De l’avenir des salons d’antiquaires

Le 15 septembre 2017, par Valentin Grivet

Eux aussi vivent une période de mutation. Comment les salons d’antiquaires résistent-ils, par quels moyens les redynamiser ? Le point sur ces grands rendez-vous qui n’ont pas dit leur dernier mot.

Vue du salon Dij’Antik 2017 (galeries Vent des cimes, au premier plan, et Alphart).
© Dij’Antik

À l’heure où fleurissent sur les places de France des centaines de troc et puces, de brocantes et de vide-greniers, le modèle traditionnel des grands salons d’antiquaires séduit-il encore ? Le premier constat est une baisse significative du nombre de manifestations, avec la disparition, au cours des dernières années, d’institutions historiques. Ainsi des salons de Bourg-en-Bresse, de Besançon, de Marseille, de Strasbourg ou de Clermont-Ferrand et, à Paris, de ceux de la tour Eiffel et des Champs-Élysées. D’autres, en souffrance, ont été sauvés in extremis par de nouveaux organisateurs, qui tentent de leur donner un second souffle.
Des marchands volontaires
Ces derniers sont souvent des antiquaires, qui, forts de leur connaissance du marché, se lancent dans l’aventure. «Il faut se retrousser les manches, l’avenir est entre nos mains», affirme Patrick Damidot, à l’origine avec Jérôme Henry de la nouvelle version du salon de Dijon. L’édition 2017 a bien failli ne pas avoir lieu : après quarante ans de bons et loyaux services et plusieurs cuvées déficitaires  la fréquentation étant passée de 12 000 visiteurs dans les années 1990 à moins de 4 000 , Congrès Expo jetait l’éponge. «Des confrères avaient monté un petit salon à Lyon, qui marchait bien. On a décidé de se lancer. Il a fallu compresser le coût des stands, car tous les exposants ne rentrent pas dans leurs frais. Nous ne faisons aucun profit sur l’organisation, nous voulons juste que cela puisse continuer à exister. Nous avons réduit la durée de la manifestation, de dix à six jours, et baissé le prix d’entrée, de 9 à 5 €. Je suis confiant, il y a un bon retour des professionnels et du public.» De leur côté, les marchands Jacques Dubourg et Françoise Tallec ont repris Bordeaux en 2009, et Toulouse, qui renaît en ce mois d’octobre. «Ce sont des salons qui jouissent d’une belle notoriété dans des villes où il y a une clientèle. Ils marchaient bien, mais ils ont été malmenés. Nous avons soigné l’accueil, le décor, et mis l’accent sur la communication», explique le duo. La plupart des marchands que nous avons interrogés sont formels : il y a toujours un intérêt pour les antiquités. «Il ne s’agit pas de désaffection, mais l’acte d’achat est plus difficile, les clients réfléchissent et négocient davantage, constate l’antiquaire joaillier Geoffray Riondet, présent à une dizaine de foires chaque année. C’est à nous de suivre cette évolution, et même de la devancer. On ne peut pas faire des salons comme on les faisait il y a trente ans.»
Rajeunir l’image et recréer l’envie
De façon générale, il est nécessaire de dépoussiérer l’image du rendez-vous pour recréer l’envie et élargir le public. Les initiatives sont multiples. Du Salon des antiquaires de Dijon devenu Dij’Antik à la foire de Chatou, qui a abandonné son sous-titre de «foire à la brocante et aux jambons», de l’Isle-sur-la-Sorgue désormais Antiques Art & You au salon d’Antibes rebaptisé Antibes Art Fair, plusieurs manifestations ont tout d’abord changé de nom. Un moyen, plus ou moins convaincant, de rajeunir l’image et d’essayer d’attirer une clientèle plus internationale. Ensuite, plusieurs institutions jouent la carte de la diversité, en mélangeant les antiquités, le moderne et le contemporain (Bordeaux, Toulouse…), et en s’ouvrant davantage au design et au vintage. «Ces quatre dernières années, nous avons eu beaucoup de demandes de marchands dans ces secteurs, ce qui nous permet d’évoluer en douceur, sans opérer de rupture radicale», souligne Gilbert Gay-Parme, conseil en communication chargé des relations extérieures du salon d’Antibes qui affiche une bonne santé, avec 20 000 entrées annuelles et la naissance d’une seconde foire, au mois d’août, dans une ambiance estivale plus décontractée. À Quimper, repris il y a six ans par l’organisateur Philippe Kergonna, le design a également fait une entrée remarquée, en 2015, avec le stand du marchand et collectionneur Marc Le Stum, spécialiste du mobilier 50-70. Le salon, qui compte une centaine d’exposants, se porte plutôt bien avec 5 000 entrées enregistrées sur trois jours, chaque année en novembre.

