Fénéon, sans maître ni frontière

Le 07 novembre 2019, par Christophe Averty

Après le quai Branly et avant le MoMA, le musée de l’Orangerie célèbre Félix Fénéon. Personnalité atypique de l’histoire de l’art, ce critique, collectionneur, éditeur et marchand a promu une vision engagée de la modernité.

Louis-Alfred Natanson, Félix Fénéon, 1895.
© Archives Vuillard, Paris

Êtes-vous un anarchiste, Monsieur Fénéon ? demande le juge. Je suis un Bourguignon, né à Turin ! répond l’inculpé. Au cours du procès des Trente, qui s’ouvre le 6 août 1894, les réparties faussement naïves de Félix Fénéon amusent l’auditoire. Quelques jours plus tôt, une bombe au mercure, dissimulée dans un pot de fleurs, a explosé chez Foyot, un cossu restaurant parisien, à deux pas du Sénat. Fénéon, alors rédacteur au ministère de la Guerre, est accusé d’avoir pris part à l’attentat. Tout l’accable. Sa double vie n’a rien de secret pour « les services ». Fonctionnaire modèle le jour, il devient, le soir, une plume acérée et pamphlétaire, publiant sous pseudonyme dans la presse libertaire, du Père Peinard à L’Endehors. À ses affinités anarchistes s’ajoute la découverte, lors d’une perquisition dans son bureau, d’une fiole de mercure et six détonateurs. Ainsi, tel un pied de nez aux autorités, le terrorisme se cacherait au sein même des institutions de l’État. À l’instar d’une vingtaine d’anarchistes patentés, Fénéon comparaît devant la cour d’assises. Il lui faudra l’aplomb et le courage de ses 28 ans, l’efficacité de son avocat  maître Demange, futur défenseur du capitaine Dreyfus  et le soutien de tous ses amis peintres, critiques et poètes dont Stéphane Mallarmé qui témoigne en sa faveur  pour parvenir à l’acquittement.
 

Georges Seurat (1859-1891), Le Fauchage, 1881-1882, New York, The Metropolitan Museum of Art.
Georges Seurat (1859-1891), Le Fauchage, 1881-1882, New York, The Metropolitan Museum of Art. © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA


Un engagement d’une imparable logique
Voici donc l’une des multiples facettes de ce personnage que l’exposition du musée de l’Orangerie met en lumière et décode en convoquant extraits du procès, images et témoignages. Fénéon s’y dévoile radical, méprisant du danger et de toute répression pour répondre à ses convictions. À l’époque, il n’hésite pas à servir de boîte aux lettres à Octave Mirbeau et Camille Pissarro, forcés à l’exil. En 1936, saluant le Front populaire, il hisse un drapeau rouge sur son toit. Et, en 1943, envisage de léguer à Moscou une partie de sa vaste collection. Pour cet esprit entre deux siècles, tour à tour provocateur et silencieux, aimant par jeu brouiller les pistes et s’entourer de mystère, tout s’imbrique et se complète. Pour lui, art et société, combat et liberté ne font qu’un. Politique, morale et esthétique semblent indissociables. Quelque 200 œuvres  toiles, statuaire extra-occidentale, dessins préparatoires, archives  éclairent le cheminement intellectuel et plastique de ce dandy lettré, un peu snob, qui se targue de n’avoir jamais tutoyé personne. À l’écoute d’une modernité en devenir, il épousera tous les métiers lui permettant de défendre les arts auxquels il croit, du néo-impressionnisme au futurisme. Fait plus troublant, chacun des visages de ce Janus en éclaire un autre : le théoricien de la couleur explique le collectionneur de peinture, tandis que le critique d’art étaie l’explorateur de formes et d’esthétiques extra-européennes. Il fallait qu’il fût anarchiste pour cultiver à ce point l’harmonie des contraires. D’ailleurs, les deux mots  harmonie et anarchie  sont pour lui synonymes, puisqu’il les interchangera pour donner son titre au tableau de Paul Signac, Au temps de l’harmonie, l’âge d’or n’est pas dans le passé, il est dans l’avenir. Peut-on être plus clair ?
Une vision décloisonnée de l’art
Dès sa libération de prison, en 1896, les frères Natanson  qui lui ont procuré son avocat  invitent Fénéon à rejoindre leur publication. Sous son impulsion, « tous les gens célèbres et/ou en voie de l’être se retrouvent à La Revue Blanche », s’ébahit Thadée. En effet, Fénéon fait de la revue contestataire le rendez-vous inédit d’une intelligentsia flamboyante. S’y croisent Alfred Jarry, Léon Blum, Oscar Wilde, André Gide, Pierre Bonnard, Toulouse-Lautrec, mais aussi Claude Debussy qui tient la rubrique musicale. Ce foisonnement, à l’image de la collection de Fénéon  qui comptera quelque 1 500 œuvres, dont 543 pièces africaines  ouvre des dialogues nouveaux entre les disciplines, opère des rapprochements formels constants et fructueux. L’accrochage au musée de l’Orangerie s’en fait l’écho, en confrontant notamment les Poseuses nues de Georges Seurat  que Fénéon considérait comme ses trésors  aux statuettes africaines baga de Guinée, ou fang mabea du Cameroun. On peut d’ailleurs regretter qu’au lieu de réunir en une seule exposition arts lointains et peinture moderne, deux manifestations distinctes se soient enchaînées du quai Branly au jardin des Tuileries.

