Éclectique, une collection du XXIe siècle

Le 06 janvier 2017, par La Gazette Drouot

Pour la première fois, le musée du quai Branly - Jacques Chirac expose les chefs-d’œuvre de la collection de Marc Ladreit de Lacharrière.

Pileuse de mil, statue féminine, XVIe-XVIIe siècle, bois, pigments, ornements et pièces de restauration en fer, Mali, centre-nord du plateau de Bandiagara, région de Touré/Doue, ethnie dogon, style N’duréli, 100,5 x 18,5 x 24,5 cm. Provenance : Gouro Sow, Bamako ; ancienne collection Hélène et Henri Kamer, Cannes/Paris/New York avant 1966 ; ancienne collection Hélène et Philippe Leloup, Paris.
 
© musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Claude Germain

L’ouverture en 2006 du musée du quai Branly a marqué une renaissance des collections ethnographiques extra-européennes et prolongé un mouvement dynamique de mise en valeur du paysage muséal français, initié avec l’ouverture du Centre Pompidou (1977). Redonnant à l’objet autrefois considéré comme ethnographique ou au mieux «primitif» une place essentielle dans l’histoire générale de l’art et des civilisations humaines, au pavillon des Sessions du Louvre en avril 2000, ce mouvement de reconnaissance a accompagné une valorisation à la hausse de la catégorie des «arts premiers» sur le marché de l’art et auprès de nouveaux collectionneurs. Cette redéfinition, qui a accentué l’autonomie et la valeur esthétique d’œuvres de référence, a ouvert un espace de réflexion et de plaisir pour les initiés, les curieux et les amateurs, venus parfois d’autres domaines, et pour le grand public.
Genèse d’une collection
«Éclectique, une collection du XXIe siècle» explore à travers une riche sélection de soixante œuvres le parcours de Marc Ladreit de Lacharrière, vers les arts africains en particulier, depuis des sources classiques et des intérêts éclectiques. Elle raconte aussi la trajectoire de ces objets de collection au cours d’un siècle d’histoire du goût et la relation de fascination qu’ont exercée les «arts primitifs» sur l’Occident, témoignant à travers les pedigrees, illustres ou documentés, du souci de justification hiérarchique. La quarantaine d’objets qui forment ce corpus «exotique» ont été réunis à partir de 2003. Leur histoire de collection remonte aux premières décennies du XXe siècle, voire avant, et montre la construction d’un système de classification et d’appréciation d’œuvres en général anonymes, et issues de sociétés sans écriture, qui les a conduites en un siècle aux côtés des formes d’art les plus valorisées du passé et du présent. Cette exposition montre, au tournant du second millénaire, ce qui n’est pas courant dans un musée : une collection privée en temps réel. Réalisée en peu de temps et avec des moyens financiers importants, elle
propose en partage les motivations et la sensibilité d’un collectionneur très atypique. La diffusion par les institutions de collections privées inédites a été amorcée à la fin du XX
e siècle. Quelques expositions pionnières ont marqué cette prise de risques et ce désir d’inscription dans l’actualité des collections, notamment d’art contemporain, de la part des musées. Pour un individu, le critère essentiel de sélection est d’abord celui de l’émotion et de la rencontre… Mais il n’est pas exclusif pour cet ensemble d’œuvres, rassemblé avec la volonté de transmettre un message fondé sur des valeurs humanistes, qui rejoignent celles ayant présidé à la création du musée du quai Branly - Jacques Chirac. Essentiel dans un monde contemporain déchiré par les incompréhensions et affrontements, le dialogue des cultures est illustré par un positionnement égalitaire d’arts de périodes et provenances très diverses dans les environnements du collectionneur.

 

Maternité assise, XIXe siècle, bois, métal, Côte d’Ivoire, région nord, ethnie sénoufo, 65 x 20 x 22 cm. Provenance : ancienne collection Emil Storrer
Maternité assise, XIXe siècle, bois, métal, Côte d’Ivoire, région nord, ethnie sénoufo, 65 x 20 x 22 cm. Provenance : ancienne collection Emil Storrer, Zurich, avant 1952 ; ancienne collection Josef Mueller, Solothurn, Suisse, 1939-1952 ; musée Barbier-Muller, Genève ; galerie Alain de Monbrison, Paris.


