L’appel de la forêt, même aux enchères !

Le 07 octobre 2021, par Anne Doridou-Heim

Avec le retour de l’automne, l’appel de la forêt se fait entendre et délivre une histoire qui, nourrie de légendes, raconte celle de l’humanité. Prêts à vous promener dans les bois ?

Xavier de Poret (1897-1975), Cerf au clair de lune, fusain et pastel, 54,5 36,5 cm (détail).
Paris, Drouot, 25 septembre 2020. Maigret (Thierry de) OVV. 
Adjugé : 57 960 

Le musée de Saint-Antoine- l’Abbaye invite à une visite au cœur de de la forêt vue par les hommes du Moyen Âge. Le propos est fécond, puisant aux sources de l'imaginaire, des peurs ancestrales liées aux mythes et légendes et à la vie des saints. Car la forêt donne naissance à des récits où le fantastique le dispute au réel et inspire les artistes. Depuis, les choses ont heureusement changé, on y pénètre sans effroi, mais son pouvoir d’attraction demeure, il n’est qu’à lire Tolkien ! Le thème étant aussi vaste que la forêt elle-même, voici quelques fils tendus afin de ne pas s’y perdre.
Maléfique ou enchantée
Pour l’homme du passé, la forêt n’est pas un lieu comme les autres. Depuis l’Antiquité, la silva est le lieu de résidence des «sauvages», la civilisation choisissant les espaces urbanisés. On ne s’y aventure pas sans raison, et si l’on y entre, on ne sait ni si ni comment on en sortira. L’époque médiévale voit cet espace tout à la fois comme un endroit menaçant et maléfique, merveilleux et enchanté. L’ermite s’y enfonce pour méditer, les fées y sont chez elles, les amants pourchassés y trouvent refuge et les chevaliers les parcourent sans peur et sans reproche. Tout cet imaginaire véhiculé par les traditions, la littérature et les mythes inspire les artistes et les peintres de fresques et de cartons de tapisseries, les enlumineurs au premier chef. Dans Les Très Riches Heures du duc de Berry, de nombreux détails montrent des forêts et, surtout, l’on retrouve les doctes figures des premiers ermites dans bien des pages. Il est question de saint Antoine, de sa rencontre avec saint Paul, de saint Jérôme prêchant et de saint Gilles accompagné de la biche qui le nourrit de son lait. Il est vrai que dans les premiers écrits chrétiens ces personnages vivaient dans le désert, mais le Moyen Âge les a déplacés dans les forêts européennes, qui sont tout autant inhospitalières et dangereuses en raison de la présence de bêtes sauvages – et forcément féroces – et de brigands. La forêt est aussi le royaume de Merlin et de la fée Viviane : c’est Brocéliande avec ses légendes arthuriennes, un domaine d’enchantement. Elle est terre d’accueil des «Paradis terrestres», magnifiquement mis en scène par la dynastie des Bruegel. Le 28 mars 2021, une série de quatre cuivres attribuée à Jan II, dit le Jeune, retenait 650 000 € à Lille, chez Mercier & Cie OVV. Son thème ? «Les Quatre Éléments». Sur le panneau de La Terre, dans un joyeux foisonnement, des animaux de la création s’ébattent, lion et éléphant côtoyant chèvre, poule, vache et dindon, tous réunis sous de généreuses frondaisons dans une belle harmonie sans aucun souci de réalisme. Le genre, né au XVI
e siècle dans les Pays-Bas du Sud, connaîtra un grand succès durant tout le XVIIe et sera développé par les plus grands, notamment Roelandt Savery ou Frans Snyders, comme par leurs suiveurs.
 

Saint Hubert agenouillé devant le cerf, groupe en pierre calcaire avec traces de monochromie rouge, XVe siècle, 36 x 56,5 x 18 cm. Paris,
Saint Hubert agenouillé devant le cerf, groupe en pierre calcaire avec traces de monochromie rouge, XVe siècle, 36 56,5 18 cm. Paris, Drouot, 1er juin 2017. Pierre Bergé & Associés OVV. Mme Fligny.
Adjugé : 13 524 


