Jean-Philippe Charbonnier, à la rencontre de l’autre

Le 11 juin 2020, par Claire Papon

Contrairement à celles de ses contemporains de l’école humaniste, les images de Jean-Philippe Charbonnier sont rares sous le marteau. Une exposition et une vente mettent en lumière le travail de cet homme au tempérament frondeur et aux images réalistes.

Jean-Philippe Charbonnier (1921-2004), Mali, Les Touaregs, Sud saharien, 1951, tirage argentique vers 1990, 59,5 x 50 cm.
Estimation : 1 200/1 500 €

Moins connu ou plus atypique ? Il se dit que son caractère bien trempé lui valut des inimitiés. Heureuse initiative, en tout cas, que cette dispersion, la première à caractère monographique pour l’expert Charlotte Barthélemy, dont le cabinet a ouvert en septembre dernier après de nombreuses années dans cette spécialité. Il y a quelques mois, elle était invitée par Gamma-Rapho, diffuseur des photos de Jean-Philippe Charbonnier de longue date, à venir sélectionner des images de celui-ci. Au siège de l’agence parisienne, dans le 14e arrondissement, une pièce entière abrite ses archives. Rien n’a bougé, les conditions de conservation sont optimales. «Plusieurs projets étaient en discussion afin de mettre en avant son travail, comme c’est le cas aussi de l’exposition de Montpellier [voir l'évènement Jean-Philippe Charbonnier, à la rencontre de l’autre]. L’agence et la famille souhaitaient offrir une mise en lumière à cet artiste qu'une forte personnalité a classé à part de la photographie humaniste», souligne l’expert. On est loin en effet des clichés parfois un peu mièvres de certains de ses contemporains… «Chez Charbonnier, pas de faux-semblant, pas de misérabilisme non plus. On est dans la confrontation, mais avec un respect total des gens. C’est moderne, c’est dynamique», ajoute Charlotte Barthélemy, qui a eu la chance de pouvoir sélectionner 300 photos. Le but ? Montrer l’étendue et la diversité du travail de Charbonnier et proposer des œuvres en bon état de conservation, des grands formats et d’autres plus modestes, des tirages d’époque pour beaucoup — certains datant des années 1970-1980 —, des papiers barytés, des images inédites. Entre les tirages de presse et les œuvres exposées à la galerie d’Agathe Gaillard, dont il fut le compagnon, peu de ses photos circulent. Un bel événement donc, à l’heure où la photographie entre largement dans les musées – on se rappelle les expositions Mapplethorpe, Newton et Keïta au Grand Palais  – comme dans les galeries et séduit un public européen redynamisé et élargi depuis une dizaine d’années, grâce à des collectionneurs de plus en plus jeunes.

Le Soir depuis Bab Ftouh, Fès, 1969, tirage argentique vers 1990, 37,8 x 56,2 cm. Estimation : 1 200/1 500 €
Le Soir depuis Bab Ftouh, Fès, 1969, tirage argentique vers 1990, 37,8 56,2 cm.
Estimation : 1 200/1 500 

