L’Armory Show à l’épreuve de l’épidémie

Le 17 mars 2020, par Pierre Naquin et Hugues Cayrade

Le coronavirus n’a pas eu raison de la 26e édition de la foire d’art new-yorkaise, qui s’est déroulée jusqu’au 8 mars sur les quais de l’Hudson. Les collectionneurs étaient au rendez-vous dès la journée VIP, et les ventes se sont plutôt maintenues au long de la semaine.

Jeffery Gibson sur le stand Roberts Projects. The Armory Show 2020.
Photo Tiffany Sage. © BFA. Courtesy The Armory Show

Aux Piers 90 et 94, à New York, plus de 180 galeries d’art moderne et contemporain, venues d’une trentaine de pays, ont accueilli plusieurs milliers de visiteurs, eux aussi originaires de diverses régions du globe, même si les Américains étaient largement majoritaires. Se conformant aux précautions qui s’imposaient, la 26e édition de l’Armory Show s’est tenue sans embûches ni ambages, en dépit d’un contexte mondial marqué par la propagation du Covid-19 et plusieurs cas répertoriés les jours précédents dans la «grosse pomme». Certes, la fréquentation de cette foire des plus populaires – si tant est que cet adjectif se prête à désigner une manifestation où l’art business reste roi – s’en est légèrement ressentie, mais les grands collectionneurs, les locaux a fortiori, sont venus sur les bords de l’Hudson. Et quand bien même Wall Street dévissait, les ventes d’art faisaient, semble-t-il, bien mieux que résister. À l’heure d’un premier bilan «à chaud», la galerie Denny Dimin, installée dans Lower Manhattan, réalisait pour sa première participation plus de 100 000 $ de chiffre d’affaires lors de la seule journée d’ouverture, alors que dans le même temps, l’enseigne Victoria Miro, habituée de l’Armory Show avec vingt éditions au compteur, enregistrait une quinzaine de ventes, dans une fourchette de prix allant de 10 000 à 1 M$. Fidèle depuis une douzaine d’années, la galerie londonienne Cristea Roberts vendait elle aussi pour plus du million de dollars le premier jour, tandis que Zeno X (dix-sept participations) plaçait auprès d’un collectionneur privé une œuvre de Luc Tuymans, de 2010, pour 700 000 $. Dans l’ensemble, après cinq jours de foire, les exposants affichaient une réelle satisfaction. En plus des grands musées new-yorkais, plus de cent quarante institutions culturelles américaines et étrangères étaient représentées. Parmi les marchands, l’enthousiasme était aussi de mise à la perspective de voir l’Armory Show changer prochainement de dates et de lieu d’accueil. Nicole Berry, la directrice de la manifestation, annonçait en effet que la 27e édition se déroulerait du 5 au 12 septembre 2021 au Javitz Center, en plein cœur de Manhattan. «Septembre est une excellente période pour l’art à New York, avec notamment la réouverture des galeries », glissait-elle confiante.
Bonnes affaires et collectionneurs sophistiqués
«Nous avons toujours pensé que cette foire était une véritable plaque tournante et l’endroit idéal pour rencontrer de nouveaux clients», commente José Graci de l’enseigne Mazzoleni, basée à Turin et à Londres, qui présentait à New York de grandes photos peintes à la main de l’artiste américaine Melissa McGill. «Le public y est toujours de grande qualité», renchérit le galeriste berlinois Thomas Schulte, reconnaissant avoir largement atteint ses objectifs. «La fréquentation était selon moi globalement en baisse, mais les personnes vraiment intéressées étaient là», analyse Dorian Bergen, de l’ACA. «Nous n’aurions pas pu rêver d’un meilleur public», applaudit le marchand new-yorkais Ronald Feldman, qui se prépare à faire valoir ses droits à la retraite, alors que sa jeune consœur Deborah Oster Pannell, de la galerie C24 basée à Chelsea, s’avoue impressionnée par le «calibre des collectionneurs» venus à la foire. Le stand dédié à l’artiste britannique Tim Braden par Jeffrey Lee, de la Ryan Lee Gallery (New York), a également rencontré le succès auprès du public, avec une quinzaine de tableaux achetés de 6 000 à 24 000 $ pièce. «Malgré le coronavirus, nos collectionneurs ne se sont pas découragés», assure Mihai