L’art du symbole

Le 20 septembre 2018, par Anna Aznaour

Les motifs ornant les céramiques chinoises recèlent une symbolique cachée qui a longtemps échappé aux Occidentaux. Estelle Niklès van Osselt, sinologue et conservatrice à la Fondation Baur de Genève, lève ce voile de mystère.

Jarre à poissons (détail), porcelaine peinte aux émaux et à l’or, dynastie Ming, marque et règne de Wanli (1573-1619), Fondation Baur, Genève.
© Photo Marian Gérard

Les mêmes symboles se retrouvent partout, mais leur signification dépend des latitudes et des croyances propres à chaque culture, qui orne ses objets d’usage quotidien de motifs jugés protecteurs. En témoigne celui du coq : emblème de la Gaule depuis Jules César qui compara la bravoure de ses guerriers à la vaillance de l’animal , il fut installé dès le VIe siècle au sommet des clochers de France, en tant que symbole de lumière, mais aussi d’auxiliaire météorologique indiquant la direction du vent. La Chine, elle, le représenta sur ses céramiques du XVIIIe siècle comme porte-bonheur, avec dragons, crapauds et chauves-souris, entre autres.  L’Europe a importé des céramiques chinoises dès l’époque de Laurent de Médicis. Mais la signification des motifs les agrémentant a longtemps échappé aux Occidentaux, qui ne les percevaient que comme des peintures décoratives, sans plus. Or, profondément superstitieux, les Chinois ont codifié tous leurs ornements, de sorte à faire passer des messages ou à formuler des vœux à l’intention de leurs destinataires. Si le style des dessins diffère d’une époque à l’autre, les objets et les personnages traditionnellement bénéfiques qu’ils représentent sont immuables. Chacun d’eux a un rôle spécifique, et participe aux cinq piliers indispensables au bien-être, que sont la longévité, l’harmonie conjugale, l’ascension sociale, la richesse et le bonheur. La clé du déchiffrage de ce casting magique se cache dans la langue chinoise elle-même. 


 

Vase à motif de dragon d’époque Kangxi (1661-1722), porcelaine peinte en rouge de cuivre sous couverte et pupilles en bleu de cobalt, Fondation Baur,
Vase à motif de dragon d’époque Kangxi (1661-1722), porcelaine peinte en rouge de cuivre sous couverte et pupilles en bleu de cobalt, Fondation Baur, Genève. © Photo Marian Gérard


