L’insolent succès des fonds de dotation

Le 12 octobre 2021, par Sarah Hugounenq

Mécènes, musées, collectivités ou collectionneurs… Tous succombent aux sirènes du fonds de dotation. Mais de quoi cet engouement est-il le nom ?

Exposition «SOUKHOS» de Raphaël Barontini au studio des Acacias.
© Nicolas Brasseur

17 % de progression en deux ans. L’engouement pour les fonds de dotation ne se tarit pas. Créé en 2008, ce statut copié sur les endowment funds américains compte à la mi-2020 quelque 3 060 structures, contre 2 634 fondations, au statut pourtant séculaire. Si le fonds de dotation n’est pas proprement culturel, il fut imaginé par et pour le musée du Louvre. Un an après la signature de l’accord intergouvernemental avec Abou Dhabi et la promesse de ses juteux millions en contrepartie, le plus grand musée du monde soufflait à l’oreille du législateur l’idée d’un outil de gestion dédié, adapté aux contraintes budgétaires des organismes de l’État. Dans cet élan, le monde artistique s’est emparé de l’outil sans tarder et continue de s’y intéresser. Aux pionniers que sont la collectionneuse Agnès b. ou le musée des beaux-arts de Lyon, qui optaient pour cet outil respectivement en 2009 et 2010, s’agrègent ces derniers mois un panel croissant d’émules. Le Centre Pompidou lançait son fonds Accélération en 2018, parallèlement à celui de Nîmes, dédié au mécénat culturel. L’Institut du monde arabe recevait le fonds Claude et France Lemand en 2019, même année que celui des Confluences à Lyon. L’École du Louvre a inauguré le sien l’an dernier, tandis que Pierre-Emmanuel Reiffers, patron du groupe de communication Mazarine, s’aventurait au printemps avec son fonds Art Initiative.
 

Françoise Pétrovitch, Aveuglé, 2021, Photo A. Mole.Adagp, Paris, 2021
Françoise Pétrovitch, Aveuglé, 2021, Photo A. Mole.
Adagp, Paris, 2021

Agilité et diversité
Cet inventaire recouvre des réalités fort différentes. Un musée de l’envergure du Centre Pompidou l’utilise depuis 2018 comme un outil complémentaire à sa politique de mécénat pour structurer et identifier un axe de leur action : le soutien à la création émergente et l’enrichissement des collections. En 2019, des ayants droit d’artiste comme ceux de Jean-Pierre Bertrand ont été séduits par le fonds de dotation pour inventorier, authentifier, conserver et valoriser son œuvre. Une société comme la SNCF y a vu une opportunité commerciale. En créant le fonds Orient-Express en 2018, elle souhaitait relancer sa marque par le rayonnement et la transmission de ce patrimoine ferroviaire. Une collectivité à l’image de Nantes a privilégié ce statut en faveur de l’ensemble de ses structures culturelles pour fédérer les entreprises du territoire et susciter un sentiment de fierté locale. Un chef d’entreprise tel Paul-Emmanuel Reiffers y a vu un outil suffisamment souple, pour expérimenter, et solide, pour voir grand. Dans la lignée de sa collection personnelle, son fonds Reiffers Art Initiatives souhaite, grâce à une enveloppe annuelle de 500 000 €, offrir plus de visibilité à l’art contemporain français émergent par le biais d’expositions et publications. «Agile, ce statut permet d’apprendre et progresser. Je le vois comme les prémices à la création d’une fondation plus pérenne», explique le mécène. Collecteur de mécénat pour un organisme de l’intérêt général, ou redistributeur au nom d’un mécène soucieux de soutenir plusieurs opérations, le fonds de dotation doit son succès grâce à sa grande agilité et son adaptabilité. Cet outil de financement privé de projets d’intérêt général a l’intérêt de combiner la simplicité du statut associatif et la caution de la fondation, tout en bénéficiant de facto du régime fiscal du mécénat. Ainsi, seule une déclaration en préfecture est nécessaire avec l’abondement d’une dotation initiale de 15 000 €, contre un passage en conseil d’État et une dotation initiale d’un million d’euros pour la fondation. «Le fonds de dotation a cette souplesse avec des frais de gestion très limités contrairement à une fondation, un circuit de décision rapide qui permet de réagir facilement à un marché. Cela nous rapproche en quelque sorte de la temporalité des entreprises qui ont ainsi pu facilement s’approprier l’outil en rentrant au conseil d’administration», explique Agnès Cipriani, responsable mécénat du musée des beaux-arts de Lyon qui dispose d’un fonds de dotation pour le mécénat d’entreprise, mais a opté pour une fondation sous égide pour le mécénat des particuliers. Le fonds de dotation ne peut en effet recevoir de dons au titre de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI), ni de subvention publique.

