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Des meubles suisses en bois dont on fait des ours…

Publié le , par Anne Doridou-Heim
Vente le 08 novembre 2022 - 11:00 (CET) - Salle 14-15 - Hôtel Drouot - 75009

Un chalet dans les Alpes livre une véritable déclaration aux ours et au mobilier dit de la Forêt noire alors qu’il a été fabriqué en Suisse, le tout sculpté plus vrai que nature. La Hiho !

Banc en bois sculpté, peint et patiné, les oursons soutiennent l’assise, le dossier... Des meubles suisses en bois dont on fait des ours…
Banc en bois sculpté, peint et patiné, les oursons soutiennent l’assise, le dossier formé d’un ours tenant des branches de sapin, début du XXe siècle, 110 140 62 cm.
Estimation : 600/800 €

Près de quatre cents lots et toute une journée sont prévus pour disperser l’entier mobilier d’un chalet dans les Alpes, meublé au fil des pérégrinations d’un amateur, une véritable caverne d’Ali Baba à la mode suisse qui ne se dévoilait qu’aux intimes. En 2006 déjà, la Gazette avait consacré un article Tendances à cette spécialité aussi incongrue que charmante, le mobilier dit « de la Forêt-Noire ». Par la même occasion, se réaffirmait une vérité : ces objets d’ameublement n’ont jamais été fabriqués dans la forêt allemande bordant les Vosges – l’erreur est venue de ce qu’elle est un habitat naturel du plantigrade sculpté –, mais 150 km plus au sud, en Suisse, et plus précisément dans la région de Brienz dépendant de l’Oberland bernois. Eux aussi ont leurs ours et de plus une longue tradition de sculpture sur bois, remontant au Moyen Âge.

Naissance d’un succès
Aux XVIe et XVIIe siècles, on y perpétue la pratique du bois sculpté sur les façades des maisons, mais aussi pour habiller les murs intérieurs, le mobilier et les objets usuels. Nombreux sont donc les montagnards qui au cours des longues soirées hivernales se livrent tout naturellement à cette pratique. En 1816-1817, les temps sont particulièrement durs, les ressources s’amenuisent et la famine rôde ; les paysans cherchent à trouver de nouvelles sources de revenus, notamment avec les fameux diables de Bessans, dans la vallée de la Haute-Maurienne. Le gouvernement cantonal, ayant déclaré l’état d’urgence, incite la venue de touristes comme mode de développement économique. Ces derniers, tout spécialement les Anglais, sont de plus en plus nombreux dans les nouvelles stations huppées d’Interlaken, comme au bord des lacs de Brienz et de Lucerne. Le tourneur sur bois Christian Fischer (1790-1848) a alors l’idée de vendre les objets qu’il sculpte l’hiver au coin de l’âtre… et bientôt, il enseigne cet artisanat d’art aux habitants de sa région. Cet homme est le véritable promoteur d’un style promis à un long et prolifique avenir. Dans les échoppes de Brienz, les figurines de Guillaume Tell, celles de bergers, les maquettes de chalets suisses, et bien sûr les ours, se multiplient. Comme le voyageur revenant d’Italie avec des gouaches napolitaines ou des souvenirs de Pompéi, celui visitant la Suisse rapporte ces objets à la maison, parfaits symboles pour lui d’un folklore local. L’affaire de Fischer fonctionne si bien qu’il fait des émules. Des entrepreneurs avisés s’y intéressent de près, au premier rang desquels un certain M. Binder, dont l’atelier installé à Berne sur la rive du lac accueillera plus d’une centaine d’ouvriers dans ses heures les plus fastes. Visionnaire ou bon calculateur, il envoie son fils, Carl Louis Binder (1881-1964), étudier dans l’atelier du grand Rodin ! De retour, celui-ci ira plus loin encore que son père, contribuant à créer une école de sculpture à Berne et emmenant les élèves au parc zoologique pour mieux connaître leurs modèles. Ils mettent en objets la faune et la flore des montagnes suisses.
 

Ours à ski en bois patiné tenant les bâtons dans ses pattes avant, yeux en verre, skis siglés à l’enseigne “Alpes Sport Grenoble”, début d
Ours à ski en bois patiné tenant les bâtons dans ses pattes avant, yeux en verre, skis siglés à l’enseigne “Alpes Sport Grenoble”, début du XXe siècle, h. 68 cm, l. 105 cm.
Estimation : 1 500/2 000 



Des yeux de sulfure
Chamois, bouquetins, aigles, cerfs et ours deviennent naturellement des sujets de référence. Les ursidés, par la sympathie naturelle qu’ils inspirent, se taillent vite la part du lion. Non sans humour, les artisans leur font mimer des attitudes humaines. Sans doute ont-ils le souvenir des anciens bateleurs allant de village en village avec leur animal ! La bête sauvage est brave, elle accepte de se prêter à ce jeu et devient serviteur, support de banc, de parapluie et de manteaux, casse-noix, boîtes à couture, serre-livres, pendules, boîtes à musique… Pour un rendu plus expressif encore, les yeux sont incrustés de sulfure : c’est aujourd’hui un signe d’authenticité. Bien sûr, le soin apporté aux expressions et à la fourrure est un autre gage de qualité.
 

