Guy Loudmer, commissaire-priseur hors norme

Le 05 septembre 2019, par Vincent Noce

Le monde de l’art a perdu l’un de ses seigneurs : Guy Loudmer, figure d’une nouvelle génération de commissaires-priseurs, s’est éteint le 27 août à 86 ans.

Guy Loudmer au pupitre à l’Hôtel Drouot, en 1989.
Photo Poub’s

Grand seigneur, seigneur de guerre, seigneur déchu, Guy Loudmer a tout connu. Il a été enterré dans la commune de Sare, au Pays basque, où il vivait retiré depuis des années. Il a été l’un des plus brillants commissaires-priseurs de la seconde moitié du XXe siècle, prenant la défense de l’art moderne et de l’art primitif à une époque où ces choix n’allaient pas de soi. Il a tenu certaines des plus grandes ventes de Drouot, avant de connaître une disgrâce spectaculaire. Guy Loudmer est né le 2 juin 1933, dans une famille qui avait fui les pogroms de Bessarabie ; elle put survivre à l’invasion hitlérienne réfugiée dans le Sud, grâce à des faux papiers fournis par Marie-Ange Rodriguez, secrétaire de la mairie de Cassis. Son père, menuisier ébéniste, résistant communiste, est mort en déportation et l’adolescent a été élevé par le second mari de sa mère. Le jeune homme a étudié le droit avant de choisir le métier de commissaire-priseur. Il a gardé un souvenir mitigé de ses démarches en quête d’une étude à racheter. «Ce n’était pas bien vu, j’étais un métèque, fils de métèque», a-t-il résumé pour la Gazette, au moment où il a cédé ses archives à l’Institut national de l’histoire de l’art. À Étienne Ader, le chef de file de la profession auprès duquel il était allé chercher bénédiction, il lance : «dans la vie, il faut toujours savoir jusqu’où l’on peut aller trop loin». Il parlait de la possibilité pour les commissaires-priseurs de tenir des ventes privées, aujourd’hui habituelles, mais qui, à l’époque, n’étaient pas autorisées. On ne sera pas étonné de savoir qu’il était de ceux qui n’hésitaient guère à pratiquer l’interdit, celui-ci ou quelques autres. Il considérait que cette phrase lancée à l’emporte-pièce pour impressionner le vieux commissaire-priseur «ne voulait rien dire» ; en réalité, elle trahissait fort bien un caractère impétueux et explique bien des déboires qu’il a connus.
Drouot hors les murs
Guy Loudmer n’était certes pas du sérail. Dans ce milieu, où beaucoup avaient hérité d’une rente de situation, avec son cigare, ses paupières tombantes qui lui donnaient un air encore plus orgueilleux que nature (il était affecté par un ptosis, rappelle le journaliste Olivier de Rincquesen, resté proche de lui), ce bon vivant qui se serait damné pour une chartreuse de la période espagnole était à la fois admiré et jalousé. «C’était un être hors norme», reconnaît Marie-Laure Amrouche, qui a travaillé trente-cinq ans avec lui (selon ses mots, elle était «son bras droit, et son bras gauche»), gardant le souvenir des journées «de passion réussies et d’échecs aussi». «Il remettait toujours tout en question et il fut notamment le premier à proposer de vendre en dehors de l’Hôtel Drouot.» «Il était le plus intelligent, le plus travailleur, le meilleur de sa génération», témoigne son confrère Hervé Poulain, qui a partagé cette mésaventure avec lui. En 1979, incités par l’Élysée qui aurait vu d’un bon œil une redynamisation de la profession, les deux hommes, financés par la Caisse des consignations, ouvrirent un second lieu de ventes en reprenant l’hôtel Moreau-Nélaton, rue du Faubourg-Saint-Honoré. «Jacques Tajan, qui était le syndic de la compagnie des commissaires priseurs, nous a fait un procès, se souvient Hervé Poulain. Par la suite, il a changé d’opinion… Le procès était imperdable, mais nous avons perdu ! Le tribunal a affirmé que seules les ventes à Drouot pouvaient être autorisées. Nous nous sommes retrouvés avec l’immeuble sur les bras et la dette. Pour Guy, ce fut un choc terrible.» La crise financière et personnelle qu’il a connue, qui a affecté durablement sa famille, ne l’a pas empêché une quinzaine d’années plus tard, la législation ayant changé, d’ouvrir un nouvel espace de ventes, rue Rossini, juste en face de Drouot ; encore un geste qui n’a pas facilité les relations avec ses confrères quand il a connu de nouvelles difficultés. Un temps, il a aussi racheté la galerie du grand marchand allemand Heinz Berggruen.