 

Jonathan Monk, The world in Safety Vests, créé lors de sa résidence en 2019 chez Axa, dans le cadre du fonds de dotation «Accélération» du
Jonathan Monk, The world in Safety Vests, créé lors de sa résidence en 2019 chez Axa, dans le cadre du fonds de dotation «Accélération» du Centre Pompidou.
© DR Jonathan Monk

L’antifondation d’entreprise
De ce handicap, Michel-Édouard Leclerc a fait un atout avec la création en 2012 du fonds Hélène et Édouard Leclerc à Landernau. «C’est une initiative culturelle privée qui se donne une mission de service public sans les lourdeurs de l’administration, explique l’entrepreneur. On s’interdit des subventions, mais les initiateurs sont maîtres de leur projet et ont une grande liberté. Il n’y a pas non plus d’enjeu publicitaire pour l’enseigne comme dans le cas d’une fondation d’entreprise, qui ne peut avoir le même contact avec les écoles ou les élus.» À la liberté d’action s’ajoutent les valeurs de la coopération héritée du mouvement Leclerc, avec dix-huit chefs d’entreprise siégeant au conseil d’administration. De même, Paul-Emmanuel Reiffers préfère le statut de fonds de dotation pour échapper à la connotation mercantile que laisse supposer la fondation d’entreprise. «Très agile dans sa création, ce statut correspond bien à ma vision d’entrepreneur qui réfléchit par projet, explique-t-il. Mon entreprise peut un jour m’échapper. Je ne souhaitais pas que le fonds puisse péricliter un jour selon son avenir. J’ai donc préféré le statut de fonds de dotation qui porte mon nom.» Côté institutions, le fonds de dotation a l’avantage d’alléger les règles de la comptabilité publique. «Musée municipal en régie direct, notre mécénat était régi par les règles strictes de non-affectation des recettes ou leur annualisation. Créer un fonds de dotation permettait de penser les crédits dans une logique pluriannuelle et de flécher les dons», explique Agnès Cipriani à Lyon, dont le fonds de dotation réunit une dizaine d’entreprises abondant 50 000 € annuels au profit d’acquisitions et de grandes expositions.
Outil stratégique
Association opportune de souplesse et de solidité, le fonds de dotation a permis d’accompagner la maturité des pratiques mécènes. Plus qu’un outil de financement de l’intérêt général, il est devenu en treize ans un outil de pilotage stratégique du milieu culturel, d’une part pour sa capacité à œuvrer sur le long terme, de l’autre pour son potentiel d’innovation dans le dialogue entre public et privé. Certes, le Louvre est le seul opérateur culturel à avoir opté pour un fonds dont il ne perçoit «que» les rendements (à hauteur de 29 M€ sur dix ans) d’un capital bloqué en bourse. Mais, même dans les cas d’un fonds au capital consomptible, la pérennité de cet outil contredit l’idée d’un mécénat rustine et volatile. Il n’est pas étonnant d’assister au succès de cette vision à l’heure où les musées ont besoin d’assise financière et de visibilité à long terme face à un soutien public fluctuant. Par ailleurs, au Centre Pompidou comme au musée des beaux-arts de Lyon, les mécènes sont nombreux à être invités à siéger au conseil d’administration pour coconstruire les projets et impulser d’autres manières de travailler. Créé quatre ans après la loi Aillagon, le fonds de dotation a durablement participé à modeler le mécénat français en entérinant sa capacité à être un outil stable, stratégique, mais toujours près de l’innovation.

à voir
Exposition inaugurale du Reiffers Art Initiatives : Kenny Dunkan sous le mentorat de Rashid Johnson.
À partir du 21 octobre, studio des Acacias, 30, rue des Acacias, Paris XVIIe.
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