucune chance de collectionner des choses mais j’étais intéressé. J’aimais ces objets. » S’il exprime clairement sa fascination pour les arts extra-européens dès ses années étudiantes à Vienne, où il apprécie tout particulièrement le musée d’ethnographie – « je trouvais quelque chose d’humain qui me convenait, que je pouvais comprendre », écrit-il dans son autobiographie –, c’est surtout après la Seconde Guerre mondiale qu’il sera actif, et une fois installé, en 1953, dans une villa à Villeneuve, sur les bords du lac Léman. Il la baptisera « villa Dauphin », en référence à un bassin en argent du XVII
e siècle, reçu en cadeau après avoir peint le portrait de la fille de Doris Angehrn. Il achète en galerie – c’est le cas du casque corinthien en bronze du VIe siècle avant notre ère, pour 500 £ à Londres en 1960 – mais également aux enchères, comme le skyphos emporté en 1961 à la Münzen und Medaillen AG, à Bâle, ou le buste de silène du Ier siècle av. J.-C., en 1967, dans la même maison de ventes. Hormis quelques reventes du vivant de l’artiste, la plupart de ces œuvres se retrouvent dans les collections de la fondation, excepté les dix-neuf estampes (dont cinq d’Utamaro, une lithographie de Delacroix, une gravure de la Mélancolie de Dürer, une eau-forte de Rembrandt) et les monnaies, vendues aux enchères en 2005.
 

Oskar Kokoschka, Thésée et Antiope (Enlèvement d’Antiope), 1958-1975, huile sur toile, 195 x 165 cm, fondation Oskar Kokoschka, musée Jeni
Oskar KokoschkaThésée et Antiope (Enlèvement d’Antiope), 1958-1975, huile sur toile, 195 x 165 cm, fondation Oskar Kokoschka, musée Jenisch, Vevey. Photographie : Julien Gremaud, Vevey

De la collection à l’œuvre
Aglaja Kempf, conservatrice à la fondation Oskar Kokoschka, nous éclaire sur l’importance des études en cours sur l’influence de cette collection sur son œuvre : « L’art baroque avait beaucoup compté, tout comme la peinture japonaise ou chinoise de l’époque Tang. Il avait une connaissance approfondie de certains thèmes et mélangeait les influences. On retrouve celle du japonisme dans les premières années par différents procédés comme l’utilisation du cerne noir, le format de certaines œuvres, la juxtaposition et le choix de certaines couleurs, la ligne sinueuse de personnages ou le traitement blanchâtre de visages. Au fil des années, cette influence est toujours présente, mais absorbée : elle apparaît ainsi de façon moins manifeste. Kokoschka n’est pas un électron libre, et il s’insère dans son temps : le japonisme touche l’Europe entière dès la seconde moitié du XIX
e siècle, dont ses collègues de la Sécession à Vienne. Klimt collectionnait aussi des objets hétéroclites dont des japonaiseries. » Si apparaissent la tête d’Athéna dans Trundle avec tête d’Athéna en 1931 ou un masque du théâtre Nô dans Mère et enfant de 1934, c’est surtout à la fin des années 1950 que les objets de sa collection seront cités dans ses toiles : le biscuit de la manufacture Samson représentant Léda et le cygne, le tigre en papier mâché japonais (Hariko-no-tora), ou le groupe sculpté représentant l’enlèvement d’Antiope par Thésée, provenant du fronton du temple d’Apollon Daphnéphoros, à Érétrie, une des statues favorites de l’artiste qui l’a inspiré à plusieurs reprises. Rétrospectivement, on peut avancer que par sa diversité, cette collection – qui s’inscrit dans la tradition des cabinets de curiosités de la Renaissance – est aussi une entreprise pour cerner ce que pourrait être l’âme de l’humanité, au-delà des cultures et des époques. Ce qu’Oskar Kokoschka semble avoir recherché dans ses portraits.

à voir
Fondation Oskar Kokoschka, musée Jenisch,
2, avenue de la Gare, Vevey, tél. : +41 (0)21 925 35 20.

www.oskar-kokoschka.ch
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