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Gérard et Jeanne-Yvonne Borg, l’art et la mémoire du cirque

Publié le , par Ezra Nahmad

Des affiches rares, des peintures, des estampes japonaises, des photographies, mais aussi des costumes et des objets issus de l’univers circassien composent la collection unique du couple rouennais. Elle leur vaut une reconnaissance internationale.

Gérard et Jeanne-Yvonne Borg, l’art et la mémoire du cirque
© Marie-Pierre Moinet

Votre collection ne ressemble à aucune autre : quand et comment l’avez-vous commencée ?
Gérard Borg Nous avons commencé à collectionner avant d’atteindre nos vingt ans, avec des budgets modestes. La passion, la ténacité et l’expertise acquise au fil des ans nous ont permis de mettre sur pied un témoignage complet du monde de l’art associé au cirque. Notre collection réunit toutes sortes d’œuvres d’art et d’objets, choisis dans leur grande majorité avec un souci d’exigence. L’émotion au moment de la découverte éveille souvent l’envie d’acquérir, mais nous avons toujours été attentifs à la couleur, à la qualité, au rendu poétique de l’atmosphère circassienne, au récit ou au rêve. Fruit de notre goût, la collection n’est pourtant pas attachée à un style particulier ou une tendance culturelle circonscrite, c’est un ensemble réuni pas à pas pendant cinquante ans, ouvert sur le monde du cirque.

À quand remonte votre passion ?
G. B. À l’âge de 6 ans, j’ai assisté au débarquement du cirque Amar dans le port de Bône en Algérie (Annaba) et plus tard, au cours de mes vacances à Pau, j’ai côtoyé les grands cirques pendant leur tournée d’été : Radio Circus, Grand Cirque de France, Bouglione, les coulisses de Pinder. J’étais intéressé par les gigantesques affiches bariolées et je conservais systématiquement les programmes et les affichettes. Alors étudiant en médecine –Jeanne-Yvonne est bioclinicienne et chercheuse en hémostase-hématologie, Gérard est médecin, ndlr –, j’ai employé mes économies à l’achat d’affiches anciennes avec une acquisition décisive à l’Hôtel Drouot : un lot du plus grand chapiteau du monde, Barnum et Bailey, de la tournée française de 1902. Lorsque j’ai rencontré Jeanne-Yvonne, étudiante comme moi, elle partageait la même passion. Chaque mardi après-midi, je fréquentais les antiquaires et les boutiques d’affiches anciennes, rue Bonaparte notamment, et j’assistais à de nombreuses ventes de la maison Camard. Longtemps, l’affiche et la gravure sont restées le seul département de notre collection, puis le cirque nous a conduit vers d’autres disciplines. Il façonne nos vies, nous conduit à la découverte des cirques et des artistes sous les plus grands chapiteaux du monde. Nous avons passé de nombreux étés, avec nos enfants, à partager la vie des circassiens – nous accueillons même chez nous des circassiens en convalescence –, et à former notre œil dans les plus beaux musées.
 

Utagawa Yoshitoyo, Léopard en cage, estampe, 1860, collection J. Y. et G. Borg. Photo : Yohann Deslandes
Utagawa Yoshitoyo, Léopard en cage, estampe, 1860, collection J. Y. et G. Borg.
Photo : Yohann Deslandes

Comment est constituée votre collection ?
Jeanne-Yvonne Borg Le premier noyau est un fonds d’environ trois mille affiches anciennes, lithographies sur bois ou sur pierre, de 1785 à 1950, signées par de grands illustrateurs comme Jules Chéret, Pal, Orazi, Caran d’Ache, Soury, Magne, Florit, mais aussi de grands imprimeurs comme Strobridge ou Friedländer, et dont la plupart sont entoilées et restaurées. Des peintures de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe siècle, notamment autour de la riche époque de Medrano à Montmartre, véritable foyer d’artistes, sont venues s’y ajouter avec des œuvres de Faverot, Paul Colin, Max Jacob, Alfred Brenet, Lucien Simon, les demoiselles Vesque, Richard Ranft, Pierre De Bellay, Jean Cocteau, Jean-Richard Goubie, Lambron des Piltières, Enric Miralles… La centaine d’ukiyo-e des périodes d’Edo et Meiji, sur les cirques, acrobates et montreurs de singes, compose quant à elle un ensemble unique. Mais il y a aussi des fonds thématiques autour des tournées de Barnum en France en 1902, de Buffalo Bill en France en 1889 et 1905, de Sarrasani en Argentine, du cirque Myers, un ensemble de photographies anciennes de chapiteaux, artistes, grandes familles circassiennes, notamment du photographe américain d’entre les deux guerres Édouard Kelty, et des gigantesques panoramiques de ses confrères. Ou encore les costumes et maquettes originales de célèbres designers comme Don Foote ou Jean Eden, pour le spectacle Alegría du Cirque du Soleil, un rare costume de Tom Pouce, et enfin un fonds d’assiettes et faïences décoratives sur le thème du cirque.