Porte-cannes en bois sculpté, mouluré et patiné figurant un ours debout retenant une branche, les yeux en verre, fin du XIXe-début du XXe 
Porte-cannes en bois sculpté, mouluré et patiné figurant un ours debout retenant une branche, les yeux en verre, fin du XIXe-début du XXe siècle, 97 48 40 cm.
Estimation : 1 500/2 000 



L’ours prospère
Les touristes ont tout de suite répondu positivement, et durant tout le XIXe siècle l’ours fait son miel. On le présente même dans les Expositions universelles, à Londres en 1851 – où l’artisanat biennois décroche ses premières médailles – et 1859, à Paris en 1867. Le public américain y fait sa rencontre et, séduit, l’adopte immédiatement. La Première Guerre mondiale mettra un terme à cette originale production de meubles et objets en bois sculpté. Le plantigrade ne se relèvera pas de « la Der des Ders », ce sont les collectionneurs qui prendront le relais. À la fin du XXe siècle, plusieurs antiquaires les présentent en vedettes dans leurs vitrines : c’est chez eux que les propriétaires du chalet demain dispersé s’est fourni avec appétit. Des ours, le couple en a mis partout – des petits, des moyens et des grands, solitaires ou en troupe ! Près de trois cents peuplaient son intérieur. Leur dispersion va débuter autour de quelques dizaines d’euros – encriers, miroirs, coffrets à bijoux, lampes, thermomètres, écritoires, cendriers, nécessaires à couture, statuettes, etc. – puis délivrer des spécimens plus rares de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle. Cet aimable ours à ski tenant les bâtons dans ses pattes avant s’apprête à dévaler la piste entre 1 500 et 2 000 €, le banc dont deux charmants oursons soutiennent l’assise se prépare à entrer en scène à 600/800 €. Il y a encore un porte-cannes dont un ours tient une branche (1 500/2 000 €), une table écritoire d’une amusante utilité annoncée à 400/600 €…

 

Ours debout en bois sculpté et patiné formant portemanteau et porte-parapluie, tenant une branche sur laquelle deux oursons grimpent, les
Ours debout en bois sculpté et patiné formant portemanteau et porte-parapluie, tenant une branche sur laquelle deux oursons grimpent, les yeux en verre, fin du XIXe-début du XXe siècle, h. 217 cm.
Estimation : 3 000/4 000 



L'air des alpages
La pièce la plus demandée dans ce style s’avère être le portemanteau. Deux modèles sont au choix, tous deux à 3 000/4 000 €, mais avec une légère variante. Sur le premier, deux oursons grimpent à la branche formant portant, peut-être envoyés pour aller chaparder du miel ; sur le second, le petit est seul, toujours tenu par sa mère, attentive. Si le plantigrade est la grande vedette de cet ensemble chantant haut et fort l’air des alpages, à ses côtés, une autre faune de montagne se déploie. Le bois des cerfs devient support de bougeoirs, lustres, banquettes, tabourets, chaises et consoles… pour des estimations comprises entre 200 et 600 €. Sur les murs, les torrents dévalent des sommets dans un paysage de sapins, sur deux toiles signées Alfred Godchaux (800/1 200 € chacune), une de Louis-Auguste Lapito (1 500/2 000 €) et bien d’autres anonymes. Quand il ne fait pas l’ours, le mobilier décline le thème des branchages – 600/800 € pour un mobilier de salon du XIXe siècle, 200/300 € pour une suite de quatre chaises à l’assise gravée de pommes de pin. Il ne sera pas nécessaire de chausser les skis pour partir à la rencontre de cet ensemble unique par sa variété, seulement de se rendre à l’Hôtel Drouot, transformé pour l’occasion en une caverne helvétique bien gardée !
 

Petit historique
en 5 dates

1816-1817
La Suisse connaît une période de famine à la suite de l’éruption du Tambora en Indonésie de 1815, qui a entraîné de grandes chutes de neige suivies de nombreuses inondations l’été suivant.
1847
La reine Victoria se fait construire la résidence d’Osborne sur l’île de Wight ; peu de temps après, un chalet suisse est ajouté, qui servira de maison de jeux à ses enfants.
1868
Environ 2 000 sculpteurs sur bois sont référencés, dont 1 065 actifs à Brienz.
1884
Ouverture d’une école de sculpture sur bois à Brienz pour former les jeunes apprentis.
2009
Création à Brienz du Musée suisse de la sculpture sur bois, au sein de l’usine classée de l’entreprise Jobin.
mardi 08 novembre 2022 - 11:00 (CET) - Live
Salle 14-15 - Hôtel Drouot - 75009
Christophe Joron Derem
Gazette Drouot
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