Gino Di Maggio, militant et collectionneur malgré lui

Le 04 juin 2020, par Stéphanie Pioda

Rare est ce genre d’amateur d’art, dont l’engagement a toujours été un principe éthique, politique et artistique. Portrait d’un grand promoteur de Fluxus, mais aussi des mouvements Gutai et Mono-ha sur la scène internationale.

Gino Di Maggio et Ben aux Abattoirs à Toulouse, février 2020.
Photo Stéphanie Pioda

Gino est une personnalité, un personnage !», prévient Alain Goulesque, directeur de la Fondation du doute à Blois. C’est qu’il faut s’adresser à d’autres pour comprendre Gino Di Maggio, toujours si discret sur lui-même. Ce Sicilien né à Novare en 1940 et qui a fait sa carrière comme ingénieur dans l’industrie pétrolière se reconnaît «curieux». Il s’efface invariablement derrière l’art et ses auteurs, alors qu’il est un acteur important pour la scène culturelle italienne et dans le monde, une figure incontournable pour les mouvements Fluxus, Gutai et Mono-ha : non pas en qualité d’artiste, mais en tant qu’écrivain, éditeur, créateur de la Fondation Mudima à Milan – la première fondation d’art contemporain du pays, lancée en 1989 et qui aurait pu être une «maison Fluxus» vu le nombre d’expositions dévolues à ce groupe – et collectionneur bien malgré lui. Il explique : «À ceux qui me le demandent, je réponds […] que je ne suis pas un collectionneur, parce qu’il est probablement difficile ou inapproprié de définir comme une collection ce que j’ai collecté au hasard pendant toutes ces années. Ce avec quoi je me retrouve est le résultat de rencontres, de situations, de relations humaines qui n’avaient pas pour but premier l’acquisition d’œuvres d’art.» Gino Di Maggio reste convaincu que l’art doit être vivant et que l’essentiel est l’expérience de l’œuvre en train de se faire, le moment du partage.
 

Ben Vautier (né en 1935), N’import quoi est musique, 1989, assemblage sur piano, collection Gino Di Maggio (Milan). © Fabio Mantegna
Ben Vautier (né en 1935), N’import quoi est musique, 1989, assemblage sur piano, collection Gino Di Maggio (Milan).
© Fabio Mantegna


Une histoire d’amitiés
D’où son intérêt pour une création où l’action est fondamentale, comme il le précise dans sa Brève autobiographie : «J’ai toujours été [ce sont] déterminé à suivre ou à poursuivre des situations, des expériences qui sont apparues et […] avérées dans le temps hors champ. Avec les artistes, pour certains trajets, j’ai marché à leurs côtés, en scrutant de près le processus créatif. Ce fut un grand privilège. Ce qui est resté ici n’est que partiellement documenté et me donne l’occasion de rendre hommage à ces extraordinaires amis à qui je dois bien plus qu’une collection.» Sa définition de l’art ? Il renvoie comme une évidence aux mots de Robert Filliou : «L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art.» L’aventure s’est donc écrite autour d’amitiés avec George Brecht, John Cage, Giuseppe Chiari, Philip Corner, Esther Ferrer, Robert Filliou, Allan Kaprow ou Wolf Vostell, mais aussi Marinella Pirelli, Milan Knizak et Jean-Jacques Lebel, Yoko Ono et Nam June Paik, Ben Patterson et Carolee Schneemann… sans oublier Ben Vautier, un compère avec lequel il a pensé la Fondation du doute à Blois – ouverte en 2013. Il y a déposé une partie de sa collection, dont TV-Buddha Duchamp-Beuys de Nam June Paik, Fandango de Wolf Vostell – une série de marteaux actionnés pour frapper sur des portières de voiture –, Piano Piece for David Tudor #1, de La Monte Young… Bien sûr, il ne donne par d’informations sur le nombre total de pièces qu’il a pu réunir, et dont une partie a été donnée en 1998 au musée Vostell Malpartida de Cáceres, en Espagne. L’exposition «Viva Gino !» des Abattoirs de Toulouse en reprend les grandes lignes avec deux piliers que sont le groupe de Marcel Duchamp et le futurisme.
Les dernières avant-gardes
Ensuite, on déroule le nouveau réalisme, les affichistes, les courants asiatiques avec Mono-ha (Koji Enokura, Noriyuki Haraguchi, Nobuo Sekine, Katsuro Yoshida, Lee Ufan…) et Gutai (Shiraga, Toshimitsu, Shimamoto, Tanaka, Yamazaki…), la scène italienne avec le cinétisme et le pop art : soit des mouvements ancrés dans les années 1950-1980 auxquels le collectionneur est resté fidèle. Ils appartiennent à cette époque qui a vu naître les «dernières avant-gardes», comme l’analyse Ben. Pour Gino Di Maggio, la source de cette histoire est le futurisme, qu’il découvre «par hasard» à plus de trois mille kilomètres de sa Sicile natale. «On vivait dans un monde qu’on appelle occidental dans lequel il n’y avait pas de relation avec l’art, pas de publication, pas un journal qui parlait d’histoire de l’art. À 19 ans, je suis allé en Union soviétique, un pays communiste où j’ai rencontré des jeunes comme moi, très cultivés. Ils connaissaient Malevitch, bien sûr, mais parlaient tout le temps de Filippo Tommaso Marinetti. Nous, Italiens, répondions que naturellement, nous connaissions, mais nous ne savions rien de lui ! Dans un régime stalinien et dictatorial, nous avons découvert la pensée libre de l’art futuriste.» C’est que dans l’Italie des années 1950, Marinetti était tombé en disgrâce de par son engagement auprès de Mussolini, ayant défendu les valeurs fascistes au point d’espérer que son mouvement devienne celui officiel du régime. Manque de chance pour lui, sa radicalité anticléricale était incompatible avec le besoin du Duce de se rapprocher de la papauté.

