Karel Appel, un artiste hors normes

Le 26 mai 2017, par Alexandre Crochet

Le musée d’Art moderne de la Ville de Paris accueille la première rétrospective française de son œuvre peint. L’occasion de revenir sur sa carrière en compagnie de sa dernière épouse, Harriet Appel.

Image extraite du film de Jan Vrijman La Réalité de Karel Appel, 1961.
© ed van der Elsken/Nederlands fotomuseum/ Courtesy annet gelink gallery

Karel Appel revient à Paris, par la grande porte. La Ville Lumière lui consacre  enfin  une rétrospective, à la faveur d’une importante donation consentie par sa veuve, Harriet Appel. C’est, à notre connaissance, la première exposition d’envergure sur l’œuvre peint de l’artiste néerlandais dans une institution française, après la présentation de ses œuvres sur papier au Centre Pompidou en 2015. Dans ces murs, ceux du musée d’Art moderne de la Ville de Paris (MAMVP), il avait déjà participé en 1983 à l’accrochage dédié au mouvement CoBrA, mais comme simple protagoniste. «La France a été très importante pour Appel, car il a fait ses débuts internationaux ici à Paris, à travers ses liens avec Michel Tapié, dès le début des années 1950», confie Harriet Appel, rencontrée à Amsterdam dans ses bureaux de la fondation Karel Appel, à quelques pas du Stedelijk Museum. Auparavant, le Groupe expérimental néerlandais (Nederlandse Experimentele Groep) avait réuni autour de la revue Reflex Corneille, Constant et Appel, qui fit bande à part avec un contre-manifeste. En 1948, Asger Jorn, Dotremont, Appel, Constant, Corneille et le poète Noiret fondent dans un café parisien le groupe CoBrA, acronyme de leurs villes respectives : Copenhague, Bruxelles et Amsterdam. Dans l’exposition, une œuvre peinte en commun par une partie de ces compagnons de route, prêtée par le musée Jorn de Silkeborg au Danemark, rend compte de cette amitié fertile. Avec Asger Jorn, théoricien et mentor du groupe, «il y avait une compétition mais sans animosité, comme me l’a précisé l’une de ses dernières femmes», raconte Harriet Appel. CoBrA sera démantelé trois ans plus tard, en 1951, quand Jorn et Dotremont, malades, partiront en sanatorium.

À l’origine de l’exposition, il y a la donation – soient dix-sept peintures et quatre sculptures – effectuée par la Karel Appel Foundation d’Amsterdam au profit du musée d’Art moderne de la Ville de Paris, l’une des plus importantes dans l’histoire de l’institution.

Paris, tremplin international
«Dans le cas d’Appel, il y a clairement une différence entre sa réputation aux Pays-Bas, en Belgique et au Danemark, où il est identifié à CoBrA, et ailleurs, où il est assimilé à l’école de Paris», souligne le spécialiste et conservateur Franz Wilhelm Kaiser, l’un de ses principaux exégètes. Tout a donc vraiment commencé à Paris pour l’artiste, de la création de CoBrA à sa rencontre avec plusieurs critiques d’art, bonnes fées qui se penchent sur sa peinture. D’abord Michel Ragon, qui se souvient qu’à ses débuts il n’y parlait pas un mot de français, à la différence de ses amis Corneille, Constant et Jorn. «Appel tint d’abord dans ce quatuor le rôle du muet. Mais sa peinture n’en gesticulait que de plus belle. Elle criait, hurlait», dit-il. Puissante, gestuelle, fougueuse, épaisse, celle-ci est vite repérée par le flair d’un autre critique majeur de l’époque, Michel Tapié. Si Ragon l’expose à la galerie Pierre, avec d’autres artistes CoBrA, Tapié innove : en 1952, avec Riopelle ou Michaux, il fait dialoguer l’artiste dans «Un art autre» au studio Facchetti, avec de futurs ténors de l’abstraction gestuelle américaine tels Sam Francis ou Jackson Pollock. C’est le début de la reconnaissance. «Tapié l’a lancé à l’international, incitant la galeriste Martha Jacksons à l’exposer à New York en 1954. Il a eu du succès rapidement, après avoir été très pauvre», explique Harriet. Après le formidable tremplin parisien, l’artiste finira d’ailleurs par s’installer à New York. Il tourne le dos à son pays natal, qui le boude. À l’exception notable du conservateur Willem Sandberg, il y sera longtemps incompris après avoir jeté un pavé dans la mare en affirmant qu’il cherchait juste à créer un peu de désordre. «Les gens disaient que c’était du barbouillis, que leur enfant pouvait faire cela !», précise sa veuve. Au point que lorsque l’artiste répond à une commande, à la fin des années 1940, pour réaliser une peinture murale dans la cantine de l’hôtel de ville d’Amsterdam, son œuvre sera dissimulée pendant des années… Qualifié tour à tour de naïf ou de puéril, l’art d’Appel se révèle bien plus subtil que les clichés lui ayant collé à la peau. Sans aller aussi loin que Hans Hartung, préparant soigneusement ses peintures par des esquisses en taille réduite très abouties, l’homme exécute des dessins annonçant ses toiles, nuançant l’impression de spontanéité totale. «Appel est un immense peintre et sculpteur, un artiste hors normes dont l’œuvre ne peut être limitée à une lecture expressionniste», prévient Fabrice Hergott, directeur du MAMVP, dans le catalogue de l’exposition.

