L’œil de Christoph Blocher

Le 12 mars 2020, par Christophe Averty

Autour d’œuvres d’Albert Anker et de Ferdinand Hodler, la collection Blocher déploie un panorama sensible des peintres figuratifs en Suisse. Un regard sur la modernité.

Cuno Amiet (1868-1961), Lac de Thoune avec chaîne de montagnes, 1931, huile sur toile, 38 x 46 cm.
© PHOTO SIK-ISEA, ZURICH (PHILIPPE HITZ) © DANIEL THALMANN, AARAU, SUISSE

Choisissez !», a-t-il simplement lancé à Matthias Frehner. En tendant à l’ex-directeur du musée des beaux-arts de Berne l’épais catalogue de sa collection, Christoph Blocher lui a donné carte blanche pour présenter, à la Fondation Gianadda, une sélection d’œuvres puisées parmi les six cents tableaux réunis par cet homme d’affaires et politicien helvétique depuis les années 1980. «En choisissant cent-vingt-sept toiles, j’ai souhaité à la fois rendre scrupuleusement compte de l’ensemble et en souligner la qualité muséale», explique le commissaire de l’exposition. Ainsi, omniprésents, Albert Anker (1831-1910) avec pas moins de quarante-huit toiles et Ferdinand Hodler (1853-1918), dont on dénombre quarante-cinq tableaux, traduisent les mutations ayant traversé le XIXe siècle et les influences qui auront imprimé le regard et la manière des peintres. Alors que les scènes de genre et d’histoire du premier, réalistes voire véristes, expriment un attachement aux traditions et à un quotidien populaire, exacerbent des valeurs morales ou rendent hommage à une forme de grâce et d’innocence de l’enfance (L’École en promenade), les paysages du second (Le Grammont vu de Caux le matin) célèbrent la nature dans sa dimension universelle d’une touche frappée du sceau de la modernité. Pour Christoph Blocher, «les portraits d’Anker constituent la pars pro toto de toute l’humanité, et les paysages d’Hodler symbolisent la pérennité de certains principes de la vie. Sans jamais minorer la réalité, l’un comme l’autre délivrent un même message : “Regarde, le monde n’est pas maudit.”» C’est dans cette approche que l’amateur invétéré, qui confie ne pas sentir en lui la fibre d’un collectionneur, semble, de coups de cœur en choix esthétiques, s’être laissé entraîner dans l’exploration de la peinture de son pays, en prenant pour cadre un épisode clé de son histoire, compris entre la constitution de l’État fédéral, en 1848, et les années 1920. «Ce fut une période de grands changements et de nouveaux départs économiques, politiques et sociaux qui ont conduit à la Suisse moderne. Anker et Hodler en sont des témoins. Les paysages marquent les hommes et chaque artiste reste un enfant de son époque», rappelle-t-il.
Une mémoire vive
Si le goût de Christoph Blocher pour Anker tient de lointaines réminiscences, le renvoyant à son enfance, dans le presbytère où son père, pasteur, encadrait les reproductions de ses œuvres, son cheminement vers d’autres maîtres helvétiques tels Felix Vallotton, Édouard Castres, Robert Zünd ou Adolf Dietrich traduit probablement l’évolution de son œil au travers de celui des peintres. Exprimant bien davantage que leur identité suisse, ces artistes véhiculent des valeurs universelles. Tandis qu’Alexandre Calame (Grands sapins) extrait de sa vision de la nature une métaphore romantique de la vie, Vallotton porte un regard introspectif sur le monde et recompose le paysage dans l’esprit nabi (Une rue à Cagnes). De son côté, Augusto Giacometti – dont Christoph Blocher vient d’acquérir La Fuite en Égypte – signera les prémices d’une abstraction s’immisçant visiblement dans un traitement coloriste du paysage, chargé d’une symbolique que l’on retrouve chez Cuno Amiet (Lac de Thoune avec chaîne de montagnes) ou même chez Adolph Dietrich (Untersee : effet du soir).
Un enchaînement logique
En étudiant toujours plus profondément les œuvres d’Anker et d’Hodler, l’ancien conseiller fédéral semble s’aventurer sur les pistes jetées par les peintres suisses de la modernité. Ainsi, outre la qualité exceptionnelle des œuvres de sa collection – la plus vaste en la matière –, sa cohérence résulte probablement de la flamboyante liberté qu’expriment leurs auteurs, de paysages en portraits, de natures mortes en scènes d’histoire. Leur valeur universelle explique également les nombreux prêts qu’accorde fréquemment leur détenteur pour des expositions, comme en 2017 pour «Hodler, Monet, Munch : peindre l’impossible», présentée à Paris au musée Marmottan Monet. Pour l’avenir, craignant que ses tableaux ne circulent pas suffisamment ou, pire, soient oubliés dans les réserves d’un musée, Christoph Blocher ne les lèguera à aucune institution. En revanche, un musée privé, actuellement en construction, les accueillera. «Ces œuvres seront largement mises à disposition pour des expositions temporaires dans le monde entier», conclut-il. Une manière de se plonger dans l’histoire de la peinture par le prisme d’un regard personnel et d’un rapport esthétique au monde et au temps qui passe. 

à voir
«Chefs-d’œuvre suisses, collection Christoph Blocher»,
Fondation Pierre Gianadda, 59, rue du Forum, Martigny, 41(0) 
27 722 39 78.
Jusqu’au 14 juin 2020.
www.gianadda.ch