rébus et jeux de mots
Polysémique, le mandarin accorde plusieurs sens au même mot. Ainsi, si par malheur la sonorité de l’un rappelle celle d’un autre à la connotation négative, l’entité en question est bannie du sanctuaire des porte-bonheur. C’est le cas du mûrier : la prononciation de son nom, sang, est trop similaire au verbe zang, qui signifie «ensevelir». Et malgré l’importance de cet arbre, dont les feuilles nourrissent les vers à soie, il est très rarement représenté ou même planté près des demeures, de crainte d’y attirer le malheur. Tout comme le poirier, associé à la séparation, et le chiffre quatre, qui sonne comme le mot «mort». Les décors des céramiques chinoises font aussi référence à des jeux de mots, dont l’objectif est de réunir plusieurs images formant des phrases ou des messages particuliers. Bien que la datation exacte de ces usages relevant avant tout d’une tradition orale s’avère très complexe, certains indices historiques attribuent leur éclosion à l’époque de la conquête du pays par les Mongols. Ainsi, le règne de l’empereur Kubilai, petit-fils de Gengis Khan et fondateur à la fin du XIIIe siècle de la dynastie des Yuan, oblige la population lettrée à élaborer un langage codé pour exprimer son vécu d’oppressée sans crainte de représailles. Les images décoratives de paysages avec des arbres déracinés, qui suggèrent le retrait dans les montagnes de ceux refusant de servir l’envahisseur, en sont les preuves. Pas dupe, la dynastie Yuan contre-attaque en imposant à la manufacture de céramique de Jingdezhen un nouveau motif, celui du poisson mandarin, qui va remplacer la traditionnelle carpe si chère aux Chinois. Un avertissement rapidement compris par le peuple. Tout comme celui du vase que l’empereur Yongzheng (1723-1735), de la dynastie des Ming, offre à ses fonctionnaires : le jeu de mots, «pur» et «intègre», induit par le motif du lotus bleu de cette porcelaine est en réalité une sommation adressée à ces hommes de rester sages, loyaux et incorruptibles. Le même message sera passé, un siècle plus tard, par l’empereur Daoguang à ses mandarins. Mais cette fois-ci sous forme d’offrande de flacons à tabac, ornés non pas de lotus mais de grillons.  «Si les personnages comme les dragons sont utilisés de tout temps, nous arrivons à les identifier grâce à leur attitude et à leur stylistique, propres à chaque période. L’empereur Qianlong, par exemple, affectionnait les motifs de dragons peints de face et au corps formant un grand “S”, explique Estelle Niklès van Osselt, sinologue et historienne de l’art, également diplômée des Beaux-Arts de Genève. Parmi les motifs les plus récents du répertoire décoratif, la conservatrice de la Fondation Baur - Musée des Arts d’Extrême-Orient relève celui du tournesol, apparu après la révolution culturelle et qui insinue l’allégeance du peuple au soleil, c’est-à-dire au président Mao. «On constate que la manière chinoise de communiquer reste très traditionnelle», souligne Estelle Niklès van Osselt. Pour cette fine connaisseuse du domaine, dont le livre Cinq bonheurs : messages cachés des décors chinois est désormais une référence internationale, la pierre angulaire d’une rencontre réussie entre les cultures réside dans la conscience que «c’est notre langue qui détermine notre manière de réfléchir. Par corolaire, tout le monde ne pense pas comme nous. Pour avoir du recul vis-à-vis de nous-mêmes, nous avons donc besoin d’un miroir que les autres cultures nous tendent». Un constat qui a donné lieu à une récente collaboration entre l’Institut Confucius de Genève et la Fondation Baur, qui ont organisé conjointement une journée, intitulée «La Chine en un jour», autour de la thématique des symboles, très nombreux et aux combinaisons infinies. Parmi ces innombrables symboles chinois, ceux des «cinq bonheurs» sont depuis toujours les plus prisés des céramistes. La longévité est considérée comme le premier pilier du bien-être, et les motifs qui la représentent couramment sont la pêche, les papillons et le chat, se confondant respectivement avec les mots «longévité», «septuagénaire» et «octogénaire». Associé à la chauve-souris homophone de «bonheur» , le motif de la pêche délivre le vœu d’une longue vie et de bonheur à un destinataire fêtant un jubilé. L’harmonie conjugale, le deuxième pilier, convoque quant à elle des images se référant à une abondante descendance, de préférence masculine. Elle est mise en scène par des couples d’animaux fidèles, comme les pigeons et les canards mandarins, ou encore des fruits à graines tels que le raisin, la grenade ou la capsule de lotus. En chinois, le mot «graines» se prononce en effet comme le mot «enfants».  L’ascension sociale est le troisième pilier de ce pentagone de félicité, et déploie comme images évocatrices les crustacés, car le mot «carapace» signifie également «grade». Sans oublier le coq et les poissons, tout particulièrement la carpe, censée se transformer en dragon, c’est-à-dire accéder à la fonction impériale. La richesse, le quatrième pilier, est exprimée par le motif de la sapèque, pièce de monnaie traditionnelle chinoise, de forme ronde et munie en son centre d’un orifice carré. Utilisée depuis 221 avant notre ère, elle a été l’étalon de l’argent choisi par l’empire qui venait de s’unifier. Depuis, ce symbole trône aussi bien sur les céramiques que sur toutes les enseignes bancaires chinoises. D’autres motifs courants sont le poisson rouge et l’hibiscus. Ce dernier, accompagné d’une pivoine, formule un souhait de richesse avec honneurs. Enfin le bonheur, cinquième et dernier pilier du bien-être, s’associe au motif de la chauve-souris, laquelle se prononce fu comme le mot «bonheur», du coq, dont l’appellation équivaut à «bon augure», du cheval, qui invite le succès à venir au galop, de la pie, considérée comme oiseau de félicité, et des cailles, comme un bonheur double. On l’aura compris, en Chine, tout est symbole ! 


 

Flacons à tabac, porcelaine peinte aux émaux, dynastie Qing, marque Qianlong, vers 1840-1880, Fondation Baur, Genève.
Flacons à tabac, porcelaine peinte aux émaux, dynastie Qing, marque Qianlong, vers 1840-1880, Fondation Baur, Genève. © Photo Marian Gérard
 
À lire
Estelle Niklès van Osselt, 
Cinq bonheurs : messages cachés des décors chinois,
5 Continents Éditions, Milan, 2011.
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