La beauté des choses

Le 22 novembre 2018, par Caroline Legrand

Esthétique et fonction se sont parfois unies pour créer des objets de la vie quotidienne. Une rare collection d’art populaire montre ainsi sous un nouveau jour des clefs, des casse-noix ou encore des fers à repasser !

XVIe-XVIIe siècle. Moulin à épices dit «à trompe d’éléphant» monoxyle, en buis, à pied tourné et fer forgé, décor estampé toutes faces, h. 19 cm. Un modèle proche est conservé au musée Le Secq-des-Tournelles, à Rouen.
Estimation : 4 000/6 000 €

Son jardin secret est enfin révélé. Si Monsieur B. vivait sa passion en toute discrétion  dissimulant aux yeux de tous, même de sa famille, ses trésors dans des placards et un coffre-fort ! , la vente des quelque deux cent cinquante-cinq lots composant sa collection d’art populaire ne passera pas inaperçue. Des ensembles d’une telle importance et variété dans ce domaine n’étant plus très nombreux en mains privées, elle réunira sans aucun doute tous les passionnés de ces objets sublimant le quotidien depuis des siècles. Des pièces qui intéressent par leur technicité, leur charme et ce petit plus anthropologique, qui témoigne d’un savoir-faire et de la volonté de l’homme de laisser une trace après lui. En céramique, en ivoire, en corne, en os, en bois ou en fer… des couteaux et fourchettes du XVIIe siècle aux poteries régionalistes du XIXe, en passant par des coupes de chasse, des râpes à tabac, des flacons à senteur, des tire-bouchons, des pipes, des fers à repasser, des poires à poudre et des croix  estimés pour la plupart à quelques centaines d’euros  l’éventail de choix sera large, témoignant de la curiosité de ce collectionneur engagé dans une «recherche de l’excellence et de la rareté», explique l’expert Martine Houze. Si ses origines savoyardes l’ont tout naturellement poussé vers les objets robustes du Queyras voisin  dont un beau damier pour jeu de dames du XVIIIe siècle, en pin cembro, annoncé à 400/800 € , il diversifie ensuite ses acquisitions, tout d’abord avec la ferronnerie. Puis l’idée de réaliser une collection autour du thème des métiers prend forme, avec la réunion de nombreux outils. Les artisans désireux de personnaliser leur instrument de travail, pour en faire une extension d’eux-mêmes, ont ainsi créé des objets d’un grand raffinement, mais aussi réceptacles des émotions et du vécu de leur propriétaire. Une petite enclume de serrurier pour établi du XVIe-XVIIe siècle, en fer forgé sculpté, présente ainsi un décor biface, avec d’un côté un masque grotesque et, de l’autre, deux cadenas et une clef, emblèmes de sa corporation (600/900 €). Un rare ensemble de rabots est également à relever, dont un modèle italien du XVIe siècle de luthier ou de tabletier, à fût en noyer et au nez sculpté d’un masque grotesque. Il est estimé 500/900 €. Ces outils sont parvenus par miracle jusqu’à nous, puisqu’ils furent largement utilisés par leur propriétaire, à la différence des objets d’apparat ou à fonction purement décorative.
 

Époque Louis XV. Fer creux à repasser miniature, en fer forgé et gravé, à rehauts or, poignée en ivoire tourné assemblée sur un montant à retour conte
Époque Louis XV. Fer creux à repasser miniature, en fer forgé et gravé, à rehauts or, poignée en ivoire tourné assemblée sur un montant à retour contenant la coulisse du portillon, décor de rinceaux feuillagés animés de trois oiseaux exotiques et de deux personnages, un Turc et un Chinois, 8,5 x 8,3 x 4 cm.
Estimation : 2 000/4 000 €

L’évolution d’un savoir-faire
Comme un rappel de l’histoire, l’objet le plus ancien de cette collection, datant de la fin du XIIIe siècle, n’est autre qu’une pyxide cylindrique ; façonnée à Limoges en émail champlevé, sur cuivre doré et gravé, de couleur bleu turquoise, bleu lapis, vert, jaune et blanc, elle est attendue autour de 2 500 €. Cet objet religieux évoque une période médiévale durant laquelle l’art et l’artisanat sont essentiellement liés à la religion et à la superstition, tant par leur décor que par leur fonction. Mais la fin du monde féodal, avec le passage à une vie plus urbaine et à une politique plus ouverte, voit le développement d’un artisanat toujours plus qualifié, capable de produire des objets de luxe pour une clientèle se diversifiant, de la noblesse ou de la bourgeoisie.
Et les occasions, déjà, ne manquent pas dans la vie pour s’offrir un bel objet… Le mariage est la première d’entre elles, à l’exemple d’une tabatière d’époque Louis XVI. Ovale, en buis finement sculpté, au couvercle orné d’outils de jardin dans une composition de fleurs et de fruits, la façade parée de symboles amoureux  deux cœurs flamboyants unis et couronnés, soutenus par deux colombes accompagnées de carquois , elle présente dans un phylactère la devise «Ils sont unis à jamais» (900/1 200 €). Autre commande prestigieuse, pour une noble union comme l’indiquent les armoiries d’alliance ornant son couvercle, soutenues par deux lions et timbrées d’une couronne de marquis  : un gîte à lièvre réalisé au cours de la première moitié du XVIII
e siècle dans la Sarthe, à Ligron, en terre blanche à glaçure manganèse, dite «fourrure de lièvre», et au décor en pastillage (4 000/7 000 €). Belle et rare, cette poterie représente de manière très naturaliste un lièvre tapi dans son gîte, attaqué par deux chiens et par deux serpents ondulant le long de ses flancs. Un réalisme auquel l’humour apporte sa vivacité, deux oiseaux de proie étant posés sur son arrière-train, l’un soulevant sa queue, l’autre se saisissant de sa crotte.

 

Époque Louis XV. Saladier patronymique en faïence stannifère, à décor polychrome au jardinier ratissant une allée, inscription «Iacquis. Guillaume Dut
Époque Louis XV. Saladier patronymique en faïence stannifère, à décor polychrome au jardinier ratissant une allée, inscription «Iacquis. Guillaume Dutartre. 1737», diam. 32 cm.
Estimation : 2 000/3 000 €

Napoléon… sous toutes les formes
Aboutissement de nombreuses années d’apprentissage, le chef-d’œuvre de maîtrise permet à l’artisan de valider aux yeux de ses pairs son savoir-faire, et d’entrer officiellement dans le métier. D’une virtuosité sans égale, ces pièces sont parmi les plus recherchées des collectionneurs. Ce sera le cas du bel ensemble autour du thème de la serrurerie présenté dans cette vente, comprenant notamment une clef à chimères et son canon en fer forgé et sculpté, exécutés en France au XVIe-XVIIe siècle et aujourd’hui annoncés à 4 000/6 000 €. Autre véritable morceau de bravoure d’un tourneur, un pique-cierge en ivoire de la fin du XVIIIe siècle présente une vertigineuse colonne en ellipse, formée de piastres se chevauchant (600/900 €). Si toutes les catégories «classiques» de l’art populaire sont bien ici présentes, comme la cuisine, le tabac, la couture, les faïences historiées, la religion ou la chasse, d’autres ensembles plus inattendus se sont constitués «au hasard des salles des ventes et des grands salons», explique Martine Houze. Comme celui consacré à Napoléon Ier. L’Empereur est en effet évoqué au travers de nombreux lots, dont un sécateur de dame, daté vers 1830, réalisé en acier et présentant au centre un «N» lauré entouré de deux aigles sous couronne impériale. Cette pièce unique, signée du coutelier «Voilqué à Sèvres», fut sans doute commandée par un vétéran ou un admirateur de Napoléon (1 500/2 000 €). Deux pipes de près d’un mètre de longueur chacune interpelleront par leur complexité décorative : l’une, en buis et d’époque Napoléon III, représentant le grand homme en exil sur le rocher de Sainte-Hélène, accompagné de deux femmes dont une servante en pleurs lui tendant un panier (2 000/3 000 €), l’autre, en corne et os, figurant la frégate Belle Poule rapportant en France la dépouille de Napoléon, accompagnée du prince de Joinville et du comte de Montholon, à l’époque du règne de Louis-Philippe (même estimation). Bien qu’issus de l’artisanat, tous ces témoins de la vie quotidienne n’échappent pas pour autant à l’évolution stylistique des arts dits «majeurs». En témoigne ce fer à repasser miniature en fer forgé et gravé, à rehauts or, au décor typique de la mode pour l’exotisme ayant conquis la cour de Louis XV (voir photo page de droite). Quand l’art populaire devient grand… 

 

3 questions à
Michel Rullier
spécialiste en art populaire

Votre propre collection a été à plusieurs reprises saluée par les enchères, à Drouot ; que pensez-vous de celle-ci et des thématiques abordées ?
C’est une belle vente qui s’annonce, typique des collectionneurs d’objets de curiosité. Un ensemble où se mêlent les matières et les époques, mais aussi les types d’objets. Dans chaque domaine, les pièces ont été judicieusement choisies. Cette collection évoque un amateur curieux voulant apprendre, connaître la fonction, mais aussi les techniques de fabrication. Ces objets sont atypiques, ils n’existent pas en série, sont tous différents. On peut en ressortir différentes thématiques, comme celles des métiers mais aussi de la vie courante. Cette diversité devrait intéresser beaucoup de monde, même si le marché de l’art populaire connaît une période assez difficile. Les collectionneurs sont de moins en moins nombreux. Pour réunir un tel ensemble, il faut travailler, s’instruire et aller dans des musées. Aujourd’hui, les gens sont moins exigeants, plus distraits par leurs loisirs et les nouvelles technologies.

La ferronnerie est l’un de vos domaines de prédilection. Quel regard portez-vous sur ce travail de maîtrise lyonnais du XVIIIe siècle, une serrure et sa clef ?
Ces pièces ne sont pas ordinaires, d’autant plus que la serrure est en très bon état et fonctionne toujours. Elles sont très importantes pour l’histoire de la ferronnerie. Les chefs-d’œuvre de maîtrise ont joué un rôle important dans l’évolution des techniques de serrurerie, leur perfectionnement. Ils permettent également, par comparaison, de dater des clefs et des serrures courantes. Ils étaient conservés précieusement par leur auteur. En fonction des régions, les dessins des clefs et des serrures variaient, et le compagnon devait les respecter. Ainsi, les serrures étaient verticales à Bordeaux, alors qu’à Lyon elles étaient horizontales. La complexité de chaque pièce dépendait toutefois des talents de son créateur, qui pouvait y ajouter des secrets, ses initiales ou bien des raffinements, comme des décors ajourés de chimères, de fleurs de lys ou de lanterne.

Comment expliquez-vous cet intérêt pour le fer forgé dans les collections d’art populaire ?
Les objets en fer sont plus complexes à réaliser. C’est un matériau dur et donc plus difficile à ciseler. Une bague en fer demande davantage de dextérité qu’une bague en or. Comme dans cette collection, les trois quarts des outils sont réalisés dans cette matière. Ces instruments personnalisés sont exceptionnels, de grande qualité et diversité, comme le boutoir de maréchal-ferrant se terminant par une patte de cheval. Il faut imaginer également que le serrurier devait fabriquer ses propres outils avant même de travailler ses serrures. Aujourd’hui, les artisans achètent ceux produits industriellement en série. Sans les collectionneurs, tout ce savoir-faire et ce patrimoine artisanal pourraient se perdre.
vendredi 07 décembre 2018 - 02:00 - Live
Salle 7 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Ferri & Associés
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