De l’exploitation à la protection
Peu à peu, au Moyen Âge, les bois sont domestiqués et grignotés. La forte croissance démographique entraîne, entre les XI
e et XIIIe siècles, le défrichage de 30 0000 à 40 000 hectares par an en France, transformés en terres cultivables. C’est le début d’une exploitation qui va progressivement s’intensifier : on utilise les matières premières, on y pratique l’élevage de certains animaux comme les cochons. Les espaces boisés deviennent le terrain de chasse préféré des nobles et, dès 1346, Philippe VI de Valois crée le premier code forestier. Le XVIIe siècle est terrible pour les forêts françaises. Elles sont pillées pour fournir à la fois le bois de construction de la flotte – de commerce et de guerre –, et le charbon nécessaire à l’alimentation des forges. Colbert prend conscience de leur fragilité. En 1699, il impose une ordonnance de protection des massifs et un quart de ceux-ci est mis en réserve totale. C’était sans compter sur la révolution industrielle du XIXe siècle et de la demande en charbon qui explose. En 1820, le minimum forestier est atteint, il ne représente plus que 12 % du territoire national. Il fallait réagir et vite ! En 1827, un nouveau code forestier est promu – on en trouve des exemplaires sur le marché pour quelques dizaines d’euros –, l’École des eaux et forêts est créée à Nancy, puis une administration dédiée voit le jour. Des manuels sont rédigés à l’attention des gardes forestiers pour une meilleure connaissance du milieu naturel et des espèces qu’il abrite. Là aussi, une révolution est en marche. Lorsque l'on évoque les futaies profondes, comment ne pas songer à la figure du cerf ? À l’origine, sa présence est une puissante évocation christique. C’est bien le noble animal qui permit à Hubert de Liège de comprendre la mécréance dont il faisait preuve à chasser un vendredi saint et l’amena à se convertir à genoux. Il est depuis le «patron des grandes chasses». À partir du XVe siècle, des représentations de ce miracle apparaissent en groupes sculptés – 200 € pour un modèle en chêne chez Binoche & Giquello en décembre 2013, 13 524 € un autre en pierre calcaire avec traces de monochromie rouge (Pierre Bergé & Associés OVV, 1er juin 2017), 2 013 €, celui, aussi en pierre calcaire, mais du XVIe siècle, chez Audap-Mirabaud le 30 juin 2017. Ces quelques exemples donnent un aperçu de la popularité du thème à la Haute Époque. Les peintres le reprennent à leur tour. Le 25 juin 2019, Jean-Marc Delvaux vendait à Drouot une toile attribuée à Philips Augustin Immenraet (1627-1679) représentant la vision du saint (6 886 €), peinte selon une iconographie une nouvelle fois due aux Bruegel. Au fil des siècles, le cerf sort du bois seul, pour être déposé en pierre dans les parcs des châteaux du royaume, avant d’être portraituré par les plus grands noms de l’art animalier, François Pompon en tête. Une fonte Andro de 1930 de son Grand Cerf lui offrait en avril dernier un record mondial à la hauteur de 793 600 € chez L’Huillier & Associés. Pierre-Jules Mène (1810-1879) voue à l’animal un culte particulier. Il le traduit en bronze dans la plupart des positions : effrayé, bramant, surpris, combattant, au repos… Une variété qui lui offre quelques milliers d’euros aux enchères. Le 11 juin 2021, un Cerf attaqué par trois chiens était traqué à 3 864 € chez Thierry de Maigret, le 25 septembre 2020, un Cerf à la branche recevait 3 349 € sous le même marteau.
 

14 millions d’hectares
En 1380, on estime à ce chiffre le couvert forestier, soit 25 % de la superficie du royaume de France (elle-même inférieure à celle de l'Hexagone actuel).
Odilon Redon (1840-1916), Femme nue dans la forêt enchantée, fusain sur papier, 51 x 36 cm. Paris, Drouot, 9 novembre 2018.Ader OVV. Cabin
Odilon Redon (1840-1916), Femme nue dans la forêt enchantée, fusain sur papier, 51 36 cm. Paris, Drouot, 9 novembre 2018.
Ader OVV. Cabinet de Bayser. 
Adjugé : 48 640 
François Pompon (1855-1933), Grand Cerf, modèle créé en 1929, bronze, fonte patine noire, reflet brun, fondeur Andro 1930, n° 1, 60 x 40,2
François Pompon (1855-1933), Grand Cerf, modèle créé en 1929, bronze, fonte patine noire, reflet brun, fondeur Andro 1930, n° 1, 60 40,2 19,5 cm. Paris, Drouot, 2 avril 2021. L’Huillier & Associés OVV.
Adjugé : 793 600 
Gustave Doré (1832-1883), Le ménestrel Blondel de Nesle, dessin au crayon gras avec rehauts de blanc sur papier gris, 43,5 x 31 cm. Paris,
Gustave Doré (1832-1883), Le ménestrel Blondel de Nesle, dessin au crayon gras avec rehauts de blanc sur papier gris, 43,5 31 cm. Paris, Drouot, 13 avril 2018. Binoche & Giquello OVV. M. Courvoisier.
Adjugé : 4 894 