Esprit de collection
Le titre de l’exposition qualifie la collection d’«éclectique» en référence à l’éclectisme, attitude philosophique qui consiste à choisir dans plusieurs philosophies les éléments qui paraissent intéressants pour constituer un système complet. Cette exposition, construite autour d’un «cœur» de quarante et un objets issus d’Afrique et d’Océanie, souligne confrontations et convergences entre des œuvres très éloignées dans le temps et l’espace, qui composent un paysage familier que la muséographie restitue avec subtilité. Le parcours introduit la rencontre particulière de Marc Ladreit de Lacharrière avec les arts africains, et certains de leurs thèmes privilégiés, notamment les maternités et les figures féminines, avec la fameuse Pileuse de mil dogon acquise en 2007, qui constitue pour le visiteur la première pièce de l’exposition. Cette œuvre emblématique incarne l’esprit de la collection : un parti pris esthétique de très haute qualité, dont le pedigree ajoute souvent à la valeur propre, qui affirme la volonté d’aller vers une sélection d’œuvres essentielles, puissantes, séduisantes et pertinentes. La plupart des pièces majeures de ce patrimoine lointain, qui fait partie depuis plusieurs siècles de l’histoire de notre nation avec le reste du monde par l’exploration, le commerce, l’évangélisation, la colonisation, le goût des ailleurs , sont aujourd’hui appelées hors de nos frontières par un marché de l’art international, qui existe depuis le début du XXe siècle en Europe et aux États-Unis, mais se développe de plus en plus vers le Proche-Orient et l’Asie. Le collectionneur a souhaité agir en permettant à des pièces qu’il considérait comme majeures de rester sur le sol français, prenant une place dans ces généalogies de collection.
Conversations de bureau et conversations de salon
L’esprit de la collection est exploré dans les affinités de sens que des œuvres formellement et culturellement distantes peuvent développer les unes avec les autres, permettant ainsi à des artistes célèbres ou anonymes de fraterniser. Les «dialogues d’œuvres» exploitent l’ambiguïté d’un Héraclès juvénile et celle d’une statue d’ancêtre fang aux proportions enfantines, la noblesse réaliste d’un portrait d’Hadrien en marbre à côté de l’oba Ohen en «bronze» du royaume de Bénin. Les rapprochements intuitifs que l’on peut tisser entre ces œuvres affirment la possi-bilité d’une rencontre entre l’Antiquité classique et l’Afrique sub-saharienne et l’inversion des hiérarchies admises, avec la prééminence affirmée des arts de la sculpture sur les arts picturaux. Ces «conversations» restituées dans la muséographie de l’exposition montrent une configuration dont l’origine remonte à la bibliothèque d’étude, où les livres accompagnaient des collections éclectiques de peinture et d’antiques, et au cabinet de curiosités de la Renaissance, où les spécimens d’histoire naturelle côtoyaient les productions exotiques des peuples lointains. Dans le bureau cohabitent harmonieusement une statue songye puissamment cubiste, une baigneuse assise de Jacques Lipchitz et un tondo de Martin Barré. Dans le salon du domicile, sur la cheminée en marbre, un tableau «primitif» et tellurique de Nicolas de Staël est encadré par deux cimiers d’initiation aux mystères de la nature bamana. Dans l’espace domestique, la peinture est plus présente : les œuvres de Simon Hantaï, Pierre Soulages, s’imposent face à un bouclier de la région de Blackwater, en Nouvelle-Guinée, au graphisme énigmatique.

 

Plaque figurative en «U», au revers «29.102.7» ou «29.1027» inscrit à la craie blanche + «RE» inscrit à la craie rouge, alliage cuivreux, XVIIIe siècl
Plaque figurative en «U», au revers «29.102.7» ou «29.1027» inscrit à la craie blanche + «RE» inscrit à la craie rouge, alliage cuivreux, XVIIIe siècle (?), royaume de Bénin, 37,5 x 38 x 6 cm. Provenance : ancienne collection Sidney Burney (?-vers 1951), Londres ; ancienne collection Louis Carré (1897-1977), Paris ; ancienne collection Maurice Renou, Paris ;
galerie Alain de Monbrison, Paris.


Des visages et des corps : archétypes et atypiques
La seconde partie de l’exposition se consacre exclusivement à l’art africain. Ce chapitre en constitue les axes d’apprentissage au contact d’avis et de conseils d’experts. Aux archétypes séduisants et raffinés de la sculpture fang et baoulé, des styles épurés aux plus «baroques», à ces fondamentaux de la puissance créatrice des sculpteurs africains devenus des «classiques»  maternité sénoufo, gardien de reliquaire kota, statue masculine bangwa , succèdent des pièces plus rares et moins représentées dans les collections privées, comme la statuette féminine bassa et une série d’œuvres en ivoire, parmi lesquelles une coupe sapi-portugaise ou une coupe d’Ifa yoruba. Moment fort de l’exposition, où se rassemblent chefs-d’œuvre et rencontres, c’est ici que s’expriment toute la fantaisie et le sérieux de cet amateur d’art engagé, soucieux de transmettre un message universel. L’esprit de la collection s’incarne pour finir à travers une maternité luluwa et un porte-flèche luba figuratif, attribué au Maître de la cour de Sopola, deux figures féminines d’un raffinement exceptionnel, qui apportent une conclusion inspirée à cette quête d’éternité.


À LIRE
Éclectique. Une collection du XXIe siècle,
coédition musée du quai Branly - Jacques Chirac/Flammarion, 49 €.


À VOIR
«Éclectique. Une collection du XXIe siècle», Commissariat : Hélène Joubert,
conservateur en chef, responsable de l’Unité patrimoniale des collections Afrique du musée du quai Branly - Jacques Chirac.

Jusqu’au 2 avril 2017.
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