Julien Cuisset, un Français dans la jungle de l’art mexicain

Le 01 octobre 2020, par Jérémy Beaubet

Après trois années passées au service de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France à Mexico, Julien Cuisset fait le pari un peu fou d’ouvrir une galerie d’un genre nouveau : le Laboratoire.

Julien Cuisset
Courtesy Le Laboratoire

Julien Cuisset vit à Mexico depuis vingt ans. Dans cette mégalopole, il a vécu ses premières expériences professionnelles, chez Dior, puis à l’ambassade de France. En 2008, il s’est décidé à voler de ses propres ailes en créant le Laboratoire, une galerie d’art intime et expérimentale située au cœur de la Condesa, le quartier bohème de la capitale mexicaine. En dépit des soubresauts politiques et du contexte socio-économique déplorable du pays, le Laboratoire a résisté et prône aujourd’hui sa singularité, une vocation interdisciplinaire et une «philosophie du temps long» que son fondateur, formé à l’École supérieure de commerce de Lille, entretient avec les artistes, les commissaires d’exposition et les acheteurs latino. Rencontre avec un ardent défenseur de la culture et de l’art mexicain.
 

Vue de l’exposition «Taxonomías isomórficas. Manuel Rocha Iturbide », février 2020. Courtesy Le Laboratoire
Vue de l’exposition «Taxonomías isomórficas. Manuel Rocha Iturbide », février 2020.
Courtesy Le Laboratoire


Qu’est-ce qui fait la signature de votre galerie ?
L’écosystème des galeries mexicaines est atomisé et dominé, comme un peu partout ailleurs, par deux ou trois grandes locomotives à vocation internationale. Le Laboratoire, lui, a été pensé comme un espace intime, expérimental et non «expérientiel». Un lieu qui se veut interdisciplinaire, à vocation plutôt abstraite, indépendamment des techniques, des formats et des concepts. Un autre aspect tend à définir le Laboratoire : la volonté qui est la mienne de défendre les artistes locaux, qu’ils soient mexicains ou étrangers vivant dans la capitale, tels que Tomás Casademunt ou Michael Nyman. Le travail que je mets en valeur est essentiellement celui des artistes qui vivent à Mexico. Certes, je n’ai pas pris la voie la plus simple, du fait que dans ce pays, la situation politico-économique reste floue et que le « malinchismo », cette tendance à se percevoir moins capable que l’étranger, n’a toujours pas disparu. Mais ce positionnement-là, je l’ai choisi et je continue de le trouver intellectuellement enrichissant.
Le marché de l’art contemporain au Mexique s’est fortement développé et internationalisé durant la dernière décennie. Quelle lecture en faites-vous ?
L’offre culturelle actuelle est pléthorique, fracturée, stratifiée et plus globalisée. À partir des années 1990, l’émergence du néoconceptualisme mexicain, porté notamment par les deux grandes figures de proue que sont Francis Alÿs et Gabriel Orozco, a rendu plus visibles les actions et pratiques des artistes mexicains ou étrangers vivant à Mexico, les plaçant progressivement sur l’échiquier international de l’art contemporain. Faute d’une politique publique d’acquisitions et malgré un robuste réseau d’institutions comme le musée universitaire d’Art contemporain, le musée Tamayo, ou le musée d’Art moderne, le marché s’est progressivement développé grâce à l’arrivée des nouveaux acteurs industriels privés tels que la collection Jumex ou la collection Coppel. Le positionnement abouti de la foire Zona Maco et l’émergence de nouvelles galeries internationalisées, comme Kurimanzutto, permettent aussi d’augmenter la visibilité du marché mexicain, en exportant les artistes nationaux à travers leurs réseaux de galeries satellites, ou en présentant des artistes étrangers à très forte renommée, tels que Sarah Lucas ou Danh Vo.
Dans ce contexte, quelle stratégie avez-vous adopté ?
J’ai fait le choix de rester fidèle aux artistes que je défendais dans les premières années, comme Mario Núñez, Manuel Rocha Iturbide et Roberto Turnbull, entre autres. Alors que leurs œuvres font aujourd’hui partie des collections des musées nationaux, nous en sommes à présenter leur quatrième exposition individuelle et c’est une grande fierté. Travailler avec de tels artistes, en pleine maturité mais aussi en constante réflexion, tout en les associant sur certains projets avec des curateurs chevronnés, nous permet d’alimenter et de consolider notre plateforme. Laquelle, en l’espace de dix ans, a organisé, ou soutenu, plus de 80 expositions pluridisciplinaires à la galerie, dans des musées ou au sein d’autres espaces.