Des noirs profonds
Attirés par les estimations modestes (300 à 5 000 €), ils seront sensibles aussi à la qualité des tirages et bien sûr à la modernité de ces images publiées dans le magazine Réalités dans les années 1950-1970, avec lesquelles ils ont été bercés… Intemporelles, cette scène de Jour de marché à Ravenne, 1958 (400/600 €), ce portrait de fillettes Devant l’église à Cayenne, 1954 (800/1 200 €), ce grand format libertin Les Jambes de Marisa (voir photo page 15), ce Nu à six heures du soir en été, Sommières, 1974 (1 500/2 000 €) ou cette scène gorgée de soleil intitulé La Piscine, Arles, 1975 (1 200/1 500 €), une image qui a fait le tour du monde. «Une photographie ce n’est pas qu’une image, c’est aussi un papier, une matière, des jeux d’intensité de lumière. Sinon, on se contenterait de ce que l’on a sur nos ordinateurs», rappelle Charlotte Barthélemy. Jusqu’au-boutiste, Charbonnier a travaillé avec les maîtres du tirage Jean-Yves Brégand et Bernard Binesti. Pour preuves, ces Fantasia marocaines (vers 1960, 400/600 €) dont on peut presque toucher la poussière jaillissant au pied des cavaliers, ce Sac noir, courée rue de Lannoy, Roubaix, 1958-1959, suspendu au-dessus des pavés luisants (800/1 200 €), ce panorama nocturne du port de New York de 1953 où bateaux et immeubles jaillissent de la brume (1 200/1 500 €). Sans oublier cette Vague à l’île de Sein ou cette image L’Heure du déjeuner, Renault-Flins, 1957 (1 000/1 200 €), presque construite comme un tableau. Voilà qui n’aurait rien d’étonnant pour Jean-Philippe Charbonnier, né de parents qui s’étaient rencontrés à l’académie Ranson dans la classe de Maurice Denis. Son père, Pierre (1897-1978), passé par les beaux-arts de Lyon, ne cessa de peindre et d’exposer des années 1920 à 1970. Mais il fut aussi et surtout le décorateur de presque tous les films de Robert Bresson. Sa mère, l’écrivaine Annette Vaillant, portraiturée par Vuillard à l’âge de 4 ans, est la fille d’Alfred Natanson, l’un des fondateurs de La Revue blanche. Max Jacob, Chaïm Soutine, Jacques Prévert, Erik Satie, Blaise Cendrars, Pablo Picasso fréquentent l’appartement familial en amis, Raymond Radiguet allant même jusqu’à offrir son Diable au corps pour «apprendre à lire à Pilou»… En 1939, son père fait cadeau à Jean-Philippe un appareil à plaques dont il ne sait que faire mais que Sam Levin, son voisin du faubourg Saint-Honoré, et surtout photographe de plateau travaillant avec Jean Renoir, va lui échanger contre un modèle à soufflet d’un maniement plus simple. Le jeune homme est fasciné par les portraits de vedettes, les rouleaux, trépieds, spots et autres appareils.

 

Les Jambes de Marisa [Berenson], 1978, tirage argentique de l’exposition du musée d’Art moderne de la Ville de Paris de 1983, numéroté EA
Les Jambes de Marisa [Berenson], 1978, tirage argentique de l’exposition du musée d’Art moderne de la Ville de Paris de 1983, numéroté EA à l’encre, 36 26,8 cm.
Estimation : 3 800/4 800 
Un smoking sur la route de Dolisie, A.E.F, 1951, tirage argentique de l’exposition du Mam de 1983, 26,6 x 26,4 cm. Estimation : 400/600 €
Un smoking sur la route de Dolisie, A.E.F, 1951, tirage argentique de l’exposition du Mam de 1983, 26,6 x 26,4 cm.
Estimation : 400/600 €


«Un photographe ordinaire»
Ainsi devient-il l’assistant de Levin avant de poursuivre comme laborantin dans le célèbre studio lyonnais de Théodore Blanc et Antoine Demilly, puis au service photo de Jeunesse et montagne à Grenoble. Après deux ans passés en Suisse pour échapper au STO, il fait la connaissance de Jean Manevy, qui lui apprendra tout de la typographie et de la mise en pages, avant de le faire entrer à Libération, puis à France Dimanche. Chez Point de vue, il prend les photos et rédige les articles. Il gardera la nostalgie des caractères en plomb, le plaisir de la belle typographie et le courage de prendre position grâce à son appareil. Entrant en janvier 1950 à Réalités – mensuel où les chroniques économiques et politiques voisinent avec les articles touristiques et culturels –, il réalisera des centaines de reportages en Chine, au Canada, en Russie, en Iran, en Amérique du Sud, en Afrique, en Inde et même en Mongolie où, en 1955, il est le premier journaliste occidental… Mais il sillonne aussi la France, bien sûr, où il rend compte de la vie quotidienne – l’étude du notaire à Amboise, la famille du mineur à Lens en 1954, le médecin de campagne en Creuse, le scandale des mal-logés en région parisienne en 1952… Ses photographies sont des témoignages mais sont aussi l’occasion de rencontrer l’autre. On est frappé par cette quête du regard. Et si Jean-Philippe Charbonnier est mû par une curiosité insatiable pour la nature humaine, sa démarche est authentique. Il se définit comme un «photographe ordinaire» qui «part à la pêche aux images». «Les photographies doivent se regarder en silence, sinon elles ne vous regardent pas», affirme celui qui, à partir des années 1970, saisit les figures pittoresques ou insolites de son quartier du Marais… et enfin, l’ambiance apaisante du Var et de sa chère vallée de Chamonix. Pour lui, néanmoins, le plus beau portrait d’un homme, et le plus vivant, c’est sa voix. Celle de son père, enregistrée trois mois avant sa mort le 2 juillet 1978, n’avait pas pris une ride. Les œuvres de Jean-Philippe Charbonnier non plus…

 

À Montpellier, les multiples facettes de Charbonnier
 
Le Marin endormi sur le piano du bal, place du Bourg-Tibourg, Paris 4e, vers 1945, tirage argentique vers 1990, 42 x 59,5 cm. Estimation :
Le Marin endormi sur le piano du bal, place du Bourg-Tibourg, Paris 4e, vers 1945, tirage argentique vers 1990, 42 59,5 cm.
Estimation : 1 000/1 500 €


L’année 2020 serait-elle décidément celle de Charbonnier ? Une exposition au Pavillon populaire, à Montpellier (voir l'article Jean-Philippe Charbonnier. Raconter l’autre et l’ailleurs (1944-1983) à Montpellier de la Gazette n° 8, page 175), rend hommage, jusqu'au 30 août, à celui qui a tiré sa révérence en 2004 au terme d’une vie bien remplie, mais dont le travail des vingt dernières années est resté – à l’exception de quelques manifestations dont la rétrospective au musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1983 – presque ignoré. Lui qui aurait tant aimé «une exposition posthume de son vivant»… Celle placée sous le commissariat d’Emmanuelle de l’Écotais réunit 300 images, des 36 poses de l’exécution d’un collaborateur à Vienne – où il est envoyé un certain 5 octobre 1944 par un journal local – à ses portraits à la volée lors de ses déambulations sur les quais de Seine, près de chez lui, en passant par des nus et son travail pour la mode. Hommes et femmes sont omniprésents bien sûr, mais on est loin de la galerie de portraits fixant l’objectif presque sans le voir. De l’Alaska au Japon, d’Haïti aux mineurs de Lens, de Liverpool à l’Alabama, du Brésil à la Chine en passant par la Bretagne, Charbonnier s’attache à représenter des moments du quotidien, heureux ou difficiles, dans ce qu’ils ont de plus réaliste. Telle cette étonnante silhouette, La Machine à coudre, réalisée au Koweït en 1955 et qu’il a attendue pendant cinq ans : «Elle m’avait échappé un soir de décembre 1950 à Marrakech, faute de lumière suffisante et surtout… d’appareil, et j’enrageais alors de cette photo manquée.» Particulièrement saisissantes, voire insoutenables, sont ses images réalisées pour le reportage «Bons pour l’asile : toute la vérité sur la façon dont on traite, en France, les maladies mentales», paru en janvier 1955 dans Réalités. Ces six semaines passées dans des hôpitaux psychiatriques de l’Hexagone marquèrent profondément celui qui avait arpenté tant de pays et rencontré tant de gens mais qui revenait de celui-ci mal à l’aise, comme un voyeur. Ses photographies, même si nombre d’entre elles ne furent pas publiées, marquèrent l’opinion et conduisirent les institutions à mener une réflexion sur la condition des patients.
Jean-Philippe
Charbonnier

en cinq dates
1921
Naissance à Paris
1939
Assistant chez le portraitiste de cinéma Sam Levin
1943
Passe clandestinement en Suisse pour échapper au STO
1950
Reporter-photographe au magazine Réalités, où il restera jusqu’en 1974
1970
Invité d’honneur des premières Rencontres de la photographie d’Arles
vendredi 26 juin 2020 - 14:00 - Live
Salle 2 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Yann Le Mouel
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