Hervé Mikaeloff défricheur de talents

Le 07 octobre 2016, par Stéphanie Perris

Alors que la foire Asia Now lance sa deuxième édition, ce conseiller très réputé livre pour la Gazette son regard sur la scène asiatique, que l’on a trop souvent tendance à limiter à la seule Chine.

Hervé Mikaeloff, un autre regard sur la scène asiatique.
© Cerise Doucede

Hervé Mikaeloff, 46 ans et toujours une allure de jeune homme… Passé les bancs de l’école du Louvre, il fait ses classes de junior curator au sein de la pionnière Fondation Cartier pour l’art contemporain, puis gagne l’équipe de la galerie parisienne d’Emmanuel Perrotin. En 1995, entré à la Caisse des dépôts et consignations, il travaille à la constitution d’une collection de photographies. Aujourd’hui, Hervé Mikaeloff se paye le luxe de conseiller Bernard Arnault. Sa spécialité ? Les scènes émergentes de l’Asie, auxquelles il a consacré de nombreuses expositions. Pour la jeune foire Asia Now, il vient de concevoir «Chimères», une plate-forme dédiée aux artistes d’Asie du Sud-Est, où l’on peut notamment retrouver l’Indonésien Eko Nugroho, qu’il a contribué à faire connaître à l’occasion de l’exposition «Trans-figurations : mythologies indonésiennes». Un an plus tard, l’artiste exposait ses œuvres au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Le catalogue était signé Hervé Mikaeloff.
Asia Now, dont la deuxième édition ouvre bientôt ses portes, est spécifiquement dédiée à la scène asiatique. Pourquoi choisir la France pour une telle foire ?
De manière générale, il y a un manque de représentation de l’Asie dans les foires plus traditionnelles, telles que la Fiac. Dans le même temps, notre pays a une vraie histoire avec ce continent : l’art asiatique est très présent, à travers le musée Guimet par exemple. Paris a toujours été un carrefour pour ces pays émergents. Je pense qu’il y a une demande, une curiosité. Asia Now y répond de belle manière.
Qu’est-ce qui vous paraît singulier dans la création asiatique ?
Il n’y a pas une, mais plusieurs Asie. La question des frontières est d’ailleurs fondamentale. J’ai eu la chance de beaucoup voyager et de travailler au Japon, en Corée, en Indonésie comme aux Philippines et bien sûr, en Chine. Chaque pays a sa propre culture, mais des influences communes existent. L’Asie est une zone de découvertes et de défrichages constants, où les artistes ont un besoin viscéral d’exister. C’est, pour eux, un combat permanent.
Au sein de cette scène, identifiez-vous un pays moteur ?
Pour moi, l’Indonésie et les Philippines sont deux pays moteurs, tant par la qualité du travail des artistes que le sérieux de leurs collectionneurs. Ce qui me séduit dans la production de l’Asie du Sud-Est, c’est que ses artistes ont une approche plus narrative et figurative de leur histoire. Elle touche aux contes, au religieux, tout en considérant le côté social et contemporain. Tout se mélange. Ces artistes partent vraiment de leur propre culture pour la transformer. Aujourd’hui, ils ont tendance à trouver des médiums plus contemporains pour exprimer leur angoisse par rapport à la société, la mondialisation, l’urbanisation…

 

Eko Nugroho (né en 1977), Freedom is not Free, 2015, broderie à la main, 272 x 151,5 cm (détail). Plate-forme «Chimères», Asia Now.  Courtesy Eko Nugr
Eko Nugroho (né en 1977), Freedom is not Free, 2015, broderie à la main, 272 x 151,5 cm (détail). Plate-forme «Chimères», Asia Now.  Courtesy Eko Nugroho

Et la Chine, alors ?
Aujourd’hui, le marché et les artistes chinois ne peuvent pas être comparés à ce qui se passe aux Philippines ou en Indonésie. La Chine a émergé depuis plus d’une décennie. Son marché est très fort, et ses artistes vivent pleinement de leurs œuvres, dans un circuit fermé. C’était jusqu’à l’année dernière le premier marché de l’art au monde. Aujourd’hui, les différences entre la Chine et les États-Unis sont bien moins grandes qu’entre la Chine et l’Indonésie, par exemple. Il s’agit bien là d’un marché émergent, où musées, collectionneurs et ventes aux enchères sont encore rares. Bref, c’est un terrain à défricher.
Comment fait-on pour résumer en quelques œuvres la diversité des points de vue d’un continent aussi peuplé que l’Asie ?
Cela ne se résume pas. À chaque exposition, il s’agit de choix subjectifs afin de faire découvrir au public des artistes encore méconnus, l’idée étant de mettre en lumière l’univers de créateurs qui, provenant de la même région, développent une œuvre singulière. Cette production est multiforme, à la fois prolifique, pop, habitée de nombreux personnages figuratifs et chatoyante… Parallèlement, de nombreux artistes développent un art conceptuel minimaliste, qui utilise les codes occidentaux.
Quelle importance ont les institutions, notamment privées, dans la découverte et la reconnaissance de nouvelles créations ?
Les institutions privées ont joué un rôle primordial et comblent souvent le manque de soutien des pouvoirs publics en place. Je citerais par exemple l’action du docteur Oei Hong Djien, qui collectionne depuis plus de quarante ans l’art indonésien. À la fondation de son OHD Museum, en 2012, il a également ouvert un lieu de création où les artistes contemporains de ce vaste pays aiment à se retrouver, produire et exposer. Dans cette partie de l’Asie du Sud-Est, l’aide de l’État est inexistante pour les musées ou les ateliers, et chacun se débrouille comme il le peut. Beaucoup d’artistes ont d’ailleurs d’autres métiers. Toutefois, petit à petit, des collectionneurs comme l’Indonésien Budi Tek, même s’il est actif en Chine, ou le docteur Oei, ont pris la relève et ont fait connaître l’art contemporain de leur pays à leur propre population. C’est important. En Indonésie, ce sont des fortunes qui viennent du tabac ; aux Philippines, le spectre est un peu plus large, mais ce sont souvent des familles d’origine chinoise ou des descendants d’Espagnols. Ce foisonnement est très intéressant, et les galeries jouent un rôle important. Elles sont très présentes aux Philippines, un peu moins en Indonésie.

 

Entang Wiharso (né en 1967), I Am Watching You, 2013, cuivre, pigments, résine, 87 x 122 cm. Courtesy Entang Wiharso
Entang Wiharso (né en 1967), I Am Watching You, 2013, cuivre, pigments, résine, 87 x 122 cm. Courtesy Entang Wiharso

Quels sont les choix opérés pour l’exposition collective que vous organisez durant Asia Now ?
La plate-forme «Chimères, regards sur la création d’Asie du Sud-Est», que nous avons voulue avec Alexandra Fain et Matthias Arndt, montre principalement des artistes philippins et indonésiens. C’est un regard suggestif autour de la notion de chimères, chimères politiques, sociales ou religieuses. Les nombreuses fables et narrations se retrouvent dans les œuvres sélectionnées. C’est certes une exposition commerciale, mais nous avons essayé de montrer une variété très contemporaine de médias et d’approches. Reste que les œuvres présentées dans la plate-forme ont une très forte portée symbolique et développent une fantasmagorie singulière, notamment à travers les couleurs, le détournement de l’objet et des personnages évoquant avec ironie la figure humaine.
Quelle est l’exposition dont vous êtes finalement le plus fier ?
Celle consacrée à l’Indonésie, en 2011 à l’Espace culturel Louis Vuitton. Elle a été un moment très fort dans ma carrière : elle m’a permis de montrer des artistes vraiment singuliers avec un univers narratif qui était alors totalement inconnu du public parisien, comme celui d’Eko Nugroho, que l’on retrouvera dans «Chimères».
Parlez-nous de votre travail auprès des collectionneurs…
Mon rôle est de débusquer des talents potentiels à la fois pour des collectionneurs privés et pour des lieux institutionnels, comme l’Espace Louis Vuitton. Pour eux, j’ai organisé des expositions sur les scènes émergentes, notamment asiatiques. La présence sur le terrain et le rapport direct avec le donneur d’ordre sont importants. J’agis aussi pour la société BIC, pour laquelle j’effectue de nombreux achats. Cette activité est très différente de celle que je mène auprès des collectionneurs ou encore des sociétés familiales indépendantes qui auraient un budget fixe. Chaque collection est finalement unique.

Hervé Mikaeloff
En 4 dates
1995
Entrée à la Caisse des dépôts et consignations.
2004
Conseiller auprès du groupe LVMH.
2007
Exposition «Métamorphoses : trajectoires coréennes».
2011
Exposition «Trans-figurations : mythologies indonésiennes».
À savoir
Asia Now, Paris Asia Art Fair, du 19 au 23 octobre 2016, 9, avenue Hoche, Paris.
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