 

Pierre Bonnard, La Revue Blanche, 1891, lithographie en quatre couleurs, 80 x 60 cm.
Pierre Bonnard, La Revue Blanche, 1891, lithographie en quatre couleurs, 80 60 cm. © Photo Bibliothèque nationale de France

Une éminence grise
C’est avec un regard de galeriste, en osant de hardis rapprochements, que Fénéon poursuivra, de 1906 à 1924, la défense militante d’artistes et d’amis qu’il ne considère pas comme des héritiers ou suiveurs des impressionnistes, mais plutôt comme leurs dissidents. En lui confiant la direction artistique de leur affaire, les frères Bernheim posent une habile stratégie commerciale. Incarnation de l’avant-garde, l’œil sûr et la plume incisive, Fénéon possède l’aura et une proximité aux artistes qui séduit à la fois l’abondante clientèle des impressionnistes et une nouvelle génération d’acheteurs. Contre toute attente, ce personnage sec et cassant, un rien sulfureux, rassemble et rassure. Et ajoutant un nouveau chapitre à la modernité en marche, il va amener chez Bernheim-Jeune ses amis Cross, Signac, Marquet, Van Dongen et Matisse, leur permettant de vivre de leur travail. S’il laisse le cubisme à son ami Apollinaire qui s’en fait le héraut, Fénéon promeut le futurisme dès 1912. Dans cet élan, en 1920, alors directeur littéraire des éditions de la Sirène, il ouvrira la voie aux esthétiques de Jean Cocteau, de Max Jacob, de James Joyce, Pierre Mac Orlan ou encore Raymond Radiguet… Fernand Léger, André Lhote, Nathalie Gontcharova seront mis à contribution dans la conception d’ouvrages bibliophiles. Dans le même esprit novateur et frondeur, il s’interroge, avant tout le monde, sur l’éventuelle entrée des arts lointains au Louvre. Ici encore, une imparable logique semble à l’œuvre, façonnant ce touche-à-tout dans une même obsession : l’expression libre et assumée du bonheur, que Matisse concrétise dans la représentation sensuelle de l’Arcadie.
L’élégance du silence
De sa plume affûtée, Félix Fénéon n’aura légué en héritage qu’un seul ouvrage signé de sa main, Les Impressionnistes en 1886. Tel un manifeste fondé sur une approche scientifique de la couleur, ce court opus décrit les orientations prises par Georges Seurat, dont il capte « un si furieux assaut de lumière », et par Paul Signac, chez qui il identifie « la mélancolie des temps gris ». Pointillistes et fauves s’y unissent dans la célébration de la couleur pure et les vibrations de la lumière. Avec style et panache, Fénéon tire sa révérence du monde de l’art en dispersant sa collection en 1941. Malade, il a besoin d’argent. Les pièces africaines et les toiles qu’il met en vente à l’hôtel Drouot sont cédées pour le pharamineux montant de six millions. Sans spéculer, le défricheur et visionnaire voit l’œuvre de sa vie récompensée et reconnue. Dernier acte d’un franc-tireur resté anarchiste au plus profond de lui-même, Félix Fénéon s’éteint, en 1944, dans la demeure de Châteaubriand, transformée après-guerre en maison de santé, où l’entourent son épouse et sa maîtresse.

À voir
« Félix Fénéon (1861-1944). Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse »,
musée de l’Orangerie, jardin des Tuileries,
Place de la Concorde, Paris Ier, tél. : 01 44 77 80 07.
Jusqu’au 27 janvier 2020.
www.musee-orangerie.fr

À lire
Félix Fénéon - Critique, collectionneur, anarchiste, collectif, coédition musée de l’Orangerie, musée d’Orsay, musée du quai Branly - Jacques Chirac, 320 pages, 39,90 €.