Domenico Gnoli, un peintre hyperréaliste aussi discret que coté

Le 01 avril 2021, par Anne Doridou-Heim

L’artiste italien spécialiste des vues rapprochées, livre avec ce canapé bleu, une vision adoucie de l’hyperréalisme. Qui cèdera à l’envie de s’y allonger ?

Domenico Gnoli (1933-1970), Le Canapé bleu, 1964, acrylique et sable sur toile, 97 147 cm.
Estimation : 1/1,2 M€

L’artiste se fait aussi rare sur le marché français qu’il est abondamment représenté sur Artnet. La livraison à Drouot, en avril, de ce Canapé bleu est donc déjà en soi un petit événement. Dans la famille des hyperréalistes de l’après-guerre, Domenico Gnoli (1933-1970) fait figure de météore. Sa trajectoire a été brutalement interrompue à la veille de ses 37 ans – comme celle de Raphaël et de Van Gogh –, trop tôt pour livrer toute sa dimension, trop tôt aussi pour convaincre le public de son époque. Son œuvre marginale, dans les années 1960, n’a véritablement été reconsidérée qu’à partir des années 1980.
Le sens du commun
Les fées de l’art s’étaient pourtant penchées sur son berceau : une enfance romaine cultivée, entre une mère céramiste, Annie de Garrou, et un père historien d’art, Umberto Gnoli, qui considérait la peinture comme l’une des seules choses acceptables de la vie. Sa voie était toute tracée. Il s’ouvre à ce médium à 17 ans, devient décorateur de théâtre trois ans plus tard. Paris, Zurich et Londres lui tendent les bras, mais le métier est trop bavard, le travail en équipe ne lui convient guère. Il se tourne alors vers l’illustration pour la presse – avec un certain succès, sa belle gueule et son côté dandy assumé l’y aidant. Installé à New York de 1955 à 1962, il vit de son métier de peintre, se rapprochant du pop art qui domine la scène artistique. Le fait de choisir et de reproduire fidèlement des objets communs – pour lui, ceux du vestiaire, veste, cravate, chaussure, col, collier, pantalon, etc. — le rattache évidemment au mouvement, mais lui les traite par le détail et en vues très rapprochées. C’est aussi sous l’angle de l’hyperréalisme qu’il faut regarder son art. Un bouton en gros plan sur une toile de plusieurs mètres carrés, sans aucune échappatoire pour le regard, des chevelures fortement agrandies et des objets de la vie courante, isolés de leur contexte… C’est lui aussi qui donne ses lettres de noblesse à une fermeture Éclair, un nœud de cravate ou un talon vu du côté de la semelle. Il peint enfin les choses banales (un lit, un fauteuil, une couverture…) comme on exécute un portrait. C’est dans cette catégorie que rentre notre canapé.
La métaphysique du détail
Ses toiles peintes à l’acrylique et avec du sable sont imposantes, accentuant encore la dimension presque métaphysique qu’il octroie à ses sujets. Giorgio De Chirico n’est certes pas loin, mais pas que. Les objets sont tellement détachés de leur contexte et de leur fonction, isolés et représentés pour eux-mêmes, qu’ils prennent aussi valeur de mystère, certains critiques parlant même de poésie. Domenico Gnoli se place dans la trajectoire des artistes italiens de la première moitié du XXe siècle. Il a parfaitement assimilé certaines leçons, celle de Giorgio Morandi notamment, le maître de la simplicité. Mais en les représentant sans mise en scène, de manière si frontale et si imposante, il s’inscrit tout à fait dans la seconde moitié du siècle, comme un homme qui ose s’affranchir des codes et l’affirmer. Et ce n’est pas tout : il s’intéresse aux textures, celle des cheveux ou des tissus. La technique utilisée, de l’acrylique mélangé au sable, contribue à leur donner ce rendu si particulier et cette douceur de tons, pour le coup bien éloignés des stridences du pop art. La matière, servie par un dessin épuré, présente ainsi une matité particulière offrant mille possibilités de mettre en évidence les fines stries, les broderies florales, la soie, la douceur d’une couverture… Le tout dans un silence assourdissant qui dérange.
Une peinture non éloquente
Voilà qui intrigue, séduit au point de porter ses toiles au firmament sur le marché international et de les voir accrochées aux cimaises des institutions européennes les plus pointues, de Berlin à Amsterdam, de Madrid à Cologne, de Vienne à Hambourg, de Rome à Venise. Mais pas à Paris… En mai 2012, la galerie new-yorkaise Luxembourg & Dayan lui a consacré une exposition, titrée «Détail d’un détail». Dans le catalogue, on pouvait lire une interview posthume de l’artiste par Maurizio Cattelan, dont les questions étaient faites à partir des réponses ! Cattelan les adaptant à des citations de Gnoli, on peut raisonnablement leur accorder du crédit. On peut y lire : «Je suis métaphysique dans la mesure où je recherche une peinture non éloquente, immobile et d’atmosphère». À la question concernant la fascination du pop art pour les objets communs, la réponse est : «Je ne peux parler que pour moi, mais l’imagination et l’invention ne peuvent pas générer quelque chose de plus important, de plus beau et de plus terrifiant que l’objet commun, amplifié par l’attention que nous lui accordons». Quoi de plus ? L’impact de cette œuvre à Paris. Réponse le 13 avril.

Domenico Gnoli
en 4 expositions
1969
Première exposition monographique de son vivant à la Sidney Janis Gallery,  à New York
1973
Rétrospective de son œuvre au CNAC, à Paris
1990
Madrid, à la Fundación Caja de Pensiones  
2012
Première exposition posthume aux États-Unis, à la Luxembourg & Dayan Gallery
mardi 13 avril 2021 - 14:00 - Live
Salle 6 - Hôtel Drouot - 9, rue Drouot - 75009
Auction Art Rémy Le Fur & Associés
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