L’autre peau du marquis de Sade

Le 12 novembre 2020, par Bertrand Galimard Flavigny

Le divin marquis relié en peau humaine ? C’est le cas avec cet exemplaire de La Philosophie dans le boudoir. Déjà scandaleux, Sade peut encore choquer…

Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814), La Philosophie dans le boudoir, à Londres [Paris], Aux dépens de la Compagnie, 1795, 2 tomes petit in-12, en un volume, reliure des frères Lortic en pleine peau terre de Sienne, XIXe siècle. Drouot-Richelieu, mardi 6 octobre 2020. Marie-Saint-Germain OVV. M Dupouy.
Adjugé : 55 919 

Lors d’une présentation littéraire, sur un autre continent, nous avions dit à nos interlocuteurs que nous rêvions de trouver un exemplaire de l’originale des Fleurs du Mal (Poulet-Malassis 1857), contenant un envoi autographe de Baudelaire à sa maîtresse Jeanne Duval, ainsi qu’un dessin du poète la représentant nue, et relié en… Par pudeur, nous n’avions pas poursuivi notre description. Nous ignorions à l’époque que Baudelaire avait émis l’idée de relier un exemplaire de son recueil avec une peau de femme. «On ne sait pas s’il y est parvenu, dit Jean Teulé, son dernier biographe, mais c’était l’un de ses projets les plus cinglés.» Authentique ou non, cette histoire s’inscrit dans une pratique qui eut cours au XIXe siècle. «Des reliures en peau humaine ! Voyons, est-ce possible ? Quelle horreur !», s’exclama Ernest de Crauzat, dans un article consacré à la «bibliopégie anthropodermique» – nom que l’on donne à l’usage de tissus humains pour couvrir un livre –, paru en 1926 dans Plaisir de bibliophile. Stéphan Auriou, qui a étudié ce corpus macabre, n’en connaît qu’une centaine de pièces, dont le plus grand nombre a en effet été réalisé au XIXe siècle. «Outre les recueils judiciaires, on peut les scinder en deux groupes principaux, explique-t-il : les ouvrages relatifs à la médecine ou à l’humain, et ceux qui relèvent de la littérature au sens large.» Nous venons d’en voir un exemple avec cette édition originale de La Philosophie dans le boudoir, ouvrage posthume du marquis de Sade. La reliure, que l’on doit aux frères Lortic, porte à l’intérieur du premier contreplat une pièce de peau identique à celle qui revêt le livre mentionnant «volume couvert en peau humaine». On le connaissait déjà, commente Stéphan Auriou, qui a établi la fiche bibliographique de cet exemplaire, notamment grâce au docteur Eugène Duehren, pseudonyme d’Iwan Bloch (1871-1922), un dermatologue, vénérologue et psychiatre, considéré comme l’inventeur de la sexologie. Faisant allusion, dans une étude datée de 1901, aux horreurs de la Terreur, y compris aux fantasmatiques tanneries de peaux humaines de Meudon, il écrivait en note : «Pour la rareté du fait, je remarque qu’il existe à Paris un exemplaire de La Philosophie dans le boudoir, édition de Londres 1795. 2 vols, reliés en peau humaine, rel. signée Lortic.» L’histoire ne s’arrête pas là. Si l’on en croit un certain J. G. Bord, collaborateur de L’Intermédiaire des chercheurs et des curieux, cet exemplaire était exposé, en 1910, chez un libraire de la rue de Seine. Le marchand prétendait connaître le nom de la «donatrice». Il ne l’a pas révélé. L’utilisation de peau humaine pour la reliure remonterait à la fin du XVIe siècle selon l’universitaire américain Lawrence S. Thompson. «Conduire une recherche historique sur la pratique de l’utilisation de la peau humaine est presque impossible tant les preuves matérielles manquent et tant l’affabulation la plus grossière a toujours pris le pas sur la recherche de la vérité», explique la libraire Anne Lamort, dans une étude complète et impartiale sur le sujet, qui répertorie 87 reliures. Certes, des livres ont été reliés à la demande et avec la complicité de médecins. Une dizaine de ces reliures recouvre des livres de dévotion amoureuse ou érotique. Sinon, il existait une tendance à recouvrir des textes de littérature avec des peaux tatouées formant une sorte de couverture illustrée en relation avec le récit. Finalement, ces reliures ne relèveraient-elles pas davantage du fétichisme que de la perversion ?

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