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Fragonard sous d’autres éclairages à la galerie Éric Coatalem

Publié le , par Agathe Albi-Gervy

À Paris, la galerie Éric Coatalem expose cinquante tableaux et dessins de Jean-Honoré Fragonard : des prêts exceptionnels – parfois inédits – de collectionneurs privés, qui explorent notamment des facettes peu connues d’un artiste galant, mais pas seulement.

Autoportrait dit aux deux cercles, d’après Rembrandt, 1773, pinceau, lavis brun et... Fragonard sous d’autres éclairages à la galerie Éric Coatalem
Autoportrait dit aux deux cercles, d’après Rembrandt, 1773, pinceau, lavis brun et pierre noire sur papier vergé, 27,2 21,7 cm (détail).

Fin 2019, peu avant la pandémie, la galerie Éric Coatalem avait consacré un accrochage temporaire aux natures mortes françaises du XVIIe siècle. « La galerie était pleine tous les jours », se souvient avec enthousiasme le marchand. « C’était un plaisir et une joie de découvrir que les visiteurs aimaient observer et connaissaient les œuvres. Il y eut de nombreux échanges et beaucoup d’intérêt. J’ai donc décidé que j’allais essayer de montrer, une fois tous les dix-huit mois, un grand maître du XVIIIe siècle – Greuze, Boucher, Vigée Le Brun ou d’autres ». Pour le second rendez-vous (faisant suite à « Hubert Robert, de Rome à Paris », en 2021), honneur est fait à Jean-Honoré Fragonard, représenté par une cinquantaine d’œuvres, dont quarante-cinq sont des prêts de particuliers. Seules cinq œuvres sont à vendre. Dix-neuf collectionneurs ont accepté de prêter leurs précieux trésors, la plupart venant de Londres, Madrid, Bruxelles, de Suisse ou des États-Unis. Certaines toiles, jalousement conservées par leurs propriétaires, n’ont pas été vues depuis un demi-siècle, et pas même montrées dans leurs pays respectifs. Convaincre les prêteurs n’a pas été le plus difficile, les réponses étant la plupart du temps immédiates. En revanche, les trouver et les contacter a constitué « un travail de longue haleine, mais passionnant ».

 

L’aubergiste fait boire Don Quichotte,d’après Don Quichotte, vers 1790-1792, pinceau et lavis d’encre noire et pierre noire sur papier ver
L’aubergiste fait boire Don Quichotte, d'après Don Quichotte, vers 1790-1792, pinceau et lavis d’encre noire et pierre noire sur papier vergé, environ 40 27,8 cm.


De belles provenances
Treize d’entre elles exposées ont ainsi transité par la galerie Éric Coatalem, soit un quart de l’ensemble. Quatre dessins de Fragonard et un tableau de Marguerite Gérard retrouveront même les cimaises sur lesquelles ils étaient accrochés du temps de la galerie Cailleux, créée en 1923 par Paul Cailleux et installée, jusqu’à sa fermeture en 2000, à l’adresse occupée depuis 2014 par la galerie Coatalem. La plupart des dessins et tableaux de la sélection bénéficient de provenances prestigieuses, remontant souvent au XIXe, parfois même au XVIIIe siècle. Citons seulement les collections Leroy de Senneville, Vassal de Saint-Hubert ou Lourdet de Santerre, mais surtout celle d’Hippolyte Walferdin (1795-1880), qui a eu entre ses mains plus d’un quart des œuvres aujourd’hui dévoilées. Physicien, homme politique, employé des douanes et éditeur de Diderot, Walferdin était également un grand amateur d’art qui possédait quatre-vingts tableaux et plus de sept cents dessins de Fragonard – il en légua quelques-uns au musée du Louvre. Les visiteurs auront en outre l’occasion exceptionnelle d’observer certaines œuvres inédites, très souvent redécouvertes récemment par des salles de ventes ou par Éric Coatalem, qui a ainsi identifié une sanguine jusque-là considérée comme perdue. Le Portrait présumé de Marie-Anne Fragonard, petite huile sur panneau haute de 19 cm, en fait partie : récemment apparue sur le marché parisien, cette esquisse sans glacis nous offre une nouvelle image de l’épouse du maître, déjà connue par plusieurs portraits exécutés par le peintre.
 


