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Jean Frémon, de Maeght à Lelong & Co., un marchand très discret

Publié le , par Céline Piettre

En 12 ans à la tête de la galerie Lelong & Co., Jean Frémont n’a accordé que de très rares interviews. Cet érudit qui dit préférer lire à table qu’organiser des dîners mondains préside l’une des plus prospères galeries de la capitale. Son credo : le bon art se vend tout seul.

Jean Frémon, de Maeght à Lelong & Co., un marchand très discret
Jean Frémon, en janvier 2022, devant les œuvres d’Etel Adnan.
Courtesy Galerie Lelong & Co. Photographie Fabrice Gibert

Vous êtes écrivain et marchand d’art, un profil devenu rare, dans la lignée d’Ambroise Vollard. En quoi l’écriture que vous dites pratiquer «le dimanche» nourrit-elle votre travail de galeriste ?
La lignée que vous évoquez est prestigieuse mais je ne m’y reconnais pas, j’ai publié plusieurs livres bien avant de rejoindre la galerie. Peu à peu, cependant, mon activité du dimanche a été contaminée par celle de la semaine : Calme-toi Lison est une œuvre de fiction mais c’est Louise Bourgeois qui se raconte au soir de sa vie. Je n’aurais sans doute pas écrit ces livres si je n’étais pas dans ce métier. Cependant, ce ne sont en rien des «livres de marchand de tableaux».
Lelong & Co. a pour prestigieuse ancêtre la galerie Maeght, dont vous occupez l’adresse historique rue de Téhéran. Qu’avez-vous appris aux côtés d’Aimé Maeght ?
Il avait une inépuisable énergie et voulait toujours le meilleur. Je me souviens de nos visites chez Chagall à Vence, chez Mirò, chez Tapiès. Il faut imaginer, quand j’ai intégré la galerie en 1973, que Maeght possédait aussi le bâtiment d’en face (rue de Téhéran, ndlr), et employait 80 personnes, rien qu’à Paris. Il n’existait pas d’équivalent en Europe.
La galerie a ouvert en 1985 un espace à New York. Comment avez-vous réussi à tisser des liens avec les collectionneurs ?
Nous ne sommes pas partis de zéro. Aimé Maeght avait un bureau à New York depuis 1976, où il vendait principalement des Giacometti et des Chagall. Il a créé, avec Daniel Lelong et moi-même, une société destinée à prendre en gérance, après sa mort, l’ancienne galerie et son stock. Mais il y a eu des complications avec ses héritiers et on leur a rendu le stock en échange des actions qu’ils possédaient. J’ai d’abord trouvé un lieu dans la 57e Rue, qui était alors le quartier des galeries. Nous y avons montré des artistes américains, justement afin de tisser un lien direct avec la ville, et pour ne pas apparaître comme la succursale d’une galerie française. À l’inverse, je me suis servi de cet espace pour faire venir à Paris Robert Ryman, Richard Serra, Donald Judd et Louise Bourgeois. En 2001, juste au moment de l’attentat contre le World Trade Center, nous avons déménagé à Chelsea, 26e Rue, pour un lieu plus vaste, ce qui nous a permis de montrer de grandes expositions de sculptures, notamment Jaume Plensa.
C’est à New York que vous avez rencontré Basquiat ?
Oui. Il avait déjà été présenté chez Tony Shafrazi mais ce dernier n’avait pas de contrat. Or son galeriste, le Suisse Bruno Bischofberger, cherchait un partenaire à New York. Ça n’a pas duré longtemps, et nous ne l’avons jamais exposé, mais tous les tableaux des deux dernières années de production de Basquiat sont passés par la galerie. C’était un personnage très attachant. C’est là aussi que j’ai rencontré Louise Bourgeois, pour qui j’ai organisé en 1985 la première exposition en Europe. À 70 ans, elle y était totalement inconnue ! Il s’agissait d’une véritable rétrospective, à l’époque, elle n’avait pratiquement jamais rien vendu. J’ai été le premier à lui faire faire des gravures, après avoir trouvé chez elle, par hasard, des cuivres des années 1940 qui n’avaient jamais été imprimés.

 

Vue de l’exposition Jaume Plensa, 10 octobre - 16 novembre 2019.© Plensa Studio Barcelona
Vue de l’exposition Jaume Plensa, 10 octobre - 16 novembre 2019.
© Plensa Studio Barcelona


Quelle est la ligne esthétique de la galerie ? À l’exception de Samuel Levi Jones, vos artistes ont tous plus de 55 ans. La jeune scène ne vous intéresse-t-elle pas ?
Nous n’avons jamais été les représentants d’un style, d’une école ou d’une époque, je constate que nous nous sommes toujours tenus à l’écart des aventures basées sur le cynisme et la dérision. En revanche, nous avons ouvert très tôt notre programmation aux femmes et aux artistes des autres continents. Il n’est pas question d’utiliser la notoriété des artistes célèbres de la galerie pour donner du crédit à de jeunes signatures. Il s’agit d’une stratégie commerciale à laquelle je ne souscris pas, un jeu dangereux qui ne fonctionne qu’un temps. Je crois qu’il faut aussi laisser les jeunes galeries faire leur travail de défrichage du terrain. Mais nous sommes toujours aux aguets, vous aurez sans doute des surprises prochainement. La nouveauté n’est pas seulement l’apanage de la jeunesse, nous présenterons en septembre une série complète de peintures de Dubuffet, les «Paysages du val de Marne», qui n’a jamais été divulguée.
Dans votre dernier livre, Le Miroir magique, vous évoquez David Hockney, que vous représentez en exclusivité en France. Son nom y est associé à ceux de Picasso et de Bacon. Le considérez-vous comme le grand peintre de la seconde moitié du XXe ?

