facebook
Gazette Drouot logo print

Daniel Hourdé, artiste à plein temps

Le 04 janvier 2022, par Stéphanie Pioda

Galeriste repenti spécialisé dans l’art tribal, Daniel Hourdé déploie désormais ses sculptures en bronze apaisant les tourments humains et les souffrances faites à la planète. Un art où la catharsis est salvatrice.

Daniel Hourdé, artiste à plein temps
© David Atlan

Il y a un côté Janus chez Daniel Hourdé, que traduisent son histoire et son parcours où se conjuguent deux carrières : celle de l’artiste et celle du galeriste d’arts extra-européens. Mais depuis 2011, la part de la création l’a emporté et il a mis fin à son association avec Philippe Ratton, avec qui il avait ouvert une galerie rue des Beaux-Arts, en 1990. C’est qu’il est difficile d’être considéré comme un artiste « sérieux » avec une telle double casquette, même s’il a régulièrement exposé, de la galerie Jean-Paul Riedel (le découvreur de Sanyu en France) à Larock-Granoff, en passant par Loft de François Roudillon ou chez Agnès Monplaisir. « D’aussi longtemps que je me souvienne, mon père a toujours été artiste », témoigne son fils, Charles-Wesley, qui poursuit : « Un artiste complet, du trait de crayon à la pointe des souliers en passant par l’assemblage de sa collection. Je l’ai constamment vu un fusain, un pinceau ou un ébauchoir à la main. Il pratique continuellement, de façon régulière, assidue. Il est habité. Il s’inspire du réel, que ce soit dans notre jardin où il peignait la jument de ma mère et la végétation environnante, ou dans son atelier à Paris où les modèles défilaient. Les odeurs de peinture, de Plastiline fondue, de plâtre et de soudure ont accompagné mon enfance. » L’autre versant du monde de Daniel Hourdé était tout aussi envahissant : « Les arts extra-occidentaux étaient omniprésents : l’art africain et océanien bien sûr, mais également eskimo, égyptien, grec, romain, indien… Une momie précolombienne siégeait même dans ma chambre ! » De quoi provoquer des cauchemars… mais ce ne sera pas le cas : « La proximité avec ces œuvres m’a permis de comprendre et de ressentir l’émotion qui anime les collectionneurs. La cohabitation avec ces sculptures m’a finalement amené à en faire mon métier.» Daniel Hourdé a ainsi transmis le flambeau à son fils, sans toutefois complètement l’abandonner, à la fois comme collectionneur – en témoigne un élégant masque japonais de théâtre nô récemment acquis –, et comme conseiller. « J’ai gardé des contacts avec des collectionneurs qui me font confiance pour leur trouver certains objets. » Difficile de couper complètement avec une spécialité, et un réseau construit sur quasiment une soixantaine d’années. Car cette histoire avec les arts extra-européens est ancienne. Enfant, il fréquentait le musée de l’Homme en voisin, et dès ses 14 ans, il s’aventurait dans les galeries, tout particulièrement celle de Maurice Ratton, au 28, rue de Grenelle. « Mes parents m’achetaient chaque trimestre une statuette chez le père de mon ex-associé, qui m’a raconté qu’il me détestait pendant son enfance car son père lui disait, ‘’tu vois, le petit Hourdé vient acheter des statuettes avec sa maman et toi tu préfères des mobylettes !’’… Celles qui coûtaient 100/150 F vaudraient aujourd’hui entre 4 000 et 8 000 €. » Après des études aux beaux-arts de Grenoble puis ceux de Paris, à son tour il se lance dans ce commerce pour s’assurer des revenus. « À l’époque, j’avais remarqué que les chèques mettaient entre quinze jours et trois semaines avant d’être encaissés, donc j’allais le vendredi à Drouot acheter des pièces que je déballais aux Puces le week-end. La première semaine, je fixais des prix assez élevés, pour baisser la deuxième semaine et parfois vendre à perte la troisième et couvrir l’achat. Mais après, les commissaires-priseurs me faisaient crédit ! » Toujours est-il que l’association avec Philippe Ratton lui a permis de véritablement partager son temps entre la création et une activité rémunératrice.

«Toutes les cultures du monde parlent de la même chose : de la vie, de la mort, de la vie après la mort...»
Daniel Hourdé, Martyrium Mundi, 2021, acier inoxydable poli-miroir, dorure à la feuille, H. 150 cm, L. 380 cm. La couronne-sphère est inst
Daniel Hourdé, Martyrium Mundi, 2021, acier inoxydable poli-miroir, dorure à la feuille, H. 150 cm, L. 380 cm. La couronne-sphère est installée devant la Galerie Larock-Granoff à Paris.
© Photo Woytek Mazurek

