Garanties : le club des cent joue à qui perd gagne

Le 06 juin 2019, par Vincent Noce
 

Derrière le rideau des salles de ventes new-yorkaises se cachent des joueurs nourrissant une curieuse perversion : ils enchérissent en espérant secrètement perdre. En mai, près de 1,7 milliard de dollars a changé de mains dans les soirées de prestige chez les deux majors. Ce résultat est pour une bonne part imputable à des investisseurs ayant misé sur certains lots. Le système permet aux compagnies de couvrir les garanties qu’elles doivent offrir aux vendeurs les plus importants, dans cette concurrence absurde qui les conduit même à annihiler leurs honoraires. Avant la vente, elles signent avec un tiers une «enchère irrévocable», généralement inférieure à l’estimation basse. Si personne n’enchérit, l’intéressé emporte la pièce. Si les enchères montent, il peut percevoir une commission ou partager le surplus. Vu le succès de la formule, cette part, qui pouvait aller jusqu’à 50 % il y a une dizaine d’années, a été ramenée autour de 15 à 30 %. Chez Sotheby’s, un quart des œuvres bénéficiait de cette couverture. Il a rapporté plus de 40 % des 690 M$ recueillis, grâce aux Meules, qui ont doublé leur estimation de 55 M$. Celui ayant contracté une garantie sur ce Monet est donc susceptible d’avoir empoché une quinzaine de millions de dollars en moins d’un quart d’heure. Ces arrangements, tout comme l’identité de ces spéculateurs, sont secrets. Un «garantisseur» peut ainsi très bien relancer les enchères, faisant gonfler son bénéfice ou défendant la cote d’un artiste, sans que personne ne s’en doute. Et s’il remporte la bataille, il aura finalement payé moins cher que ses adversaires, ce qui rend les duels nettement moins chevaleresques. Ces combinaisons clandestines peuvent se nouer au détriment des vendeurs. Leur profit est réduit d’autant. En réalité, fréquemment, quand se présente un lot «garanti», personne ne lève la main. Ce système décourage les enchérisseurs, qui ont été tenus à l’écart d’un déballage d’avant-vente réservé à quelques grandes fortunes. Ils sont désormais une centaine à avoir accès à ce club très privé. Ils n’étaient qu’une douzaine il y a cinq ans, ce qui témoigne de l’importance prise par ce phénomène. L’information des consommateurs demeure minimale. Les lots concernés doivent être marqués d’un logo dans le catalogue, mais comme les experts s’évertuent à trouver des garanties jusqu’à la dernière minute, les commissaires-priseurs peuvent se contenter d’énumérer une liste en vrac en début de session. Par-dessus tout, ce signe distinctif ne se retrouve pas sur les sites. Christie’s est apparue plus prudente, puisque les garanties ont profité à 20 % de ses lots, moins qu’en 2018. Le lapinou de Koons a doublé le record pour l’artiste sans garantie aucune. La maison se veut rassurante : «Ce choix est celui de chaque client ; il peut donc y avoir des hauts et des bas. Les garanties nourrissent bien des fantasmes, mais elles interviennent pour moins de 1 % des lots mis en vente dans l’année». Certes, mais comme on l’a vu, c’est le 1 % qui compte vraiment, notamment en art contemporain. Après la crise de 2008, ce mode de financement avait pratiquement disparu, pour rebondir de plus belle. En novembre, dans les ventes de prestige, il avait augmenté de 40 % en un an, accaparant 60 % du montant final. Le commerce de l’art se prend pour un marché de futures. Des prêts sont proposés pour s’engager dans une garantie. Un outil a été autorisé sur la place de Londres pour découper les garanties en parts, qui peuvent se revendre. Mais certains opérateurs peuvent avoir accès à des informations privilégiées, par exemple s’ils sont proches d’un responsable d’une maison de ventes, s’ils conseillent certains clients pour la vente ou même s’ils détiennent des ordres pour enchérir. Délit d’initié ? Le marché de l’art, qui n’a que la beauté en tête, ne connaît pas des mots aussi vilains.

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