Bien sûr, il est au niveau des plus grands. David Hockney est à 84 ans un artiste qui ne cesse de renouveler sa pratique de la peinture. Il est depuis trois ans installé en Normandie, nous sommes voisins. Je viens de traduire et de publier un ensemble de ses textes sur la photographie et la perspective qui montre à quel point ses analyses sont pertinentes. Il pourrait en remontrer à beaucoup d’historiens d’art.
Est-ce qu’un artiste de la galerie vous doit l’éclosion de son marché ?
Ana Mendieta (qui a bénéficié d’une rétrospective au Jeu de Paume en 2019, ndlr), mais il s’agit d’un cas particulier. Quand on a commencé à représenter cette œuvre très novatrice en son temps, intégrant la performance, la vidéo… elle était déjà morte, à 36 ans, et son corpus quasi complet. En vingt ans, on a réussi à la faire entrer dans toutes les grandes institutions.
Vous présentez actuellement les dernières œuvres d’Etel Adnan, décédée en novembre dernier à 96 ans après avoir connu une ascension tardive. Je crois que vous étiez proches. Quelques mots pour qualifier son œuvre ?
J’ai rencontré Etel Adnan il y a près de trente-cinq ans. Sa reconnaissance internationale est apparue comme une évidence, mais je ne peux pas me l’attribuer. Elle ne la recherchait pas d’ailleurs, à la différence de Louise Bourgeois par exemple, qui était frustrée de ne pas avoir été reconnue plus tôt. C’est une œuvre pure, simple, profonde, lumineuse. Je suis heureux d’avoir réalisé avec elle quelques grands projets : un mur de céramique à Lille, l’auditorium de la nouvelle fondation Luma… Au printemps dernier, elle a produit une importante quantité de peintures d’un genre nouveau, la plupart en noir et blanc, ayant pour sujet son environnement immédiat. Elles révèlent une grande assurance du trait qui évoque la vérité du dessin de Matisse.

 

Arnulf Rainer, Sans titre, 2015/16, acrylique sur papier marouflé sur bois, 52 x 37 cm.Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong & Co
Arnulf Rainer, Sans titre, 2015/16, acrylique sur papier marouflé sur bois, 52 37 cm.
Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong & Co


Quel bilan tirez-vous de la reprise des foires ? Vous qui êtes un fidèle de la FIAC, comment avez-vous accueilli la nouvelle de son éviction par Art Basel ?
Depuis deux ans de nombreuses foires ont été annulées. Celles qui se sont déroulées en Europe ont été privées de leur clientèle internationale. Il n’y avait pas à Bâle ou à la FIAC de clients américains ou asiatiques, cela n’a pas empêché ces manifestations d’être excellentes. De même pour Arco à Madrid, qui s’est tenue en juillet. Nous avons chaque fois réalisé un chiffre équivalent aux meilleures années. Il me semble que les foires plus modestes et plus locales, comme à Luxembourg ou à Anvers, ont également été très efficaces, en tous cas pour nous.
La FIAC a son charme, on la regretterait si elle venait à disparaître. Mais Marc Spiegler et son équipe sont de grands professionnels. La place de Paris a tout à y gagner.

Quelle est la santé économique de la galerie ? Avez-vous souffert de la pandémie ?
2019 était la meilleure année dans l’histoire de la galerie. En 2020, on a doublé le chiffre d’affaires de 2019 grâce à l’exposition de David Hockney. Les frais ont diminué de manière radicale ces deux dernières années. En gros : nous avons davantage vendu et dépensé moins. Il n’y a pas une seule sociologie de nos clients, mais globalement ces derniers ont peu souffert financièrement de la crise sanitaire. Nous sommes donc confiants dans l’avenir.
Vous avez reçu en 2021 le prix de la Fédération européenne des galeries d’art. Êtes-vous sensible à ce genre de reconnaissance ?
Qui disait à propos des médailles : «ça ne se demande pas, ça ne se refuse pas, ça ne se porte pas» ? Je suis de cet avis. On dit merci et on n’en parle plus.

Jean Frémon
en 5 dates
1973
Intègre la galerie Maeght
1981
S’associe à Daniel Lelong et Jacques Dupin à la tête de Maeght-Lelong, qui devient la galerie Lelong en 1987
1985
Ouvre et dirige la galerie Lelong à New York
2012
Succède à Daniel Lelong à la direction de la galerie parisienne
2020
Publie Le Miroir magique aux éditions P.O.L

à voir
«Etel Adnan, découverte de l’immédiat», galerie Lelong & Co., 13, rue de Téhéran, Paris VIIIe.
Jusqu’au 13 mars 2022.
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