Quelles sont les pièces les plus importantes, selon vous ?
G. B. Une huile sur toile de Joseph Faverot, intitulée Spectacle à Médrano (vers 1895), notre ensemble d’estampes japonaises bien sûr, mais aussi un merveilleux tableau de Max Jacob, Au cirque, daté 1928, et deux affiches-portraits de Buffalo Bill jeune : une de 1888 par Henry Atwell Thomas, sur un fond chatoyant or, et une immense affiche de 1886 par Hoon, à Baltimore, l’un des premiers portraits de Cody (Buffalo Bill), entouré d’un « marli » magnifique d’Indiens emplumés. Ainsi que le costume du clown blanc Weber Rehde au cirque Gruss-Jeannet, produit par Vicaire, costumier du Moulin-Rouge et du Lido de Paris.

Vous êtes devenus, au fil des ans, des experts reconnus.
J.-Y. B. Nous intervenons dans des forums et congrès internationaux, mais nous entretenons des relations particulières avec le Ringling Museum de Sarasota, en Floride, où nous nous rendons régulièrement pour aider la conservatrice dans l’évaluation et le catalogage du fonds. Nous sommes aussi membres depuis 1976 de la Circus Historical Society et nous y avons fait plusieurs communications. En 1983, nous avions été reçus officiellement en URSS, et avons sillonné les pays de l’Est avant 1989. Nous projetons d’aller prochainement sur les traces du colonel Cody, de Denver à Yellowstone.
 

Joseph Faverot (1862-1918), Écuyères et clowns au cirque Medrano, huile sur toile, vers 1900, collection J. Y. et G. Borg. Photo : Yohann
Joseph Faverot (1862-1918), Écuyères et clowns au cirque Medrano, huile sur toile, vers 1900, collection J. Y. et G. Borg.
Photo : Yohann Deslandes

Les musées et institutions s’intéressent-ils à ce patrimoine, ou seulement les collectionneurs privés ?
G. B. Il existe de nombreux fonds en Europe et aux États-Unis, d’importance et de qualité diverses. Mais ici, la distinction habituelle entre collections publiques et privées n’est pas tranchée, les structures sont mixtes, souvent jumelées à des festivals. La TOHU, Cité des arts du cirque de Montréal, est « une grappe sectorielle dédiée au cirque contemporain », réunissant l’École nationale du cirque et le siège international du Cirque du Soleil. Le Ringling Museum se compose d’un musée qui abrite la collection artistique de John Ringling, avec notamment des œuvres de Vélasquez, Greco, Rubens, et, dans le même périmètre, un grand musée du cirque et la villa Ca’ d’Zan, librement inspirée d’un palais vénitien, où vécurent John Ringling et son épouse. Le patrimoine du cirque se trouve dans une sorte d’entre-deux, il n’est pas encore doté de musées « classiques » : il appelle à inventer des formules patrimoniales inédites.

Votre collection a été présentée récemment à Rouen, dans quatre musées, dont celui des beaux-arts. Comment est né ce projet ?
J.-Y. B. L’exposition « Cirque et Saltimbanques » (voir Gazette n° 3 de 2022) est le fruit de notre initiative : les rencontres et les échanges avec le directeur des musées Sylvain Amic (voir Gazette n° 41 de 2017) depuis cinq ans ont permis d’aboutir à cette manifestation. Le public a répondu présent avec enthousiasme et les retours de la presse ont été très positifs. Nous avons toujours de nombreux projets, mais nous rêvons d’un vaste musée du Cirque, qui regrouperait l’ensemble de notre fonds et serait accessible aux chercheurs et aux universitaires. Ce n’est pas facile, car le patrimoine du cirque ne peut pas être montré comme les objets d’art ou d’ethnologie classiques, il doit être jumelé au spectacle vivant, et faire l’objet de projets modernes et ambitieux, peut-être même internationaux, donc de projets d’avenir. Or, les élus et les décideurs ont du mal à se projeter dans ce type de schéma. Notre donation ne pourra se faire que dans le cadre d’un programme vivant, nous ne voulons pas d’un enterrement !

à voir
« Cirque et saltimbanques », musée des beaux-arts,
esplanade Marcel-Duchamp, Rouen (76), tél. : 02 35 71 28 40,
www.mbarouen.fr

« Cirque et Japon », musées Beauvoisine,
198, rue Beauvoisine, Rouen (76), tél. : 02 35 71 41 50,
Jusqu’au 17 mai 2022.
museedesantiquites.fr
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