Entrepreneur
«Son seul défaut, si l’on veut, était d’être un visionnaire, ajoute Hervé Poulain, et ce fut à l’origine de nombre de ses déboires.» Olivier de Rincquesen le décrit comme «un grand affectif, un homme d’une grande fidélité, mais qui ne portait pas un immense respect pour ce milieu et, évidemment, cela lui a joué des tours». Travailleur infatigable, toujours à l’affût, le commissaire-priseur cultivait une relation de proximité avec ses clients, ne manquant jamais un anniversaire, un enterrement ou une partie de golf. C’est sur le green qu’il a connu l’homme d’affaires saoudien Akram Ojjeh, qu’il a conseillé pour sa collection et à qui il a réussi à vendre le paquebot France, avant de le convaincre de racheter le mobilier de la famille Wildenstein pour le meubler (une entreprise qui n’a pas vraiment abouti). Pierre Amrouche, le spécialiste en arts africain et océanien qui l’a rencontré en 1977 avant d’entamer une longue collaboration à partir de 1983, le voit comme un pionnier toujours en avance pour son temps, «le premier à ouvrir son propre hôtel des ventes, le premier à faire des ventes en duplex au Japon, un homme qui démarchait ses clients jusqu’en Californie, un entrepreneur, ce qui n’était pas très bien vu». Il faut se souvenir qu’à cette époque, un commissaire-priseur comme Hervé Poulain pouvait être sanctionné par la chambre de discipline pour avoir réalisé un dossier de presse. La dignité d’officier ministériel ne pouvait s’encombrer de tels procédés. Avec son énergie et son talent, Guy Loudmer a été le maître d’orchestre de ventes spectaculaires, de celles d’Aimé Maeght et de Tristan Tzara à celle des Bourdon en 1990, qui fut qualifiée de «vente du siècle» dans un marché de l’art alors à son sommet. Il adorait animer une vente, lancer des plaisanteries, taper le marteau après avoir poussé les amateurs juste une enchère au-dessus de ce qu’ils avaient souhaité, et cela lui a beaucoup manqué quand tout s’est arrêté. Guy Loudmer est devenu le trésorier de la fondation Bourdon, née des centaines de millions de la vente, en principe destinés à la protection des animaux ; et il a exagéré, si bien qu’en 1997 sa carrière a connu un coup d’arrêt brutal, quand il a été emprisonné pour abus de confiance. Son séjour à la Santé l’a d’autant plus marqué qu’il a été placé deux fois trois mois en détention préventive, sur fond de conflit familial qui lui fut extrêmement douloureux. La juge craignait une fuite à l’étranger, ce qui n’était pas du tout dans l’esprit d’un homme farouchement attaché à la vie en France. Son entreprise a été liquidée, un confrère resté fidèle, Daniel Boscher, l’ayant aidé à sauver les meubles, et sa condamnation a entraîné sa radiation. Comme le rappelle Olivier de Rincquesen, il se plaignait beaucoup de «n’avoir alors pas été soutenu par ses pairs», qui craignaient d’avoir à payer les pots cassés. Mais, comme le souligne Pierre Amrouche, «Guy Loudmer a toujours fait front, avec beaucoup de courage, tout comme il revendiquait son identité juive, au besoin de manière abrupte». Les collectionneurs et leur famille lui étaient restés fidèles. Devenu conseiller, il s’est trouvé à l’origine ou a contribué à de grandes ventes des années 2000  René Char, Matarasso, Breton, Gaffé, Arp ou encore Vérité , qui ont encore fait date. Mais le marteau lui a manqué.