L’identité d’un paysagiste

Le 17 septembre 2020, par Anne Doridou-Heim

Alfred Sisley s’est fait à de nombreuses reprises le chantre de Moret-sur-Loing. Cette peinture à la traçabilité parfaite apporte une nouvelle note à cette gamme.

Alfred Sisley (1839-1899), Rue des Fossés, faubourg du Pont à Moret-sur-Loing, 1892, huile sur toile, 43 55 cm.
Estimation : 200 000/300 000 €

Redécouverte dans le département de l’Ain au milieu de chaises paillées et de quelques meubles, Rue des Fossés, faubourg du Pont à Moret-sur-Loing, d’Alfred Sisley, fait figure d’événement de la rentrée. De fait, les œuvres de ce maître de l’impressionnisme sont rares sur le marché français. La peinture réapparaît juste à temps pour être incluse dans le catalogue raisonné bientôt achevé par le comité Alfred Sisley à la galerie Brame & Lorenceau. Pour autant, ce n’est pas une totale inconnue puisqu’elle est référencée (sous le n° 18651) dans les archives du marchand Durand-Ruel, le fidèle défenseur des impressionnistes, et qu’elle a appartenu au critique musical Alfred Ernst (1860-1898). Elle est depuis restée dans la famille de ce dernier et ce sont ses descendants qui la livrent aujourd’hui aux enchères.
Deux mélomanes pour une rencontre
Germanophile convaincu, Ernst fut l’infatigable promoteur de l’œuvre de Richard Wagner en France, mais également l’époux de Marie-Christine, sœur du peintre Charles Cottet. Or, Sisley, grand mélomane, était lui aussi amateur de culture allemande, surtout de Beethoveen… La musique liait déjà les deux hommes avant même qu’ils ne se rencontrent par l’intermédiaire de Cottet. L’alignement des planètes artistiques semble parfait autour de cette peinture !
Le lieu créateur
Il s’agit bien sûr d’un paysage, thème majeur des impressionnistes en général, et dont Sisley s’est fait une spécialité exclusive. Mais l’endroit n’est pas choisi au hasard : le peintre nous offre une vue de la petite ville de Moret-sur-Loing, et particulièrement de la rue des Fossés. En 1880, confronté à de graves difficultés financières – son père, ruiné par la guerre de 1870, ne peut plus le soutenir –, Sisley s’installe dans le village tout proche de Veneux-Nadon, avant de se fixer définitivement à Moret en 1882. Une sorte de retraite solitaire qui le conduit à arpenter les chemins de la région et à faire évoluer son style, en employant une palette plus ample et différentes touches à l’intérieur d’un même tableau. La même année, il refuse de participer à la cinquième exposition des impressionnistes chez Durand-Ruel, espérant être retenu au Salon officiel afin d’obtenir un plus grand écho et une meilleure reconnaissance. Sans succès. En 1891, il emménage dans une maison rue Montmartre, à Moret, juste à côté de l’église gothique qu’il fixera à quatorze reprises – étrangement, pour lui, on ne parle pas de série comme pour Monet ! L’une des caractéristiques de Sisley est la parfaite connaissance des lieux représentés, et l’on sent qu’il s’en est pénétré au fil d’une longue fréquentation. L’année d'exécution de ce tableau, en 1892, dans une lettre à son ami le critique et collectionneur Adolphe Tavernier, il écrit : «Je suis donc bientôt depuis douze ans à Moret ou aux environs. C’est à Moret devant cette nature si touffue, ces grands peupliers, cette eau du Loing si belle, si transparente, si changeante, c’est à Moret certainement que j’ai fait le plus de progrès dans mon art ; surtout depuis trois ans. Aussi, quoiqu’il soit bien dans mes intentions d’agrandir mon champ d’études, je ne quitterai jamais complètement ce coin si pittoresque.» Et de fait, il mourra le 29 janvier 1899 dans ce lieu d’élection qui aura ordonné toute la dernière partie de son œuvre, autour du cycle fluvial infini du Loing, des effets de neige, de l’embrasement des lumières d’automne ou du charme des ruelles.
Le paysage, source unique
Pour Rue des Fossés, faubourg du Pont à Moret-sur-Loing, le peintre ne choisit pas, comme c’est souvent le cas, un ciel radieux d’été, ni même une vue panoramique. Tout au contraire, c’est au cœur de la cité médiévale qu’il pose son chevalet afin de restituer son atmosphère. Pour autant, le point de vue n’est pas bouché : il s’ouvre sur un ciel aux lumières douces et toute la petite ville prend des tonalités automnales. Cette toile est d'ailleurs proche de celle conservée au musée de Cardiff, mais peinte à une saison différente. Comprendre le parcours pictural de Sisley, c’est remonter à ses années de formation dans l’atelier de Charles Gleyre. Si la conception du paysage que propose le vieux maître ne lui correspond pas, le passage est essentiel puisque c’est là qu’il rencontre Renoir, Monet et Bazille et qu’il se lie indéfectiblement d’amitié avec eux. Très vite, les quatre compères quittent cette ambiance désuette et filent avec leur matériel dans la forêt de Fontainebleau, à Chailly-en-Bière, Barbizon, Marlotte… Première découverte de cette terre artistique, dans les pas des anciens admirés – Corot, Millet, Rousseau –, première expérience de l'émulation de groupe et première prise de conscience d’un combat commun pour une nouvelle peinture. Mais seul Sisley s’adonne autant au paysage. Pas de sujets sociaux, pas de bals populaires, pas de portraits ni de moyens de transport. La nature et le plein air pour seul credo. Alors que dans les années 1880, les autres membres du mouvement vont retrouver l’atelier, lui réaffirme sa préférence exclusive pour le travail sur le motif. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il demeure considéré comme «le plus méconnu et peut-être le plus pur des impressionnistes», selon les mots de Françoise Cachin lors de la série d’expositions internationales qui l’honoraient en 1992 (musée d’Orsay, Royal Academy of Arts de Londres et Walters Art Gallery de Baltimore). Cette toile vibre d’éclats roux que des touches blanches viennent rehausser. Elle est peinte alors même que l’artiste entreprend la suite des vues de l’église – sous la pluie, le matin, l’après-midi, sous un ciel couvert, au soleil, le soir… Et bien que l’on n’y voie pas le bâtiment médiéval, on ressent la même recherche autour des variations atmosphériques et lumineuses. Sisley travaille alors à tout envelopper de lumière, comme dans la nature. Structurant cette composition avec le ciel, il laisse ensuite aller son pinceau pour que le spectateur ressente l’émotion qui s’en dégage. En 1907, dans la préface du catalogue de l'exposition « L'atelier de Sisley » à la galerie Bernheim Jeune, Adolphe Tavernier rapportait cette confidence de 1892 : «Quels sont les peintres que j’aime ? Pour ne parler que des contemporains : Delacroix, Corot, Millet, Rousseau, Courbet, nos maîtres. Tous ceux qui ont aimé la nature et qui ont senti fortement.» Tout est dit.

Sisley dans la région de Fontainebleau 
en 5 dates
1861
Première escale à Barbizon, à l’auberge Ganne
1865
Séjour à l’auberge de la mère Antony avec Pissarro et Monet
1880
Installation dans une maison à Veneux-Nadon
1882
Emménagement définitif à Moret-sur-Loing
1899
Décès dans sa maison de la rue Montmartre
samedi 03 octobre 2020 - 14:30 - Live
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