 

Exposition « Viva Gino ! » aux Abattoirs, à Toulouse,avec au premier plan I colori della musica (1989) d’Arman. © Fondazione Mudima, Milan
Exposition « Viva Gino ! » aux Abattoirs, à Toulouse,avec au premier plan I colori della musica (1989) d’Arman.
© Fondazione Mudima, Milan. Photo : Boris Conte


Promouvoir un art vivant
Bien évidemment, ce n’est pas la dérive idéologique du futurisme qui intéresse Gino Di Maggio, mais la façon dont cette avant-garde a bousculé l’Europe dans les années 1910-1920, en posant les bases de la performance, en assumant une poésie où les mots sont en liberté, en repensant l’espace même de la création – intégrant par là le spectateur – et en revendiquant un art total, mêlant cinéma, littérature, poésie, arts plastiques… Le manifeste publié dans Le Figaro le 20 février 1909 (après avoir paru dans la Gazzetta dell’Emilia le 5) appelle à faire table rase du passé, dynamiter les codes, les musées et cette Italie «poussiéreuse» – «Nous avons trop de vieilles pierres sur les épaules». Le futurisme n’est pas seulement une aventure plastique, mais une révolution intellectuelle dont l’ambition est de repenser le monde à travers une nouvelle valeur, la vitesse. Une radicalité que l’on retrouve dans Fluxus et le manifeste de son fondateur George Maciunas, à New York en 1963. Il entend «purger le monde de la maladie bourgeoise […], de l’art mort, de l’imitation, de l’art abstrait, illusionniste, mathématique», «promouvoir un art vivant», «anti-art», une attitude envers l’art et la vie. Pour le collectionneur, l’art n’est pas non plus qu’une question d’esthétique. Communiste à 19 ans, il l’est encore aujourd’hui, dans sa 80e année. «On ne peut pas changer», admet-il. «Il arriva qu’avec les textes des anciens philosophes (surtout Platon), j’aie appris à penser, à raisonner. Avec ceux de Marx, Engels et Lénine, j’ai commencé à comprendre». Quant à l’art, il lui a permis de se positionner, de se comporter. Voilà les trois étages de la fusée Di Maggio. «Sa conception de l’art est très politique dans le bon sens du terme et très sociale, comme Fluxus défendant l’idée que l’art et la vie doivent se confondre», précise Alain Goulesque. Toujours «artiviste», l’homme développe un projet avec Ben en Sicile «pour les vingt-trente prochaines années», plaisante-t-il : créer des résidences et permettre à l’art de repeupler des villages abandonnés et relancer l’économie de certaines régions. Pour conclure, on pourrait s’amuser à pointer une petite contradiction chez Gino Di Maggio : comment concilier le principe même de la collection avec ce qui est fondamental pour lui, l’attitude, l’événement, l’immatériel, l’action ? Celle-ci constitue finalement un témoignage, mais elle joue aussi le rôle de porte-parole des artistes qui y figurent. Il est hors de question de la muséifier, d’où par exemple la présentation des treize «Tableaux-pièges» de Daniel Spoerri à Blois sans vitre de protection, à hauteur des visiteurs. L’art est avant tout une expérience à partager.

Gino Di Maggio
en 5 dates
1970
Ouvre à Milan la galerie Breton (une association culturelle), puis l’année suivante la maison d’édition et galerie Multhipla
1989
Crée la Fondation Mudima à Milan
1993
Conçoit et organise les expositions de tous les artistes Gutai à la Biennale de Venise
1994
Présente l’exposition «Italiana. From Arte Povera to Transavanguardia» à la Nippon International Contemporary Art Fair (NICAF) de Yokohama
2015
À l’occasion de l’Exposition universelle, consacre une rétrospective au mouvement Mono-ha
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne