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Des faux Millet dans la nature, une affaire de famille

Publié le , par Vincent Noce

Plus connu comme magistrat que comme écrivain, Éric Halphen fait partie d’une famille de collectionneurs. Il s’est attaqué à un épisode méconnu de l’histoire de l’art, les escroqueries auxquelles s’est prêté dans l’entre-deux-guerres le petit-fils de Jean-François Millet, Jean-Charles.

Éric Halphen, Le Faussaire de la famille, éditions Buchet-Chastel, 256 pages, 19... Des faux Millet dans la nature, une affaire de famille
Éric Halphen, Le Faussaire de la famille, éditions Buchet-Chastel, 256 pages, 19,90 €.

Cette passionnante chronique policière, animée par la vivacité des dialogues et des pensées de ses personnages, restera comme l’ouvrage de référence de cette mésaventure. L’auteur n’a pu avoir accès au dossier judiciaire, mais a décrypté les coupures de presse, alors nombreuses, quand le scandale est devenu public. Il a aussi voulu dessiner le roman familial de deux caractères opposés, un artiste austère et son petit-fils au tempérament aventurier qui a voulu sortir de son ombre, par la mauvaise porte. Sa biographie du peintre est écrite dans un style plutôt télégraphique – il n’aime guère les verbes – et Éric Halphen semble plus à l’aise dans les circonvolutions d’une enquête pénale qu’en histoire de l’art, quand il sacrifie à des aphorismes discutables (« qu’importe au fond le caractère d’un artiste, il pèse peu face à son œuvre »). Mais il aborde la dérive de Jean-Charles Millet en expert : « En délinquance, comme en beaucoup d’autres domaines, seuls les débuts sont difficiles, il suffit de se laisser aller. » Comme tant de faussaires, l’homme est d’abord un artiste raté. Il rencontre un peintre un peu plus doué, Paul Cazot, qui acceptera de produire en série des pastiches de l’œuvre du célèbre grand-père. Jean-Charles Millet est chargé de leur vente. Pour un marchand, il n’y a guère de meilleure provenance que le petit-fils du peintre, prêt à délivrer au besoin une attestation marquée par un tampon d’atelier. Ce qui va perdre Jean-Charles – comme tant d’escrocs –, c’est son appétit pour l’argent. Un galeriste londonien, David Croal Thomson, qui lui a confié deux bronzes de Rodin à vendre, reçoit, pour tout retour, un chèque en bois. La catastrophe vient de l’épouse de Paul Cazot, Henriette, qui vend en douce une de ses toiles. Elle est dénoncée comme un faux par deux experts quand elle aboutit chez un collectionneur, lequel dépose plainte. L’enquête est confiée à Jules Belin, policier vedette qui compte Landru et Bonnot à son tableau de chasse et qui inspirera le personnage du commissaire Maigret. Celui-ci saisit une centaine de tableaux chez Cazot et au musée de Barbizon, qui s’est approvisionné auprès de Jean-Charles Millet, avant de faire le tour des galeries parisiennes. Comme de bien entendu, les deux faussaires se renvoient la responsabilité de leurs méfaits. La loi sur le faux en art est mal formée et le juge Milon pas très malin. Il déclare l’action publique prescrite. Cazot est libéré, mais pas Millet, rattrapé par ses autres escroqueries. Il est condamné à un an de prison. Au procès, les chroniqueurs saluent « le génie » des contrefacteurs : « Si l’œuvre est belle, cela doit suffire amplement. » Depuis, la loi sur le faux artistique n’a jamais été révisée et les contrefaçons de Jean-Charles Millet se retrouvent encore à l’occasion sur le marché de l’art.

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