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Des vues parisiennes de Le Gray découvertes à Drouot

Publié le , par Vincent Noce

Dans une vente courante, l’expert Serge Plantureux a identifié un lot d’exceptionnelles vues de Paris par Gustave Le Gray avant son départ en exil. Des tirages inédits remis en vente en novembre.

Des vues parisiennes de Le Gray découvertes à Drouot
Gustave Le Gray (1820-1884), L’Arc de triomphe, 1858 ou 1859, épreuve albuminée d’après un grand négatif verre au collodion, numérotée à l’encre au verso par l’artiste, 50 x 39 cm.

Vendredi 5 février 2016 à Drouot. Dans la salle 4, la maison Binoche et Giquello ouvre à 13 h 30 une vente courante ; un lot de photographies de Paris a été ajouté sous le n° 4bis. Durant l’exposition, la nervosité a gagné le petit milieu. Les rumeurs sont allées bon train, comme Drouot en a connues plusieurs dans son histoire séculaire. Le bruit d’une «révision»  cette entente entre marchands pour ne pas surenchérir entre eux a même couru. L’étude juge cependant qu’il serait trop tard pour retirer les photographies. «À tort», admet aujourd’hui Alexandre Giquello, qui reconnaît volontiers une «erreur d’appréciation», considérant qu’il aurait mieux valu retirer le lot pour le faire examiner par son expert habituel, Serge Plantureux. Le même résultat a été obtenu, mais par des chemins détournés. Lui-même alerté à la dernière minute, Serge Plantureux s’est rendu salle 4 juste avant la vente. Il est impressionné par ces tirages de taille imposante (50 x 40 cm) d’une telle qualité. Très peu de photographes de l’époque en étaient capables. Gustave Le Gray est de ceux-là et l’historien de la photographie sait qu’il a réalisé une série de vues de Paris en 1859, peu avant sa faillite et son départ en exil. Après en avoir informé l’étude, il se lance dans les enchères pour tenter de «préserver» le lot. Démarrées à 2 000 €, elles vont atteindre 77 000 € en trois minutes, le lot lui étant adjugé. Son étude complémentaire confirmera son intuition. Il retrouve dans les grandes architectures cette «géométrie lumineuse», dont parlait Sylvie Aubenas dans sa rétrospective consacrée à Le Gray, en 2002 à la Bibliothèque nationale. La confrontation des planches avec une boîte de négatifs en verre, qui avait été retrouvée lors de la préparation de cette exposition, confirmera cette impression.
Accord amiable
Par-dessus tout, au dos de ces épreuves, il trouve inscrit à l’encre un numéro d’inventaire. Or, tout au long de sa carrière parisienne, Le Gray numérotait ses tirages, un procédé qui lui était propre et qui permet de dater assez précisément ses clichés. Le n° 23 395, qui figure sur une de ces vues, indique ainsi un tirage d’octobre ou novembre 1859. L’inventeur de l’épreuve albuminée avait alors réalisé une série de vues de Paris, une ville déserte qu’il avait voulu saisir à l’aube, aux ombres nettement découpées. «Les tirages aux chaudes tonalités sont virés au chlorure d’or, selon un procédé qu’il a mis au point en 1858, écrivait Sylvie Aubenas dans le catalogue de son exposition. Notre-Dame, la tour Saint-Jacques, le Panthéon, le nouveau Louvre, la Bastille, la Concorde, l’Hôtel de Ville sont représentés avec force et presque avec dureté, sans pittoresque ni figurants, dans leur puissance monumentale.» Serge Plantureux souligne leur «intérêt scientifique considérable, car à part quelques épreuves isolées apparues depuis une vingtaine d’années, ces vues n’étaient connues que par les négatifs», qui avaient été trouvés dans les réserves du musée Carnavalet. Certaines n’ont jamais été publiées. Alexandre Giquello a alors repris contact avec la famille qui avait mis le lot en vente pour l’informer de cette découverte. Le cas est délicat, car elle aurait pu invoquer la nullité de la vente (voir page de gauche).  Un accord de partage des bénéfices a été conclu avec la famille d’où provenait ces épreuves albuminées, stipulant qu’elles seront remises aux enchères dans une vente spécialisée en novembre, à l’occasion de Paris Photo. Le conseil des ventes a été tenu informé de cette négociation, qui préserve les intérêts de toutes les parties. 

 

Gustave Le Gray (1820-1884), La Seine et Notre-Dame de Paris vue de côté, depuis la rive gauche, 1859, épreuve albuminée d’après un grand négatif verr
Gustave Le Gray (1820-1884), La Seine et Notre-Dame de Paris vue de côté, depuis la rive gauche, 1859, épreuve albuminée d’après un grand négatif verre au collodion, numérotée à l’encre au verso par l’artiste, 38 x 46,5 cm.

Paris ville déserte
Ces images, telles que les lecteurs de la Gazette peuvent les découvrir, laissent un sentiment étrange. Lignes droites, grands espaces rigoureusement cadrés, rues vides, ombres accusées. Un cheval solitaire attelé devant l’hôtel de ville dit tout de la cité de cette époque. Il y règne une vacuité, qui laisserait presque pressentir les vues de Palerme ruiné par les bombes, que Le Gray va envoyer à la presse parisienne en juin 1860. Il est alors en route pour un exode sans retour qui le conduira au Caire, où il finira ses jours.  Le Gray photographie ici un Paris à l’image de sa vie, en suspens. Il convoque dans une atmosphère presque fantomatique ces vastes places dégagées autour des palais et des églises, témoignant d’une ville qui a entamé sa métamorphose de cité médiévale en métropole moderne. Le photographe a vécu cette transformation urbaine, lui qui a quitté en 1855 la barrière de Clichy pour s’installer, avec le soutien des frères de Briges, dans un grand atelier au 35 du boulevard des Capucines. Il est alors au cœur du nouveau Paris, qui va connaître, après son départ en exil, les chantiers de l’Opéra et du pont de l’Europe. Napoléon III, assisté du préfet Haussmann, veut créer une cité moderne, nouvelle capitale de l’Europe. Au programme : la circulation, les promenades mondaines et les défilés de prestige, le maintien de l’ordre face aux révoltes ouvrières et l’hygiène. L’épidémie de choléra de 1849 a du reste durement frappé Le Gray qui y perdit ses deux filles. Il s’était alors réfugié plaine Monceau, aux Batignolles, avant d’entraîner ses disciples dans la forêt de Fontainebleau, où il cherche à traduire le sentiment du paysage photographique avec une âme de peintre. Le Gray devait retrouver l’architecture en 1851, appelé par la commission des monuments historiques à participer à l’inventaire du patrimoine français, connu sous le nom de «Mission héliographique». Le territoire est alors partagé entre Édouard Baldus, Hippolyte Bayard, Henri Le Secq, Mestral et Le Gray. De Paris jusqu’aux Pyrénées, ces deux derniers rapportent plus de six cents négatifs. Le Gray a pu expérimenter en grand son invention du négatif sur papier ciré sec, qui permettait de tirer jusqu’à trente épreuves en une journée. Les chaudes tonalités, la beauté des tirages et la grandeur des négatifs (jusqu’à 30 x 40 cm) suscitèrent l’admiration à son retour à Paris. Malheureusement, la commission décida d’archiver ces travaux sans les publier. Le Gray a alors délaissé l’architecture, pour n’y revenir qu’avec ce bref et saisissant témoignage, son adieu à la cité.

jeudi 10 novembre 2016 - 20:00 (CET) - Live
Salle 9 - Hôtel Drouot - 75009
Binoche et Giquello
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