Françoise Darmon, pionnière du design

Le 11 janvier 2018, par Annick Colonna-Césari

Passionnée d’art conceptuel, cette consultante en design, collectionneuse et mécène, milite depuis trente ans en faveur d’un dialogue entre créateurs et entreprises. Rencontre à l’occasion de la publication de son dernier ouvrage.

Françoise Darmon à côté d’un Sushi Mirror (2012) des frères Campana.
© Jean-François Robert


Elle a connu les premiers bouillonnements de l’art contemporain, dans le sillage de l’ouverture du Centre Pompidou, et Daniel Buren bien avant que le scandale de ses Colonnes n’ébranle le microcosme parisien. Mais c’est auprès de Philippe Starck que Françoise
Darmon a commencé à se forger un nom, persuadée, comme lui, que le design est la concrétisation d’une réflexion sur le monde. En 1992, elle avait publié un ouvrage, intitulé
Du sens dans l’utile (éditions du Chêne), dans lequel elle mettait en lumière le rôle déterminant de la création dans le passage du «produire plus» cher à la société de consommation au «produire mieux». La voici qui reprend aujourd’hui son cheval de bataille dans un second opus, baptisé du même nom et paru aux éditions Skira. Que de bouleversements en quinze ans ! «Les nouvelles technologies se sont développées et alors que la Terre s’épuise, nous sommes encombrés d’objets/déchets dont on ne sait que faire, analyse-t-elle. Je voulais voir comment créateurs et entreprises s’étaient adaptés aux mutations, comment ils répondaient aux défis de notre époque… » Ce qui n’a pas changé en revanche, c’est que la dame, devenue entre-temps collectionneuse, navigue toujours entre art et design, ainsi qu’en témoignent ses nombreuses activités. Présidente du prix Découverte des Amis du Palais de Tokyo jusqu’en 2015, elle appartient à présent au Groupe d’acquisition pour le design du musée national d’Art moderne, au Centre Pompidou. Membre de l’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français), elle a participé en 2017 au comité de sélection du prix Marcel-Duchamp et enseigne, dans le cadre du Master «Luxe» de l’université Paris-Dauphine, «l’histoire du design et de l’art au XXe siècle». Dans son appartement parisien se côtoient des pièces de créateurs des deux disciplines, reflets d’une trajectoire de vie faite de rencontres et de convictions.

 