 

Vue de l’exposition «Entre. Manuel Rocha Iturbide», septembre 2016. Courtesy Le Laboratoire
Vue de l’exposition «Entre. Manuel Rocha Iturbide», septembre 2016.
Courtesy Le Laboratoire


La ville de Mexico est désormais considérée comme une locomotive en matière d’offres artistiques. Cela est-il perceptible sur le marché ?
Selon les chiffres officiels, Mexico compte environ 180 musées, ce qui en fait la deuxième ville au monde en la matière, juste derrière Londres. Cependant, cette offre reflète assez peu l’intérêt commercial porté à l’art actuel. Il ne faut pas oublier que le Mexique n’est toujours pas sorti de son système de castes, et que la moitié de la population vit ici en dessous du seuil de pauvreté, un chiffre alarmant lié à de profondes inégalités sociales et à une répartition inéquitable des richesses dont seule une poignée de familles tire profit. Une classe moyenne semble être en expansion depuis plusieurs années. Cependant, l’achat d’œuvres d’art ne paraît pas faire partie de ses préoccupations, faute de formation et d’intérêt, et ce malgré certaines initiatives collectives comme la Gallery Weekend. Il est à ce jour difficile de quantifier l’impact du marché de l’art contemporain sur l’économie locale, et sa répercussion sociale.
Comment les artistes mexicains sont-ils perçus à l’étranger ?
Le Mexique s’est beaucoup ouvert sur l’extérieur et l’intérêt croissant des institutions étrangères pour les artistes locaux ne fait que s’accentuer. Par ailleurs, l’art mexicain a évolué considérablement ces dernières années. Il n’est plus étiqueté en tant qu’art latino-américain, et s’insère désormais dans un marché globalisé. Il convient toutefois de faire une distinction entre le marché strictement local dont l’élasticité est assez limitée, faute d’une classe moyenne dominante, et la polarisation sociale du pays, tout en ne négligeant pas l’internationalisation de certaines galeries-locomotives. La dialectique dominante, depuis quinze ans environ, répond à une plus grande curiosité de la part du public en général, et à une alphabétisation visuelle galopante. En ce sens, les foires Zona Maco et Material, qui ont lieu en février, jouent un rôle prépondérant dans la visibilité de la scène locale et agissent comme de véritables catalyseurs sur le plan international.
Selon vous, les arrivées au pouvoir de Donald Trump et de Jair Bolsonaro ont-elles eu un impact sur le marché de l’art en Amérique centrale ?
Rappelons, dans un premier temps, que le Mexique est le portail des Amériques : il jouit d’un avantage géographique indéniable et dispose d’un territoire aussi vaste que varié. Trump et son alter ego Bolsonaro, populistes et provocateurs, n’ont évidemment pas la même importance pour les Mexicains. L’économie du Mexique est stimulée par ses exportations, qui représentent environ un tiers de son PIB. Au total, environ 80 % de ses exportations sont à destination de son voisin américain. Dans le domaine artistique, ce que l’on constate depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, c’est que certains collectionneurs américains visitant Zona Maco, notamment, manifestent une réelle volonté de soutenir la scène nationale en achetant des artistes mexicains. Mais cela reste un épiphénomène, au regard de la relation complexe entre les deux pays.

Julien Cuisset
en 5 dates
2000
Arrivée à Mexico
2008
Création du Laboratoire
2013
Première participation à Zona Maco
2018
Le Laboratoire fête ses 10 ans
2020
Lancement de la Plataforma 2020, qui réunit neuf galeries de la capitale mexicaine
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