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Fabrizio Moretti, un marchand florentin so british

Publié le , par Olivier Tosseri

Secrétaire de la Biennale Internationale des Antiquaires de Florence, Fabrizio Moretti a inauguré cet été une nouvelle galerie en plein cœur de Londres, sa ville d’adoption. Sa spécialité : les artistes primitifs et les fonds d’or.

© Photo Thierry Bal Fabrizio Moretti, un marchand florentin so british
© Photo Thierry Bal

Fabrizio Moretti est le plus britannique des marchands d’art italien. Ce Florentin ne se départit jamais d’un imperturbable flegme. Pas plus qu’il ne lâche le pommeau argenté de sa canne. Elle supporte sa gracile silhouette se coulant toujours dans des costumes parfaitement coupés. Mais c’est son activité, non son élégance, qui est toute londonienne. Le 1er juillet dernier, Fabrizio Moretti a ouvert une nouvelle galerie dans la capitale du Royaume-Uni, au 12-13 Duke Street dans Mayfair, pendant la London Art Week. Elle s’étend sur deux bâtiments datant du XVIIe siècle pour une surface totale d’environ 800 mètres carrés. « Le Brexit a peut-être effrayé quelques collègues qui se sont réfugiés sur le continent, mais il n’a rien changé, affirme-t-il sans ambages. Londres demeure pour l’instant l’irremplaçable centre mondial de l’art aussi bien ancien que contemporain », estime celui qui y a ouvert sa première adresse à l’étranger en 2004. « Cette nouvelle galerie est mon plus bel espace et je veux qu’elle devienne une référence pour les directeurs de musée, les curateurs d’exposition et les collectionneurs de haut niveau. C’est d’ailleurs pour cela que m’a rejoint dans ce projet Letizia Treves (historienne de l’art et commissaire de l’exposition « Artemisia Gentileschi » à la National Gallery en 2020, ndlr). Londres est un port de passage où l’on croise les personnalités les plus importantes du monde de l’art ».
 

Giovanni Francesco Barbieri, dit le Guerchin (1591-1666), Saint Joseph et son bâton fleuri, huile sur toile, 128,2 x 101 cm (détail). Cour
Giovanni Francesco Barbieri, dit le Guerchin (1591-1666), Saint Joseph et son bâton fleuri, huile sur toile, 128,2 101 cm (détail).
Courtesy Moretti Fine Art

Le terrain paternel
Le port d’attache de Fabrizio Moretti est Florence. Il y naît le 6 décembre 1976 d’une mère britannique, Kathleen Simonis, et d’un père marchand d’art reconnu comme spécialiste de la Renaissance, qui lui transmet sa passion. Elle n’a pour rivale chez son fils que celle, dévorante, de l’équitation. Mais une mauvaise chute interdit à ce cavalier émérite la carrière dans les concours hippiques à laquelle il se destinait. Son talent s’exprimera donc sur le terrain paternel, sans jamais entrer en compétition avec lui ni être influencé par ses goûts. « Il m’a laissé entièrement libre et s’était de toute façon retiré du métier lorsque j’avais 17 ans. Je menais des études de lettres et de philosophie, et ai commencé à accompagner un ami marchand de mon père, puis à rédiger des catalogues d’exposition. J’ai fini par ouvrir ma galerie à 22 ans, en me consacrant aux artistes italiens du XIVe au XVIe siècle, et en particulier aux fonds d’or ». Le succès est immédiat, tout comme son désir de développer son activité à l’étranger. Le marché de l’art transalpin est entravé par une bureaucratie excessive, qui protège certes le patrimoine de la péninsule, mais rend particulièrement difficile l’exportation des œuvres. Fabrizio Moretti s’installe ainsi à Londres en 2004, puis à New-York en 2007 et à Monaco en 2017. Il devient rapidement une référence d’un marché dont il maîtrise toutes les arcanes grâce à ses participations constantes à la Frieze Art Fair de Londres et à la Tefaf de Maastricht, siégeant au sein de leurs comités exécutifs, mais surtout en tant que secrétaire général de la Biennale internationale des antiquaires de Florence depuis 2014 – le plus prestigieux rendez-vous transalpin pour le marché de l’art ancien.

Della Robbia, Cimabue, Caravage…
La liste de ses clients n’est pas uniquement composée de fortunés collectionneurs. On peut y lire les noms des plus importants musées mondiaux, auxquels il a vendu de nombreuses toiles : certaines de Beato Angelico pour les Offices de Florence, de Guido Cagnacci pour le Metropolitan Museum de New York, d’Artemisia Gentileschi pour la National Gallery de Londres, d’Andrea della Robbia pour le Louvre Abu Dhabi, ou encore de Canaletto pour le Getty Museum de Los Angeles… « Vendre à un musée est évidemment une immense satisfaction car on le fait à l’élite du monde de l’art, constate Fabrizio Moretti, mais l’émotion procurée par une vente à un collectionneur privé se double du plaisir de savoir que l’œuvre pourra se retrouver un jour sur le marché. » Une émotion et un plaisir éprouvés le 27 octobre 2019 lorsque le Christ moqué du maître toscan Cimabue est adjugé 24,18 M€ à Senlis par la maison de ventes Actéon. Redécouvert dans la cuisine d’une nonagénaire à Compiègne, il était estimé entre 4 et 6 M€. Cette adjudication fait de cet artiste le Primitif italien le plus cher au monde, et hisse ce petit panneau (20 26 cm) en bois de peuplier au rang de huitième tableau ancien en matière de prix. Autre exploit de cette vente : avoir brisé le légendaire flegme de Fabrizio Moretti. « J’ai pleuré de joie devant ce chef-d’œuvre », se rappelle celui qui l’a acquis pour le compte de deux collectionneurs avant qu’il ne soit classé Trésor national. Il a aussi certainement retenu des larmes de dépit lorsque le gouvernement espagnol a bloqué in extremis, en avril 2021, la vente du tableau intitulé Le Couronnement d’épines, le lot 229 d’un catalogue de la maison madrilène Ansorena. Mise à prix : 1 500 €. Dans la salle, on retrouve encore Fabrizio Moretti. « Pour moi, aucun doute. La brillance du torse, la tridimensionnalité des trois figures décalées dans une sorte de fondu presque cinématographique, la couleur du manteau du Christ, les dimensions du tableau… C’était un Ecce homo du Caravage : l’une des plus importantes découvertes de ces dernières années. Je me suis immédiatement rendu à Madrid pour l’acheter et le revendre. Ce tableau peut valoir au moins 200 M€ et des musées tels que le Getty de Los Angeles auraient été intéressés. »
 

La galerie londonienne sur Duke Street, dans Mayfair.© Photo Thierry Bal
La galerie londonienne sur Duke Street, dans Mayfair.
© Photo Thierry Bal

Observer et évoluer
Le mot « intérêt » est indissociable de celui de « passion » pour Fabrizio Moretti. C’est le cas également de la plupart de ses clients. Car le marché de l’art ancien demeure un domaine de niche avec un nombre d’acheteurs – comme d’œuvres – limité. « La démarche dans notre secteur est plus romantique, estime-t-il. On s’y livre à une petite partie d’échecs où la spéculation n’a pratiquement pas sa place, à la différence de l’art contemporain, régi par des dynamiques d’investissement.» L’art ancien n’en est pas totalement exempt, reconnaît-il toutefois, constatant une forte polarisation de l’offre, accentuée ces deux dernières décennies par la crise financière puis la pandémie de Covid-19. « Le marché intermédiaire, qui pouvait satisfaire une certaine bourgeoisie et a permis l’âge d’or des années 1980-1990, a disparu. Il est écrasé entre des œuvres de très grande valeur et celles qui en ont bien moins. Les collectionneurs demandent maintenant des grands noms introuvables, alors qu'il pouvaient avant rechercher des artistes mineurs. C’est la faute notamment au bouleversement anthropologique que nous vivons : celui d’une crise de l’école, avec de jeunes collectionneurs qui sont de moins en moins cultivés et perdent l’intérêt pour l’art ancien, alors que sans lui on ne peut appréhender à sa juste valeur l’art contemporain. » Observer sans ménagement les évolutions de son époque ne signifie pas que Fabrizio Moretti les méprise ou les néglige. Il a ainsi réalisé quelques investissements dans les NFT, dont le marché continuera selon lui à se développer et à se structurer. Bien qu’il demeure profondément attaché au caractère tangible de l’art, ses galeries de Londres et de Monaco seront présentes dans le metavers. Mais ses horizons appartiennent au monde réél. « Les grandes manifestations artistiques internationales ont peu à peu tué les galeries privées, dont le modèle reste pertinent car elles sont les seules à offrir la plus grande qualité qui soit en étant en adéquation avec les exigences du marché. » Et si son cœur bat à Londres, c’est vers l’Asie que se porte son regard. « Pourquoi pas ouvrir une galerie à Shanghai ?, plaisante-t-il. Si j’avais 20 ans, c’est ce que je ferais sans hésiter, et je tenterais d'éveiller à cet art le public asiatique. »

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