Emmanuel Pierrat, l’éclectique

Le 15 novembre 2018, par Christophe Averty

Pour cet avocat spécialisé dans le droit de l’édition, passions et métier vont de pair. Bibliophile, féru d’art tribal, ce défenseur de la liberté d’expression s’investit tous azimuts, du prétoire au musée.

Emmanuel PIerrat tenant un masque Bassa (Libéria).
© Guillaume de Laubier


Tous les chemins mènent à soi. Emmanuel Pierrat le sait. Écrivain et amateur d’art, éditeur et agent littéraire, l’infatigable plaideur fait feu sur tous les fronts. Ici essayiste, il dénonce les «nouvelles morales et nouvelles censures» qui restreignent les libertés. Là secrétaire général du musée Yves Saint Laurent Paris, il soutient le projet émis par Pierre Bergé de créer au Maroc un pôle muséal. Dans un même élan, le juriste, président du Pen Club français, demandera la suspension de l’Arabie saoudite au Conseil des droits de l’homme des Nations unies tandis que, en conservateur averti, il fera entrer dans les collections du musée du Barreau de Paris les dessins d’audience de Paul Renouard, croqués lors du procès d’Alfred Dreyfus en 1894. Aussi, lorsqu’on lui demande s’il est un insatiable touche-à-tout, Emmanuel Pierrat répond : «Tout me touche.» Une repartie empruntée à Jean Cocteau, révélant, en filigrane, la logique qui conduit ses nombreuses activités, menées tambour battant.
Quel a été l’élément déclencheur faisant de vous un collectionneur ?
J’ai grandi à Pantin, dans une famille où livres et objets d’art n’appartenaient pas au quotidien. La bibliothèque municipale était mon fief. À 13 ans, j’avais lu tout Henry de Montherlant, à l’exception d’España Sagrada, un texte illustré sur la tauromachie qui ne figurait pas dans les quatre volumes que la Pléiade consacrait à l’auteur. J’ai entrepris de le rechercher. Ce fut mon premier geste de chineur, mais aussi ma première rencontre marquante avec le marchand de livres rares et poète Marcel Béalu, qui m’a vendu à tempérament l’exemplaire numéroté. Enfant, j’avais bien amassé des bagues de cigare, des capsules de bouchon de champagne, des timbres et des fèves, mais ce premier ouvrage de bibliophilie a scellé mon goût et mon désir. Bientôt, je me suis intéressé aux livres interdits, ces ouvrages érotiques anciens que l’on nomme pudiquement «curiosa» et qui peuplent l’enfer des bibliothèques. Dans une sorte de prolongement, je me suis d’ailleurs mis à en écrire et à en publier, en fondant deux structures éditoriales : Privé, avec Guy Birenbaum et Pierre-Louis Rozynès, et Cartouche, avec Léo Scheer.

 

Les outils, ici du gantier, autre sujet de curiosité pour Emmanuel Pierrat.  
Les outils, ici du gantier, autre sujet de curiosité pour Emmanuel Pierrat.
© Maison de l’Outil et de la Pensée Ouvrière, Troyes

Votre intérêt pour l’art tribal est-il également né de rencontres ?
Il y a une vingtaine d’années, j’étais l’avocat du musée Dapper, à Paris. Mais je ne me suis réellement passionné pour l’art africain qu’à la faveur d’une visite, à Dakar, au musée qu’avait dirigé l’explorateur et humaniste Théodore Monod pendant la Seconde Guerre mondiale. Je ne suis ni mystique ni contemplatif, mais ce fut une sorte de révélation. Les gardiens du musée ont dû m’expulser à l’heure de la fermeture. Puis, à Paris, en me liant d’amitié avec Stéphane Mangin, qui dirige la galerie Kanaga, je me suis initié, documenté, aguerri. Aujourd’hui, ma collection compte 940 masques, objets ou armes tribaux, comprenant principalement des pièces d’art africain, mais aussi océanien, asiatique et provenant de l’Himalaya, qui poussent les murs.
La diversité est-elle pour vous un principe, une méthode, voire une valeur ?
Personnellement, je revendique l’éclectisme. Il permet de créer des passerelles, des «branchements». Je collectionne à la fois les livres anciens et les arts premiers. Au-delà de l’esthétique des productions extra-européennes se révèlent des points de jonction interculturels, comme entre l’art africain et le primitivisme dans l’art moderne, entre le surréalisme et l’art d’Océanie ou des Indiens d’Amérique du Nord. L’histoire de l’art, telle qu’on l’apprenait il n’y a pas très longtemps, restait très segmentée, empreinte de préjugés coloniaux et de conventions : elle n’embrassait ni l’art d’Afrique ni l’art brut. On étudiait plus volontiers les primitifs flamands. Heureusement, ce regard a changé. Je viens récemment d’acheter un Fusil d’André Robillard. Il n’entrera dans aucune de mes collections, n’a rien et pourtant tout à voir avec elles. Car cette œuvre du dernier artiste brut que Jean Dubuffet ait identifié de son vivant entre en résonance avec toutes les autres, se situant en dehors des codes et de toute forme de classicisme. Pour moi, elle est aussi importante que le caillou poli qu’un ami archéologue m’apporta un jour en me disant : «Voilà l’une des premières œuvres d’art de l’humanité.» Car, quand l’émancipation de l’homme produit un art, quel qu’il soit, il devient évident que l’histoire de l’art précède l’Histoire.

