Images, miroirs de l’âme populaire

Le 17 novembre 2017, par La Gazette Drouot

Peu visible dans les musées, l’imagerie traditionnelle a été admirée et collectée depuis la fin du XIXe siècle. Cet ouvrage audacieux, proposant un choix de plus de deux cents images, jette un regard neuf sur un art aujourd’hui méconnu.

Sainte Marguerite, à Orléans chez Letourmi, (avant 1800), 43,9 x 33,4 cm.

À la Libération, Jean Cassou, dans la préface d’une exposition consacrée à ces estampes d’un type particulier, écrivait : «L’épopée française commence avec
La Chanson de Roland et s’achève avec des images populaires…» Le raccourci, audacieux, résumait parfaitement le rôle de premier plan joué par cette production abondante qui, sans aucun doute, a forgé une bonne part de l’inconscient collectif hexagonal. Si elle atteint son apogée au début du XIXe siècle, ce n’est que bien après qu’on la reconnaîtra en tant que véritable expression artistique : l’imagerie s’est alors révélée comme l’un des chapitres essentiels de l’histoire des arts et traditions populaires, discipline désormais non grata dans notre panoplie culturelle contemporaine. Courageux, ce beau livre composé par les collectionneurs Marie-Thérèse et André Jammes, s’appuyant sur des gravures reproduites en pleines pages, lui rend hommage dans toute son éblouissante richesse. Une diversité due à de nombreux ateliers situés à Paris et, surtout, en province, à Orléans, Chartres, Toulouse, Nantes et bien sûr Épinal. À partir des années 1770, ils vont se spécialiser dans l’édition d’images qu’iront répandre les colporteurs dans les campagnes. Destinée à un public modeste, l’imagerie populaire reprend la technique, médiévale, de la gravure sur bois. Quant à ses couleurs primaires, peintes ou imprimées, elles claquent : du bleu, du rouge, du jaune, un peu de vert et quelques variantes de brun, d’orangé et de rose, aussi efficaces que les formes sommaires qu’elles enluminent.

 

Figures tutélaires, de Napoléon au Juif errant
Aux murs des chaumières, pour quelques sous, deux cultes antinomiques et complémentaires vont être célébrés : Jésus, Marie, Joseph et tous les saints du Paradis d’un côté ; de l’autre, la Révolution et l’épopée napoléonienne, avec des représentations parfois imaginaires de l’Empereur. Viennent ensuite les thèmes liés aux grands questionnements de la vie : les Degrés des âges, avec ses célèbres couples ascendants et descendants, ou l’Arbre d’amour se moquant des femmes parties à la chasse aux maris. Car on veut rire aussi, avec Crédit est mort, ou l’exécution du crédit personnifié, et plus comique encore les Mondes à l’envers, où les humains prennent la place des animaux, y compris dans la marmite. Parmi les images les plus plébiscitées, la figure récurrente de la légende du Juif errant. Loin d’être une représentation antisémite, l’effigie devait éveiller étonnement, voire compassion, en raison de son caractère mimétique : le destin de ce vieillard en marge de la société interpelle des paysans vivotant eux-mêmes avec difficulté. L’homme se double aussi d’une troublante dimension surnaturelle : âgé d’au moins 1800 ans, il est condamné à errer sans fin par les bourgs et les champs… L’imagerie populaire, elle, n’était pas éternelle, et entama une phase de déclin après 1850. Elle devait pourtant connaître une postérité prestigieuse : après avoir été redécouverte à la fin du XIXe siècle par Alfred Jarry et Remy de Gourmont, on sait combien elle a profondément influencé les artistes modernes, les Paul Gauguin, Pablo Picasso et autre Raoul Dufy, grands rénovateurs de la gravure sur bois.

Sainte Geneviève de Brabant, à Épinal chez Pellerin (1837), 60,3 x 35,4 cm.
Sainte Geneviève de Brabant, à Épinal chez Pellerin (1837), 60,3 x 35,4 cm.
Saint Martin, à Montbéliard de l’imprimerie de Deckherr (vers 1820-1830), 56,5 x 34 cm.
Saint Martin, à Montbéliard de l’imprimerie de Deckherr (vers 1820-1830), 56,5 x 34 cm.
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