 

La traditionnelle foire de Chatou rassemble quelque 500 professionnels. © Sébastien Siraudeau
La traditionnelle foire de Chatou rassemble quelque 500 professionnels.
© Sébastien Siraudeau

Faire face à une crise de confiance
Enfin, d’autres choisissent de miser sur l’animation (expositions, colloques, soirées, visites guidées…). L’exemple de l’Isle-sur-la-Sorgue est à ce titre intéressant. En perte de vitesse depuis quelques années, la célèbre foire (500 marchands, près de 100 000 visiteurs) a été reprise en avril dernier par Jacques Chalvin, qui vient de l’événementiel. L’idée était de renforcer le caractère populaire et festif de la manifestation. Le résultat est en demi-teinte. «Si le dîner de gala, la remise des trophées et le bal des antiquaires ont connu un beau succès, les conférences se sont déroulées sous des chapiteaux clairsemés», confie l’organisateur. Même son de cloche à Bordeaux : «Nous avons essayé, cela ne marche pas.
Il n’y a personne. Les gens sont là pour flâner, voir de beaux objets et se faire plaisir», selon Françoise Tallec et Jacques Dubourg. Bien sûr, l’objectif est d’attirer du monde dans les salons. Mais une forte affluence ne garantit pas une réussite en termes de ventes. Le plus important ? La qualité de la marchandise. Ces vingt dernières années, les foires ont souffert d’une crise de confiance. «Il faut respecter le métier et le client, en étant toujours plus vigilant. Si je vois une copie ou un faux chez un marchand, je le chasse», explique l’organisateur Joël Garcia, qui rappelle avoir été le premier à imposer la présence d’un expert sur une foire, en 1970. À 84 ans, c’est toujours avec le même enthousiasme qu’il organise la foire de Bastille, à Paris : «Les stands sont pleins, les marchands travaillent, même si, comme partout, le chiffre d’affaires a baissé». Investie depuis 1969, la place accueille 40 000 visiteurs (dont 30 % d’étrangers) et rassemble 400 exposants, dont 150 ne font que ce salon. Travaux publics obligeant, la prochaine édition les verra se réunir place Joffre, au pied de l’École militaire.

Une clientèle mieux ciblée
Pour qu’une foire fonctionne, la marchandise doit être de qualité, mais aussi s’inscrire dans le goût de l’époque et répondre aux attentes d’une clientèle mieux ciblée. «Il y a trente ans, nous avions plus de demande que d’offre. Tout se vendait, sans effort. On pensait que l’on manquerait de marchandise. Aujourd’hui, c’est l’inverse», confie Jean Nowicki, président du Syndicat national du commerce de l’antiquité, de l’occasion et des galeries d’art, organisateur de la foire de Chatou. Modes, tendances… des secteurs montent en flèche, d’autres s’effondrent. Le XVIIIe se maintient. «Mais le Louis-Philippe, le rustique, les armoires régionales, c’est mort», assure la bordelaise Françoise Tallec. Les années 1930-1950 sont recherchées, le mobilier scandinave aussi (apprécié d’une clientèle plutôt jeune), tandis que l’heure de gloire de l’industriel semble déjà passée. «Il y a eu trop de copies qui ont décrédibilisé ce marché», explique Jean Nowicki. Quel que soit le domaine, ce qui marche est le haut de gamme. Il y aura toujours des acheteurs pour les pièces extraordinaires. «Notre métier a de l’avenir si nous restons des découvreurs d’objets. Nous devons surprendre, séduire, partager des émotions», précise Patrick Damidot. Le marché est en revanche plus compliqué pour la marchandise «courante». Et c’est là, sans doute, que la concurrence d’Internet est la plus rude. Ces nouvelles habitudes d’achat en ligne influent-elles vraiment sur la fréquentation et le chiffre d’affaires des salons d’antiquaires ? Difficile de trancher. Les réponses sont contrastées et nombre de marchands se veulent rassurants. Internet a bien sûr changé la donne, jouant un rôle à la fois sur l’offre, dont la visibilité est décuplée, et sur les prix, en permettant aussi de les réguler. «Mais rien ne remplacera jamais la rencontre, le contact physique avec l’objet. On n’achète pas une Vierge à l’Enfant du XIIIe siècle sans l’avoir vue et touchée», conclut Joël Garcia. Espérons que l’avenir lui donnera raison.

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