Des tourments et des démons
Sa grande curiosité a certainement contribué à ce que Daniel Hourdé se tourne vers un certain académisme à une époque où le savoir-faire était mis au rencart et le conceptuel, une norme. « La liberté n’était plus un enjeu puisque tout était possible, après des expériences radicales comme celles d’Yves Klein exposant un monochrome mais surtout le vide ! À ce moment-là, qu’est-ce que la liberté ? Être plus original ou plus scandaleux ? Pour moi, le challenge était de surpasser ce qu’on appelait ‘’art’’, reprendre l’étude sur le modèle vivant et des choses plus classiques. Je devais beaucoup travailler pour arriver à ce que je voulais. » D’emblée, il se positionne en dehors du courant dominant, de la tendance, d’une quelconque doxa. Mais se pose-t-on aujourd’hui la question de la légitimité d’artistes restés un temps en marge, tels un Sam Szafran ou un Lucian Freud ? Au début peintre, il s’exprime aujourd’hui essentiellement par la sculpture, le dessin et des installations. Si les arts extra-européens ne l’ont pas du tout influencé dans la forme ou l’esthétique, le lien peut se faire dans le contenu. « Toutes les cultures du monde parlent de la même chose : de la vie, de la mort, de la vie après la mort… » En cela, ses bronzes s’imposent à la fois comme des écorchés, des vanités, les dépositaires des danses macabres du Moyen Âge ou du visionnaire retable d’Issenheim. Nus, ils le sont, comme les sculptures taillées dans le bois ou le marbre des sculpteurs grecs, romains ou africains. Mais torturés et exagérément étirés dans une veine maniériste, ils semblent avoir encapsulé dans la matière les tourments et les démons de l’artiste, qui demeure tiraillé par un questionnement spirituel qui ne le lâche pas. Anonymes, ces hommes pourraient ainsi être ses alter ego avec lesquels il poursuivrait un voyage initiatique, comme le suggère le squelette de barque en bronze trônant juste devant son lit-tombeau en granit noir, et qu’il avait exposé à la chapelle de la Salpêtrière, en 2019. L’embarcation rappelle celle qu’a empruntée Dante en compagnie de Virgile lorsqu’ils traversèrent le Styx. Dans ce cinquième cercle de l’Enfer, Daniel Hourdé se joint aux poètes en témoin des souffrances de l’humanité. On peut s’étonner de la récurrence d’un motif qui prolonge la réflexion : ses couronnes d’épines, qui soulignent l’imprégnation de son œuvre par le christianisme. Comme l’écrit Dominique Baqué dans sa monographie consacrée à l’artiste, se rejoue là « le douloureux dialogue de l’homme avec Dieu, un Dieu qui reste souvent muet, qui s’approche puis se retire, s’éloigne enfin dans l’éternité de son silence ». 


 

Vue de l’atelier parisien de Daniel Hourdé. © Daniel Couderc
Vue de l’atelier parisien de Daniel Hourdé.
© Daniel Couderc
Daniel Hourdé
en 5 dates
1947
Naissance à Boulogne-Billancourt (92)
1971
École nationale des beaux-arts de Paris
1980
Première exposition personnelle au musée de Villefranche-sur-Saône
2016
« La Passerelle enchantée », sur le pont des Arts à Paris
2019
« Si près du paradis » à la chapelle Saint-Louis de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Paris


L’art de tirer la nappe
S’il crée une installation monumentale faite de corps dessinés au fusain enchevêtrés dans une perdition inéluctable (La Chute de l’homme), il donne bien souvent un contrepoint dans cet art cathartique, où une échelle mène directement au paradis. Son humour malicieux dédramatise certains sujets, comme lorsqu’il grime ses sculptures en les affublant d’une tête de Mickey ou met en scène un squelette affairé à tirer la nappe qui n’est autre que le prolongement de la table en bronze qu’il a créée. Art et arts décoratifs ne font qu’un, avec bougeoirs, lampes, meubles, qui s’immiscent de façon encore plus naturelle dans le quotidien. Le sien mêle dans un décor théâtral et baroque toutes ses passions, dans un dialogue vivant entre ses sculptures extra-européennes alignées en un front désordonné et ses sculptures laissant peu de place à l’humain, un intérieur que d’aucuns pourraient qualifier d’angoissant. Mais lui est serein : « Je suis bien dans ce lieu qui est pour moi apaisé, où j’ai entreposé tout ce que j’ai dans ma tête ! » Du haut de son mètre quatre-vingt-quatre et vêtu de sa combinaison orange devenue iconique, il rayonne de la plénitude de l’artiste accompli, dans son antre qu'abritent les rares ruelles moyenâgeuses de Paris, à deux pas de Notre-Dame.

à lire
Dominique Baqué, Daniel Hourdé,
éditions du Regard, 2021, 250 pages. Prix : 48 €.



à voir
« Daniel Hourdé. Martyrium Mundi »
Jusqu’au samedi 22 janvier 2022
Devant la Galerie Larock-Granoff, 13, quai de Conti, Paris VIe.
www.larock-granoff.fr. 

 

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne