L’univers fantastique de Bela Silva

Le 06 septembre 2018, par Éric Jansen

À quelques jours de son exposition parisienne, l’artiste nous reçoit dans son atelier bruxellois. C’est là qu’elle a imaginé ses dernières créations en céramique.

Bela Silva dans son atelier à Bruxelles.
© Eric Jansen

Son nom sonne déjà comme une promesse : Bela Silva… C’est doux, chantant, lumineux et romanesque. Un vrai nom de star hollywoodienne. Lorsqu’on lui en fait la remarque, elle éclate de rire. «C’est vrai qu’on me disait ça aux États-Unis : are you a movie star ? Mais au Portugal, ça ne marche pas du tout !» Et c’est alors son accent qui finit de nous conquérir. Née à Lisbonne en 1966, Bela a la gentillesse, la simplicité et la nonchalance de son pays. Toutefois, la saudade n’est pas pour elle. On sent sous le vernis d’une bonne éducation gronder une fougue, un caractère bien trempé qui l’a vite déterminée à tracer sa route. Dès ses années d’apprentissage, elle se distingue en suivant les cours de l’École des beaux-arts de Lisbonne, qui dispense alors un enseignement académique, et en s’inscrivant parallèlement à l’Ar.co, une école d’art indépendante. C’est là qu’elle s’initie à la céramique et se passionne pour cette discipline alors peu considérée. Elle y rencontre Aline Favre, Chris Gustin, Barry Bartlett, des céramistes plasticiens invités qui lui laissent entrevoir un avenir possible dans cette pratique. «Mais tous me disaient : il faut que tu quittes le Portugal.»
 

Sagement alignés, les vases aux allures de plantes exotiques ou de monstres marins.
Sagement alignés, les vases aux allures de plantes exotiques ou de monstres marins. © Eric Jansen


L’adn familial
Lors de sa troisième année d’études, un premier voyage scelle son destin. Elle part quelques mois à la Norwich University of the Arts en Grande-Bretagne et y découvre l’importance du mouvement Arts & Crafts. L’idée de l’artiste-artisan qui conçoit un objet fonctionnel comme une œuvre d’art la touche profondément. «J’aime le concept de la beauté déclinée dans toute la maison. Et je suis fascinée par le savoir-faire que demande un beau tapis…» Cela la touche d’autant plus qu’elle vient de là : son grand-père travaille le cuir et fabrique des chaussures, son père conçoit des objets en métal et sa mère dessine des patrons pour une usine de vêtements. Bela aussi est en train de revaloriser une technique traditionnelle. En revanche, la notion de fonctionnalité disparaîtra vite de ses préoccupations… Son choix de se lancer dans une carrière de céramiste plasticienne est fait. Elle s’inscrit à l’Art Institute of Chicago, où elle obtient un master. Elle y rencontre aussi l’amour, épouse un artiste et s’installe à New York, dans l’East Village. Nous sommes à la fin des années 1990. Bela gagne sa vie en vendant des dessins pour illustrer des articles dans le New York Times. Car parallèlement à sa passion pour la terre, la jeune artiste dessine constamment. Des personnages et des animaux pleins de fantaisie, tout droit sortis de son imaginaire faussement naïf. «J’adorais quand ma mère me lisait des contes pour enfant, et puis dans mon ADN, il y a cette influence du style manuélin.» Ce vocabulaire artistique vit le jour à la fin du XVe siècle, sous le règne du roi Manuel Ier du Portugal. Il marie des motifs décoratifs de cultures différentes et des animaux fantastiques dans un carambolage foisonnant et baroque. «Comme au Convento de Tomar qui est un endroit que j’adore ! J’aime l’excès, la surcharge décorative.» Bela aime aussi découper et coller tout ce qui lui tombe sous la main, composant des scrapbooks poétiques, enluminés de peintures et d’encres, qui sont autant d’œuvres d’art. «Cela vient sans doute de ma mère que je regardais pendant des heures manier les ciseaux.» Lors de sa première exposition parisienne, Pascale Mussard, la géniale créatrice de Petit h, est immédiatement séduite par ses dessins et ses collages. «Je ne correspondais pourtant pas vraiment à l’univers d’Hermès, mais nous avons réfléchi à un dessin qui pourrait faire un joli carré de soie.» La Maison des oiseaux parleurs est aujourd’hui proposée en six couleurs. Malgré son installation à New York, Bela n’a jamais perdu le contact avec Lisbonne où elle fait de fréquents allers-retours, et en 2007 elle décide d’y revenir définitivement. Elle s’installe dans un atelier lumineux et se consacre à la céramique. Très vite, ses œuvres sont remarquées et lui donnent une notoriété internationale. Elle est exposée dans son pays, mais aussi en Espagne, au Brésil, en Chine ou au Japon. En 2011, l’amour l’entraîne cette fois à Bruxelles où elle prend un second atelier. C’est là qu’elle nous reçoit, quelques jours avant sa nouvelle exposition parisienne. Sur les étagères, des vases aux formes baroques, recouverts de taches de couleur et d’un émail brillant. Par terre, une mer découpée en carreaux, prêts à être livrés à un décorateur qui va en faire une fresque murale. Sur sa longue table de travail, des œuvres en cours. «Je n’aime pas travailler avec un tour, cela crée un relief trop parfait. Je préfère le colombin, superposer les boudins de terre. Les pièces ont ainsi un aspect irrégulier qui les rend uniques.» D’autant que Bela y ajoute sa touche personnelle et si, au départ, on pouvait deviner un vase, il s’est considérablement métamorphosé à la fin et il n’est pas certain qu’on puisse y disposer un bouquet. «Je rejette l’idée d’utilité, de fonction de la céramique, ce qui m’intéresse c’est la dimension sculpturale de l’objet, sa beauté et l’émotion qu’il suscite. J’aime marquer la terre de mes mains, créer des surprises.» Pour cela, Bela s’inspire de la nature et de l’océan qui l’a bercée enfant. Rien de lisse chez elle, la forme se courbe, se dresse, se creuse, le mouvement est toujours présent, évoquant là une plante exotique, ici la vague qui se brise.

 

Partout dans l’atelier, les scrapbooks que Bela Silva compose et enlumine de peintures et d’encres.
Partout dans l’atelier, les scrapbooks que Bela Silva compose et enlumine de peintures et d’encres.© Eric Jansen


L’art délicat de la légèreté
Bela Silva crée aussi de «véritables» sculptures animalières, déclinant son bestiaire dans des luttes sauvages ou joyeuses. On y croise des lions, une gazelle, un renard, un hérisson, des oiseaux, un lézard. «C’est un thème fréquent dans l’histoire de l’art. Je me souviens en avoir vu pour la première fois sur des tapis perses. Ceux-là ont été conçus pour l’exposition que j’ai faite l’année dernière dans le jardin du musée d’Arte Antiga de Lisbonne, inspirés par les collections. J’y ajoute parfois de l’humour. Certains y voient des étreintes amoureuses…» Elle rit. Tout semble léger avec Bela. Et même lorsqu’on aborde le délicat sujet du regard que porte le milieu de l’art sur son travail, elle esquive doucement. «Je ne me pose pas la question.» Elle est toutefois consciente d’occuper une place à part, difficile à définir, son travail oscillant toujours entre arts plastiques et arts décoratifs. Mais Bela ne souhaite pas choisir, heureuse de répondre aux commandes des décorateurs Jacques Grange, Thierry Merillou et Daniel Suduca pour habiller un mur de carreaux de céramique émaillée ou imaginer un manteau de cheminée. «Est-ce qu’on posait la question à Raoul Dufy ou Jean Lurçat ?» D’ailleurs, elle vient de recevoir une nouvelle commande dans les pas de celui-ci. La maison Codimat sort aujourd’hui de grandes tapisseries d’après ses dessins. À la Galerie du Passage, elle présente une trentaine de pièces. Des objets décoratifs  tables d’appoint, lampes, miroirs  voisinent avec des sculptures, des collages et une série de vases surdimensionnés. Cette fois, il est clair qu’on n’y plantera aucun bouquet. Leurs formes irrégulières, ventrues et comme mouvantes évoquent des monstres marins ou des plantes carnivores. Elles n’auraient pas déplu à l’iconique Louise Bourgeois que Bela a connue à New York. «Elle aimait recevoir de jeunes artistes le dimanche. Quand je lui ai montré mon travail, elle m’a dit que je devais faire grand…» Un conseil qui prend aujourd’hui tout son sens. 

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