Des moulins hollandais à ceux de Don Quichotte
L’accrochage permet également de (re)découvrir Fragonard dans toute sa complexité, en exploitant certains thèmes moins évidents. « Je n’aime pas les images stéréotypées. Il ne faut pas se cantonner à celle d’un Fragonard frivole. Il est beaucoup plus subtil et merveilleux que ce que l’on veut bien lui accorder », explique Éric Coatalem. À Paris, les deux dernières expositions muséales majeures consacrées à Fragonard se sont intéressées à lui en tant que peintre des galanteries, des frivolités : « Fragonard amoureux. Galant et libertin », organisée en 2015-2016 au musée du Louvre, et « Fragonard, les plaisirs d’un siècle », au musée Jacquemart-André en 2007-2008. Il faut remonter aux années 1987-1988 pour retrouver la dernière exposition monographique française traitant de l’ensemble de son œuvre, orchestrée par Pierre Rosenberg au Grand Palais, à Paris, puis au Metropolitan Museum de New York. La galerie Cailleux avait d’ailleurs organisé concomitamment son propre accrochage intitulé « Aspects de Fragonard : peintures, dessins, estampes ». À la galerie Coatalem, des facettes moins connues de son art sont aujourd’hui mises en lumière, à l’image de son séjour en Flandre et en Hollande en 1773 – une période peu étudiée –, qui lui a permis de livrer de délicieux paysages rivalisant avec la touche de Ruisdael ou celle d’Hobbema. Ses formats eux-mêmes sont ceux des maîtres hollandais. Deux des cinq peintures de paysages « nordiques » ici exposées, formant pendant, ont été rassemblées en 2017, lorsque leur propriétaire a acquis la seconde, quinze ans après avoir acheté la première. De cette production est également dévoilé un Autoportrait dit aux deux cercles, d’après Rembrandt, dessin exécuté au pinceau, lavis brun et pierre noire lors d’une étape à Bruxelles, à l’été 1773 : l’artiste visite alors la collection du banquier Daniel Danoot et immortalise l’autoportrait de Rembrandt lui appartenant. Ce rare témoignage des interprétations de Fragonard d’après les maîtres n’avait jamais été exposé. Une autre facette peu connue du peintre français est celle de ses illustrations de grands poèmes ou romans, comme la Jérusalem délivrée du Tasse, les Contes de La Fontaine, ou La Reine de Golconde du chevalier de Boufflers. Il livra 179 dessins d’après le Roland furieux de l’Arioste, mais 26 seulement d’après Don Quichotte de Cervantès. De cette dernière série, rarissime, un collectionneur prête ici deux feuilles. Achetées toutes deux il y a vingt-cinq ans, elles n’ont jamais été montrées depuis.
 

Le Torrent, vers 1763-1773, huile sur papier marouflé sur toile, 27 x 37 cm.
Le Torrent, vers 1763-1773, huile sur papier marouflé sur toile, 27 37 cm.


Mises à jour
Outre des raretés, des inédits et des thèmes peu souvent soumis au regard du public, l’exposition livre un catalogue rédigé par Sarah Catala, docteure en histoire de l’art, chercheuse associée au laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes et dix-huitiémiste spécialiste d’Hubert Robert. En 2015, elle avait déjà composé pour la galerie Coatalem un Hommage à la galerie Cailleux et La Matière à l’œuvre. Redécouverte du Lion de Fragonard. De Fragonard, Sarah Catala offre une analyse complète, sensible aux aspects techniques de sa pratique picturale et contextualisant sa production. Grâce à sa fine connaissance du collectionnisme et des processus créatifs au XVIIIe siècle, le lecteur est plongé dans l’atelier de l’artiste. La fin de l’ouvrage – préfacé par Eunice Williams de l’université de Harvard – offre un réel intérêt pour les chercheurs et les marchands, avec une quinzaine de pages fourmillant de détails, une riche bibliographie, mais surtout les fiches complètes des œuvres exposées, de leur historique, leur bibliographie associée et leurs expositions. Axel Moulinier, docteur en histoire de l’art et spécialiste d’Antoine Watteau, a eu la charge laborieuse de vérifier autant que possible chaque information, chaque provenance, chaque numéro de page, dans toutes les bibliothèques concernées. « Ceux qui souhaitent travailler sur ces œuvres-là de Fragonard sont désormais certains d’avoir la bonne provenance, le bon historique et la bonne bibliographie », précise Éric Coatalem. Il faut dire que certaines informations étaient obsolètes, la dernière grande monographie de Fragonard datant de 1987, avec la publication de Jean-Honoré Fragonard : vie et œuvre : catalogue complet des peintures, par Jean-Pierre Cuzin (Fribourg, Office du livre), ou même de 1983, avec le Fragonard de Jean-Jacques Lévêque (Paris, Siloé). Une mise à jour était donc nécessaire.

à voir
Fragonard, collections privées, galerie Éric Coatalem,
136, rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris VIIIe, tél. : 01 42 66 17 17.
Jusqu’au 17 décembre 2022.
www.coatalem.com/fr/
 
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