Nicodim, de la galerie éponyme installée à Bucarest ; elle a placé plusieurs œuvres de l’artiste africain Moffat Takadiwa à des prix s’échelonnant de 35 000 à 50 000 $, dont une à une institution canadienne. Des créations de Simphiwe Ndzube, Dominique Fung, Devin B. Johnson, Hugo Wilson et Daniel Pitin ont également trouvé preneurs. Les grandes sculptures de la Berlinoise Bettina Pousttchi, proposées par André Buchmann, ont de la même manière trouvé leur public à l’Armory Show. «Les ventes valaient l’effort de faire venir les œuvres d’Europe», indique le marchand d’art germanique. Bernard Jacobson s’enthousiasme de l’accueil reçu par sa rétrospective du Britannique William Tillyer : «Je le représente depuis cinquante ans, mais j’ai perçu pour la première fois que les gens commençaient à vraiment mesurer son importance, supérieure, selon moi, à celle de Richter ou de Stella.»
Utiliser la foire comme plateforme
Entre 300 000 et 400 000 : c’est le chiffre d’affaires annoncé par le marchand néerlandais Ron Mandos, qui donnait notamment à voir des œuvres d’Esiri Erheriene-Essi, artiste figurative anglaise expatriée à Amsterdam. Satisfaction encore pour Takako Tanabe, de la galerie new-yorkaise Ulterior, dont les œuvres d’artistes émergents étaient affichées de 4 500 à 11 000 $… et sont toutes parties. Idem pour Yancey Richardson, autre local de l’étape, spécialisé en photographie : «Nos œuvres les plus grandes et les plus chères se sont toutes vendues, y compris celles de Mickalene Thomas, Mitch Epstein et Olivo Barbieri». «Nous avons cédé une sculpture de Niyi Olagunju et toutes les peintures de Nkechi Ebubedike sauf une», jubile Ayo Adeyinka, de Tefata à Londres, spécialisée pour sa part dans l’art africain, tandis que Maggie Kayne, de l’enseigne californienne Kayne Griffin Corcoran, se dit ravie d’avoir pu «placer des œuvres de Mary Corse et Mika Tajima au sein de collections du premier plan et utiliser la foire comme plateforme pour lancer de nouvelles créations de Rosha Yaghmai, une artiste émergente de Los Angeles». Ann Marshall, de Durham Press Inc., évoque un résultat de 150 000 $, avec une majorité de pièces proposées entre 1 500 et 3 500 $. «Nous avons réalisé ce que nous avions prévu», reconnaît Fabrizio Padovani, de l’enseigne sise à Bologne P420, évoquant la vente d’une œuvre d’Irma Blank à 140 000 $ et de toutes les «sucettes glacées» d’Adelaide Cioni, à 10 000 $ l’unité… Les galeries spécialisées dans l’art vidéo semblent avoir elles aussi tiré leur épingle du jeu. Elle Burchill, de Microscope Gallery, le confirme, tout en précisant : «Les ventes d’œuvres animées ont tendance à se réaliser après les foires, en particulier celles auprès des institutions, qui peuvent demander plusieurs mois avant la finalisation». Représenté par la galerie berlinoise Kornfeld, l’artiste géorgien Tezi Gabunia a pour sa part vendu l’une de ses installations vidéo pour près de 30 000 €. Avec ses sculptures fonctionnelles de l’Atelier Van Lieshout – un collectif artistique néerlandais brouillant les frontières entre l’art, l’architecture et le design –, Carpenters Workshop Gallery n’a pas manqué non plus d’interpeller le public new-yorkais, tout comme la galerie Ascaso, donnant à voir le travail de deux créateurs visuels déterminants dans le développement de l’art contemporain en Amérique latine, Carlos Cruz-Diez et Luis Tomasello : « Nous avons rapidement clôturé les ventes », indique Antonio Ascaso. «Même si nous n’avons pas vendu sur le stand, nous prévoyons des transactions dans un avenir proche», note l’optimiste marchand californien Peter Blake, enchanté de ses rencontres avec «des collectionneurs sophistiqués», et à 100 % partant pour un Armory Show au Javits Center l’année prochaine. Brian Balfour-Oatts, de l’enseigne londonienne postmoderne Archeus, n’est pas vraiment satisfait de ses ventes – il présentait notamment des œuvres de Soulages –, mais garde lui aussi espoir grâce aux contacts noués. Dans tous les cas, l’Armory Show must go on 

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