Max Ernst (1891-1976), Forêt, 1927, huile sur toile, 65 x 81 cm. Paris, Drouot, 20 novembre 2020. De Baecque & Associés OVV. Adjugé : 1 34
Max Ernst (1891-1976), Forêt, 1927, huile sur toile, 65 81 cm. Paris, Drouot, 20 novembre 2020. De Baecque & Associés OVV.
Adjugé : 1 346 200 
Edgard Maxence (1871-1954), Solitude, Peaceful Seclusion, huile sur panneau, 110 x 145 cm, Paris, 15 décembre 2020. Millon OVV. Mme Ritzen
Edgard Maxence (1871-1954), Solitude, Peaceful Seclusion, huile sur panneau, 110 145 cm, Paris, 15 décembre 2020. Millon OVV. Mme Ritzenthaler. Adjugé : 143 000 


Romantique et symboliste
Les romantiques voient derrière les feuillages un lieu d’harmonie, alors que pour les symbolistes, ils sont un labyrinthe où ils vont se perdre. L’un et l’autre mouvements, à leur manière, illustrent les mots de François-René de Chateaubriand : «Forêt silencieuse, aimable solitude, Que j’aime à parcourir votre ombrage ignoré ! Dans vos sombres détours, en rêvant égaré, j’éprouve un sentiment libre d’inquiétude !» («En forêt», Tableaux de la nature, 1784-1790). Gustave Doré leur a livré une ode sous forme de belles œuvres sur papier. Dans la vente Robida, chez Binoche et Giquello le 13 avril 2018, un dessin racontant la découverte, par le ménestrel Blondel de Nesle, du lieu où était retenu captif Richard Cœur de Lion, recevait 4 894 €. «Arrivé devant un vieux château où gémissait, disait-on, un illustre captif, le ménestrel entendit chanter le premier couplet d’une chanson qu’il avait faite autrefois avec Richard, et se mit à chanter le second couplet. Le prisonnier reconnut Blondel, et le fidèle troubadour revint en Angleterre annoncer qu’il avait découvert la prison du roi Richard», raconte Dominique Courvoisier… Une vraie légende romantique ! Deux aquarelles plus réalistes, le Torrent des Avents (Ader, 29 mai 2020, 7 424 €) et une Vue de montagne au soleil couchant à travers les pins (Jean-Marc Delvaux, 28 juin 2018, 7 262 €) effectuaient aussi une trouée parmi les sapins. Avec les symbolistes, la forêt redevient ce lieu de mystères qu’elle était aux origines. Edgar Maxence y installe ses solitaires mélancoliques, dont l’une – Solitude, Peaceful Seclusion –, si belle que le musée du Petit Palais a déboursé 143 000 € pour la préempter le 15 décembre 2020 chez Millon. Odilon Redon usait de sa maîtrise du fusain – «cette poudre volatile, impalpable » – pour traduire ses recherches du clair-obscur et de l’invisible. La multitude lui offre un espace de choix où poser les errances de son esprit. Une femme nue dans la forêt enchantée apparaissait à 48 640 € chez Ader (voir page 21) et un Entretien mystique, ou Personnages dans la forêt, se tenait à 95 000 € chez De Baecque & Associés (Paris, Drouot, 31 mars 2016). Aujourd’hui, les artistes se jouent de ses frondaisons. Eva Jospin (née en 1975), à laquelle le musée de la Chasse et de la Nature consacre une exposition cet automne, en a fait son jardin secret. Elle la taille, la découpe, la sculpte dans son matériau de prédilection, le carton. Ses installations interrogent, parlent d’ambivalence diffusant à la fois un sentiment d’inquiétude et de beauté, de fragilité et d’onirisme. La forêt est loin d’avoir délivré tous ses secrets.

 

Attribué à Jan II Bruegel, dit le Jeune (1601-1678), «Les Quatre Éléments», dont Le Feu, La Terre (reproduit), L’Air et L’Eau,suite de qua
Attribué à Jan II Bruegel, dit le Jeune (1601-1678), «Les Quatre Éléments», dont Le Feu, La Terre (reproduit), L’Air et L’Eau, suite de quatre cuivres, 45 67 cm. Lille, dimanche 28 mars 2021. Mercier & Cie OVV. Cabinet Turquin. Adjugé : 650 000 €
à voir
«La forêt, un Moyen Âge enchanté», musée de Saint-Antoine-l’Abbaye,
Le Noviciat, 38160 Saint-Antoine-l’Abbaye, tél. : 04 76 36 40 68.
Jusqu’au 11 novembre 2021. 
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