 

… Effroi dans l’herbe, 1947, huile sur toile, 95 x 70 cm, MAMVP. © KAREL APPEL FOUNDATION/ ADAGP, PARIS 2017
Effroi dans l’herbe, 1947, huile sur toile, 95 x 70 cm, MAMVP.
© KAREL APPEL FOUNDATION/ ADAGP, PARIS 2017

Faussement enfantin
«CoBrA a été un catalyseur dans la formation du langage pictural d’Appel, dont il a gardé une certaine imagerie après sa désintégration. D’un autre côté, il a avancé, expérimentant des thèmes plutôt classiques, comme les nus, les paysages ou les portraits, ainsi que des thèmes plus pointus sur l’enfance, ou marqués par la psychiatrie», juge Franz Wilhelm Kaiser, qui ajoute : «Dans le même temps, avant et après CoBrA, il s’est approché très près de l’abstraction sans totalement abandonner les repères du monde visible.» L’artiste échappe donc aux cases. Prêté par une collection particulière, un «carnet psychopathologique» de 1948-1950 rappelle son vif intérêt pour ce qui sera reconnu comme l’art brut. Dubuffet, que le peintre a beaucoup regardé à Paris sans le rencontrer, n’est jamais très loin. L’art du Néerlandais n’est pas puéril, bien au contraire. Mais en maniant brosses et pinceaux, il n’a jamais oublié l’enfance. Yeux grands ouverts, bouche implorante, mains suppliantes, il restitue dans un magnifique tableau-relief de 1948, Enfants quémandant, une scène aperçue en traversant l’Allemagne en train après la guerre. Un sujet ô combien d’actualité ! Derrière ses sculptures sur le cirque auxquelles une salle est consacrée dans le parcours , derrière ses processions d’animaux ébahis et joyeusement colorés, il y a chez lui une grande attention à l’humanité, notamment à l’enfance. «Il avait cette force d’être joyeux, mais il avait surtout choisi de ne pas se laisser entraîner de l’autre côté, plus mélancolique», confie son épouse. Cette force l’aide à surmonter une traversée du désert quand le monde de l’art ne jure plus, à la fin des années 1960, que par l’art conceptuel ou abstrait. Il faudra l’arrivée d’une nouvelle génération remettant la peinture et la figuration à l’honneur en particulier allemande, celle de Georg Baselitz ou Markus Lüpertz pour réévaluer son œuvre. En 1984, il expose à la galerie d’Annina Nosei, qui représente aussi à New York un certain… Jean-Michel Basquiat. À parcourir le catalogue raisonné des sculptures rédigé par Donald Kuspit, on perçoit toute l’étendue de ce pan considérable dans sa carrière. Loin de se réduire aux joyeuses figures colorées du Cirque, elles renvoient pour une partie à la culture des Indiens hopi, Appel ayant été un grand collectionneur de poupées kachina du Nouveau-Mexique dont quelques exemples sont présents à la fondation. À l’instar des Ânes accueillant le visiteur au musée, l’artiste a aussi livré des compositions plus expérimentales associant bois peint, objets, mannequins… Des sculptures-installations qui démontrent que, décidément, Appel a su s’affranchir de CoBrA et des années 1950 pour s’inscrire dans l’époque contemporaine.

 

Animaux au-dessus du village, 1951, huile sur toile, 130 x 161 cm, MAMVP. © KAREL APPEL FOUNDATION/ADAGP, PARIS 2017
Animaux au-dessus du village, 1951, huile sur toile, 130 x 161 cm, MAMVP.
© KAREL APPEL FOUNDATION/ADAGP, PARIS 2017


 

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