Matali Crasset, N Chair.
Matali Crasset, N Chair.© Felice Rossi


De Buren à Starck
À vrai dire, rien ne la prédestinait à évoluer dans un tel univers. Son père l’avait imaginée pharmacienne et, pour avoir la paix, elle a fait quatre années d’études dans cette voie, «tout en ayant conscience que je n’exercerais jamais», avoue-t-elle. Puis, après s’être mariée, la rebelle décide de s’inscrire à l’École du Louvre, «sans imaginer qu’un jour je travaillerais dans ce domaine». Elle savait juste qu’elle voulait vivre avec son temps et trouver son chemin. Sa rencontre, vers la fin des années 1970, avec Ghislain Mollet-Viéville lui ouvre l’horizon. Car ce spécialiste de l’art conceptuel l’introduit dans le milieu, l’initie. «J’aimais l’écrit, la littérature. Cette idée du concept vu comme œuvre d’art me correspondait.» Et la jeune Françoise «entre en religion». Une révélation au point de tout casser dans son appartement, de supprimer murs tendus de soie et rideaux de taffetas, pour retrouver l’atmosphère des lofts américains. Elle va jusqu’à vendre le piano de maman, un quart de queue Gaveau de 1920, pour s’offrir sa première œuvre d’art. Pas n’importe laquelle : elle demande à Daniel Buren, auquel Ghislain Mollet-Viéville l’avait présentée, d’intervenir in situ, en investissant l’alcôve de la salle à manger. Le Buren, depuis, n’a pas bougé. Françoise Darmon se souvient de son installation comme si c’était hier. Et pour cause… Il avait provoqué un tollé dans la famille, sort qu’allait subir plus tard son Sol LeWitt, découvert chez Yvon Lambert et surnommé par son entourage le «casier à bouteilles». Ce dernier, lui aussi, est toujours en place, rejoint au fil des années par d’autres œuvres, signées Sophie Calle, François Morellet ou Mathieu Mercier. «En fait, précise Françoise Darmon, c’est par l’art conceptuel que je suis arrivée au design.»
Trouver un créateur capable de donner du sens à l’objet
En 1983, elle visite le Salon des artistes décorateurs au Grand Palais. Y sont notamment exposés des prototypes de meubles, destinés aux appartements privés de l’Élysée. Elle «tombe en extase» devant l’un d’eux : un fauteuil club évidé en métal. «Il m’évoquait, je ne sais pourquoi, une sculpture de Carl Andre», se souvient-elle. Elle cherche à en rencontrer l’auteur, qui n’est autre que Philippe Starck. Alors en train d’achever le café Costes, il est déjà connu, mais ne jouit pas encore d’une aura internationale. La pasionaria de l’art conceptuel s’enthousiasme pour le discours du designer, partisan du «minimum de matière, pour un maximum de service». Et entre les deux, le courant passe. Starck lui propose de l’aider à chercher un industriel susceptible d’éditer son siège. Elle accepte et, même si elle n’y parvient pas, se fera dévoiler par lui pendant six mois les coulisses du métier. Françoise Darmon a, cette fois, trouvé sa voie. En 1984, elle lance sa société, Creative Agent Consultants. Son objectif ? Faire le lien entre designers et industriels. «Je n’étais pas un agent au sens traditionnel du terme, explique-t-elle, car je ne représentais pas les créateurs, mais lorsqu’une entreprise m’adressait une demande, je la mettais en contact avec celui qui lui correspondait.» Traduisez : qui était capable de repenser la fonction des objets, de leur donner un sens, qu’il s’agisse de mobilier pour une maison, d’outils de la vie quotidienne ou de bâtiments dans la ville. Elle accompagne ensuite le projet retenu, de la constitution du devis à la réalisation finale. Ainsi se sont succédé les collaborations, entre L’Oréal et Patrick Naggar ainsi que Dominique Lachevsky pour la PLV du parfum Paloma Picasso, entre Orangina et Matali Crasset pour une ligne de verres, entre Sylvain Dubuisson et Guy Degrenne pour des services de table… «Je suis passée du concept en œuvre d’art à l’objet, mise en forme d’une pensée», résume-t-elle.

 

Mathieu Mercier, Drum and Bass Brabentia, 2015.
Mathieu Mercier, Drum and Bass Brabentia, 2015.© mathieu mercier


Transmission et collection
C’est cette connaissance approfondie de l’entreprise et sa proximité avec les designers qui l’ont amenée dans les années 1990 à la rédaction de son premier ouvrage, Du sens dans l’utile. Et le destin, à nouveau, s’est emballé. François Barré, fraîchement nommé à la tête du Centre Pompidou, la sollicite pour réaliser une série de films documentaires, «Histoires d’objets», composés de portraits de designers, qui seront par la suite diffusés sur Paris Première. Parallèlement à l’activité de son agence, Françoise Darmon s’attachera de plus en plus à «transmettre». D’où les cours dispensés dans l’une des écoles de commerce françaises les plus réputées (l’ESCP), et la multiplication de colloques et conférences. Jusqu’à ce que germe l’idée de ce second livre, dont elle confiera la direction artistique à Philippe Apeloig, auteur de la signalétique du Louvre Abu Dhabi. Selon le principe du premier, il réunit, sous forme d’interviews, huit exemples d’entreprises qui ont su caler leur stratégie sur la réflexion des créateurs, qu’il s’agisse de Jean-Claude Decaux avec Caterina et Marc Aurel, des Galeries Lafayette avec Rem Koolhaas, ou encore du groupe Renault avec Ross Lovegrove. Tout au long de sa carrière, la consultante a peaufiné sa collection. Mais, insiste-t-elle, «je ne fais pas mon petit marché de l’art. Mes achats sont à chaque fois le fruit de rencontres, culturelles et intellectuelles. » Dans son appartement, on trouve une étrange pendule sans aiguille, conçue dans les années 1980 par Sylvain Dubuisson, aussi bien qu’une gravure de Camille Henrot, repérée bien avant qu’en 2013 elle n’ait été récompensée d’un Lion d’argent à la Biennale de Venise. La dernière acquisition de François Darmon est une œuvre du minimaliste Vittorio Santoro, l’un des nominés du prix Marcel-Duchamp 2017. «J’aime l’intelligence de son propos», apprécie-t-elle, fidèle à ses convictions. Le concept, avant tout. 

À LIRE
Françoise Darmon, Du sens dans l’utile, éditions Skira, 2017, bilingue français/anglais, 224 pp., 160 ill., 49 €. 
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