 

Paul Renouard (1845-1924), Elle est en marche, regardez, elle arrive !!, 1898, eau forte, 45 x 32 cm.  
Paul Renouard (1845-1924), Elle est en marche, regardez, elle arrive !!, 1898, eau forte, 45 x 32 cm.
© Musée du Barreau de Paris

Quel est le dénominateur commun à toutes vos activités ?
L’Histoire bien sûr ! Ponctuée des productions du génie humain, elle est pour moi un moteur. Je suis écrivain et avocat. Liberté, expression, création prennent sens, tout autant dans ma vie professionnelle que dans mes choix personnels. On peut admirer des paysages de savane en Namibie. J’ai davantage d’intérêt et de curiosité pour les gens qui y vivent, capables de créer, dans l’anodin du quotidien, des outils, des objets rituels ou utilitaires. Plus près de nous, j’ai découvert, à Troyes, la Maison de l’outil et de la pensée ouvrière, qui traverse l’histoire rurale et urbaine du siècle passé. Grâce au père Paul Feller, qui a amassé et sauvé de l’oubli des outils ou instruments amenés à disparaître, toute la mémoire sociale et esthétique d’une société a pu être sauvegardée. Dans un autre registre, le musée Yves Saint Laurent et la collection qu’il conserve appartiennent également à cet univers vibrant de la production intellectuelle. L’hôtel de l’avenue Marceau, à Paris, ne raconte pas seulement l’histoire d’un autodidacte oranais qui arrive à la tête de la maison Dior, sachant tirer avantage de son talent. C’est aussi, on commence à peine à le découvrir, le parcours d’un artiste acharné qui a produit des milliers de dessins, dont une part érotique, encore inconnue du public. Alors, s’il faut trouver un fil et une logique commune à mes activités, mes engagements et mes passions, ce serait mon admiration pour le travail de la main et les extraordinaires facultés d’invention de l’homme.
Quelle place le musée du Barreau tient-il ?
Cet écrin, qui abrite l’histoire du droit dans la capitale, embrasse et contient toutes mes appétences pour l’avocature, la justice, la mémoire, la création artistique, les documents historiques… Il en est une parfaite synthèse. Ses collections rassemblent des lettres de Zola, les bustes des bâtonniers sculptés par Houdon, ou le portrait de Chauveau-Lagarde, avocat de Marie-Antoinette et de Charlotte Corday. C’est un musée qui existe et vibre par ses objets et les symboles qu’ils portent en eux, comme ces balances figurant Osiris, aux motifs de l’Égypte antique, qui se sont immiscées parmi les emblèmes de la République. Le musée du Barreau raconte Paris, mais aussi notre rapport à la justice, à notre passé, à notre société. Cette mémoire transversale, on pourrait dire éclectique, nous permet de rester ouverts aux idées, aux productions humaines et aux beautés que procure la liberté.

 

Emmanuel Pierrat
en 5 dates

1968
Naît à Nogent-sur-Marne
1993 Prête serment auprès du barreau de Paris
1995Découvre le musée de Dakar et s’intéresse à l’art tribal
2004Cofonde deux maisons d’édition : Privé et Cartouche
2018Est nommé président du Pen Club français et secrétaire général
du musée Yves Saint Laurent Paris

À lire 
Emmanuel Pierrat, Le Grand Livre de la censure, Plon, 2018, 19,90 € ;
Nouvelles morales, nouvelles censures, Gallimard, 2018, 15 € ;
Dernières volontés. L’histoire des plus incroyables testaments et successions, La Martinière, 2018, 35 € ;
La Collectionnite, Le Passage, 2011, 17,25 €.


À voir 
Musée du Barreau de Paris,
25, rue du Jour, Paris Ier, tél. : 01 44 32 47 48,
www.museedubarreaudeparis.com

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