Film : Eiffel, le magicien de l’acier

Le 05 octobre 2021, par Camille Larbey

Sous couvert de romance contrariée entre l’ingénieur et un amour de jeunesse, Eiffel retrace la construction de ce « machin qui sert à rien et qu’il faudra démonter juste après », comme on le désignait à l’époque.


 

Utile, démocratique et qui restera après nous. » Voici la consigne de Gustave Eiffel (Romain Duris) à ses équipes pour l’élaboration d’une tour métallique, à l’occasion de la prochaine Exposition universelle de 1889. C’est aussi le programme que s’est donné ce biopic au romançage assumé. « Utile », le film l’est sans aucun doute. Eiffel déroule les grandes étapes de la construction, du pénible processus créatif à l’édification fastidieuse. Le didactisme un peu appuyé de certaines scènes – Eiffel expliquant aux édiles de Paris le principe des caissons à air comprimé au moyen d’une maquette – permet malgré tout de saisir les enjeux techniques soulevés par ce chantier monumental. « Démocratique », c’est le souci majeur du film. Pour ne pas ressembler à un luxueux documentaire sur la tour, le récit se structure autour d’une histoire d’amour contrarié entre « le magicien de l’acier » et Adrienne (Emma MacKey). Une femme rencontrée vingt-cinq ans plus tôt lorsque le jeune ingénieur collabora à la construction de la passerelle Saint-Jean, à Bordeaux. À ce moment de leur vie, ils partagent un besoin de s’affirmer : lui comme modeste ingénieur au milieu de bourgeois hautains, elle comme femme brimée par une société patriarcale. Cet amour perdu est interprété par Emma MacKey. L’actrice franco-britannique, révélée l’an passé avec la série télévisée anglaise Sex Education, dégage un magnétisme rare. Face à elle, Romain Duris compose un Eiffel humble, touchant en père dépassé par une fille pressée de se marier. Eiffel brosse le portrait non pas d’un ingénieur mégalo mais d’un homme pour qui technicité va de pair avec sensibilité. Le film se veut également démocratique dans sa forme. Le réalisateur Martin Bourboulon, venu de la comédie, a déclaré en interview avoir cherché une mise en scène « large », balayant ainsi différents genres : aux moments d’intimité filmés caméra à l’épaule, dans la veine naturaliste, se répondent des scènes plus impressionnistes en plan fixe, propres aux films d’époque, et des mouvements d’appareil complexes qui sont la signature du cinéma épique. En résulte l’agréable sensation d’un film horizontal qui ne prend de haut ni son sujet – ce qui serait difficile quand celui-ci culmine à 300 mètres – ni ses spectateurs. Le chantier de la tour offre tout de même quelques grands moments spectaculaires. Quant à savoir si Eiffel, le film, « restera après nous », laissons le temps faire son œuvre et apporter la réponse dans vingt ou trente ans.
 

© crédit photo: Antonin Menichetti
© crédit photo: Antonin Menichetti


L’incroyable histoire du scénario
Si Dreyfus, le Moulin-Rouge, Arsène Lupin, Marie Curie ou Colette ont déjà fait l’objet de biopics, Gustave Eiffel était la grande figure de la Belle Époque à ne pas encore avoir le sien. La scénariste Caroline Bongrand s’est pourtant démenée pendant vingt-quatre ans pour faire advenir ce film. À la fin des années 1990, elle éveille l’intérêt de producteurs américains avec cette histoire de tour Eiffel construite par amour. Le sujet est toutefois un peu trop franco-français pour Hollywood. « On me demande si je peux, pour des raisons de casting, rajeunir Gustave Eiffel de vingt ans, en faire un fringant célibataire, ou lui adjoindre un acolyte américain qui n’a pas existé, ce que je refuse. Je veux rester dans le respect de l’histoire », se souvient la scénariste. De son expérience dans le marigot des studios de cinéma, elle tirera Pitch, un roman sur les désillusions d’une autrice française à Hollywood. Au début des années 2000, Gérard Depardieu s’intéresse à cette histoire. À lui le rôle de l’ingénieur, à Isabelle Adjani celui d’Adrienne. Luc Besson, habitué aux projets coûteux, serait à la caméra. Mais le réalisateur du Grand Bleu exige de signer seul le scénario. Caroline Bongrand refuse de s’effacer, renvoyant le projet dans les limbes. Christophe Barratier (Les Choristes), Olivier Dahan (La Môme), puis Ridley Scott (Blade Runner) manifestent un temps leur intérêt. À chaque fois sans suite. Finalement, la production d’Eiffel démarre pour de bon en 2019. La romancière à succès Tatiana de Rosnay souffle l’idée décisive du récit construit en flashbacks. Cette histoire incroyable du scénario que tout le monde veut mais qui n’aboutit pas, la scénariste le raconte dans le livre Eiffel et moi. Caroline Bongrand a su faire preuve de la même ténacité que le personnage principal de son film. La Dame de fer, c’est aussi elle.

à voir
Eiffel (2021), de Martin Bourboulon, avec Romain Duris, Emma MacKey et Pierre Deladonchamps.
En salle le 13 octobre 2021.
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne