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Erik Boulatov, l’art au service de la liberté

Publié le , par Stéphanie Pioda

Il fait partie des artistes non-conformistes russes révélés en France par Dina Vierny en 1973, aux côtés d’Ilya Kabakov et de Vladimir Yankilevsky. Rencontre avec un homme attaché plus que tout à la liberté.

  Erik Boulatov, l’art au service de la liberté
 
© Jurij Treskow


L’Autoportrait présenté à l’Espace musées de Roissy, dans le cadre de l’hommage à Dina Vierny, est idéal pour aborder l’art d’Erik Boulatov (né en 1933). Une silhouette graphique au chapeau melon  référence à René Magritte  à l’intérieur de laquelle s’inscrit, comme des poupées gigognes, le portrait dédoublé de l’artiste. «L’autoportrait évoque ici l’idée que l’auteur vit dans un espace où il se cache, comme à l’intérieur de lui-même, alors qu’à l’extérieur il donne l’impression d’être comme les autres», justifie-t-il. Lors-que Boulatov réalise cette peinture, Paris est porté par le vent de révolte de Mai 68, tandis que l’Union soviétique est encore sous le joug d’un régime totalitaire dirigé par Léonid Brejnev, où il ne fait pas bon s’écarter de la ligne du parti. Alors qu’il étudie à l’Institut d’art Sourikov, à Moscou, «l’histoire de l’art s’arrête à Courbet et à Millet», raconte-t-il. Depuis Staline, l’impressionnisme, le postimpressionnisme et l’art abstrait étaient interdits. «Après la mort de Staline, la création du monde contemporain est enfin arrivée jusqu’à nous. Nous ne connaissions rien !», souffle-t-il. Toutes les toiles de l’avant-garde dormaient dans les caves des musées pour ne pas pervertir l’esprit des artistes, voués à s’inscrire dans le sillon de l’académisme du XIXe siècle et à servir l’esthétique du réalisme socialiste. Le père de Boulatov le souhaitait également : «J’ai pris mes premières leçons de dessin à l’âge de six ans. Mon père était très touché par ce que je faisais et a décidé que je deviendrais artiste officiel. Quand il est décédé, en 1944, ce fut sa dernière volonté. Pour ma mère et moi, mon destin était tracé.»

 

Notre temps est venu, 2009-2010, technique mixte sur toile, 200 x 200 cm, collection Matthias Arndt, Berlin.
Notre temps est venu, 2009-2010, technique mixte sur toile, 200 x 200 cm, collection Matthias Arndt, Berlin.Photographie Archives Erik Boulatov © ADAGP, Paris, 2018


la toile, le lieu du combat
Mais, une fois diplômé en 1958, il comprend rapidement que l’art est ailleurs, grâce à deux artistes importants, pour lui et pour cette jeune génération : Robert Falk et Vladimir Favorsky. Le premier, membre fondateur du Valet de Carreau ayant vécu à Paris de 1928 à 1938, l’a initié à l’art et à la culture française, au point que l’artiste reconnaît que «l’art français a joué un grand rôle dans [s]a vie professionnelle». Sur le second, il a écrit dans le catalogue de l’exposition que lui a consacrée le musée Maillol en 2000 : «Rencontré en 1956, Favorsky m’apprit à réfléchir et à travailler sur l’espace du tableau en m’expliquant que chaque point qui compose la surface a son pouvoir énergétique. […] Ma manière de penser l’espace et mes perspectives professionnelles ont été dessinées totalement par Favorsky. Bien que Falk ait été important pour moi en tant qu’artiste au début de ma carrière, mes interrogations professionnelles étaient nourries par les discussions philosophiques menées avec Favorsky.» Ainsi la toile devient-elle le lieu du combat. Il y oppose un espace social qui reste à la surface, en deux dimensions, à un espace pictural, dans lequel l’esprit du spectateur peut s’échapper. Souvent, la surface est barrée par des slogans de propagande russe et une perspective ouverte sur un paysage ou des nuages. À travers ses réflexions picturales, Boulatov met en forme cette quête de liberté, littéralement traitée dans Liberté (1991), une appropriation de l’œuvre iconique d’Eugène Delacroix que lui avait commandée Dina Vierny. «À travers mes peintures, je voulais exprimer la réalité qui nous entourait. L’espace dans lequel nous vivions était entièrement déformé par l’idéologie qu’on nous imposait. Étant donné que les gens avaient toujours vécu dans cet espace cloisonné, ils le percevaient comme normal, naturel. Pour ma part, je voulais en montrer toute l’anormalité et l’artificialité.» Cette notion d’espace est fondamentale, et un tableau ne sera pas achevé tant qu’il ne la ressentira pas. Erik Boulatov mène ses recherches dans la clandestinité et les partage avec les amis artistes qui se réunissent chez lui, boulevard Sretensky, puis avec les membres du conceptualisme moscovite. Pour vivre, il illustre des contes pour enfants avec Oleg Vassiliev. «Il fallait en effet avoir un statut officiel pour survivre en Union soviétique», écrit Dina Vierny dans son livre Histoire de ma vie racontée à Alain Jaubert (Gallimard, 2009). «Sans cela on était arrêté et déporté sous l’inculpation de vagabondage. Pour être artiste, il fallait appartenir à un syndicat d’artistes.» Boulatov n’a encore jamais vendu une seule toile jusqu’à ce qu’il rencontre Dina Vierny, le 16 janvier 1969. La galeriste a déjà exploré beaucoup d’ateliers d’artistes à Moscou, lorsqu’elle rencontre tout d’abord Ilya Kabakov. Olivier Lorquin raconte, très fier, à son sujet : «Ma mère m’a dit un jour “Tu vois Olivier, j’ai eu deux rencontres importantes dans ma vie, cet accident avec Maillol, et celle avec Ilya Kabakov, Erik Boulatov et Vladimir Yankilevsky ’’»… tous les trois découverts le même soir. Un véritable choc ! Elle achète immédiatement l’Autoportrait cité plus haut, le premier d’une longue série. En 1973, en compagnie d’Olivier cette fois, elle retrouve Boulatov : «Elle était furieuse, s’amuse ce dernier. J’avais peint quelques tableaux nouveaux, comme Soyez bienvenues, et elle pensait que ce n’était pas du tout dans cette direction-là que je devais continuer, contrairement à Olivier, qui préférait ces nouvelles œuvres.» Quand bien même ! Dina Vierny est tellement déterminée à soutenir ces trois artistes qu’elle prend tous les risques pour sortir leurs œuvres illégalement du pays, grâce à un pilote de ligne et des amis, dont le journaliste Paul Thorez, le fils de Maurice. Ainsi peut-elle présenter en 1973 la première exposition d’artistes non-conformistes russes dans sa galerie du 36, rue Jacob, durant six mois. Il faudra attendre 1988 pour que des institutions européennes dédient à Boulatov une exposition personnelle : la Kunsthalle de Zurich et le Centre Pompidou. Très sollicité à New York, l’artiste s’y rend en 1989, où le succès est au rendez-vous : «En un an, j’ai gagné suffisamment d’argent pour acheter un appartement !» Mais la motivation n’est pas dans cette reconnaissance. Un an plus tard, le ministère de la Culture français l’invite en résidence pour une année à Paris, à la Cité des arts. Sa femme Natacha le convainc facilement de rester dans la capitale, où ils vivent encore aujourd’hui. Boulatov ne produit que deux à trois œuvres par an et s’intéresse plus à un parcours institutionnel qu’aux sirènes du marché de l’art. Grâce à l’exposition «Kollektsia ! Art contemporain en URSS et en Russie. 1950-2000» au Centre Pompidou en 2016 qui présentait un don de plus de 250 œuvres soviétiques et russes contemporaines , Gloire au parti communiste a rejoint les collections du musée. En 2017, c’était au tour de la galerie Tretiakov, à Moscou, de recevoir de la même fondation créée par le milliardaire russe Vladimir Potanine, Le Tableau et les spectateurs, un hommage de l’artiste à L’Apparition du Christ au peuple d’Alexandre Ivanov (1806-1858). S’il habite Paris, il parle peu le français et possède toujours la nationalité russe, son pays restant sa boussole et un territoire qu’il se plaît à investir dans le cadre d’expositions : avec cinquante dessins présentés en 2003, suivis d’une rétrospective en 2006, à la galerie Tretiakov. En mars prochain, Boulatov remettra à l’honneur ses illustrations de livres pour enfants et dévoilera ses derniers travaux au Manège, à Moscou. Ne lui manque qu’une rétrospective à Paris.


 

Autoportrait, 1968, huile sur toile, 100 x 100 cm.
Autoportrait, 1968, huile sur toile, 100 x 100 cm. © Jean Alex Brunelle © ADAGP, Paris, 2018


 

À voir
«Dina Vierny. Un éclectisme électrique de Maillol à Marcel Duchamp»,
Espace musées, terminal 2E, hall M, aéroport Roissy-CDG, http://espacemusees.com
Jusqu’au 8 mars 2019.


 

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