Collection Shlomo Moussaieff le verre en fusion

Le 27 janvier 2017, par Agathe Albi-Gervy

Des gemmes au verre, il n’y a qu’un pas. La passion du diamantaire pour sa terre d’origine lui a fait acquérir des chefs-d’œuvre de l’art verrier antique, dont un florilège sera bientôt dispersé.

Art islamique, VIIe-IXe siècle environ. Flacon zoomorphe à panse annulaire représentant un animal stylisé, verre soufflé et travaillé à la pince, h. 13 cm.
Estimation : 10 000/12 000 €

Le plus gros diamant rouge du monde porte son nom. Il l’a acquis comme tant d’autres gemmes de couleur  celles qu’il affectionne le plus. Shlomo Moussaieff (1925-2015), célèbre diamantaire, a paré de ses bijoux les plus grandes célébrités, parmi lesquelles, et non des moindres, la croqueuse de diamants Elizabeth Taylor. Son grand-père, important marchand de thé et magnat de l’immobilier en Ouzbékistan, s’est établi à Jérusalem en 1891. Lui-même, après s’être engagé avec l’Irgoun  ce qui lui valut d’être emprisonné en Jordanie, en 1948 , a travaillé dans la bijouterie familiale avant de s’installer à Londres, en 1963. À Park Lane, ses activités de marchand d’antiquités et de joaillier se révèlent rapidement florissantes. Shlomo Moussaieff a la réputation de toujours répondre aux besoins exigeants de ses clients du golfe Persique. Cet amoureux des pierres l’est aussi du verre antique, ainsi que d’autres objets et judaïca qui révèlent un fort attachement à sa terre d’origine. Collectionneur discret, il préfère acheter aux enchères par téléphone, mais prête volontiers quelques-unes de ses pièces au Metropolitan Museum de New York ou au musée de Jérusalem. Certaines d’entre elles se trouvent toujours en Israël, à l’image d’une paire de lions yéménites en bronze.
 

Côte du Levant, Sidon, début du Ier siècle. Pyxide en verre bleu profond, le corps octogonal soufflé dans un moule trivalve, attribuable à l’atelier d
Côte du Levant, Sidon, début du Ier siècle. Pyxide en verre bleu profond, le corps octogonal soufflé dans un moule trivalve, attribuable à l’atelier d’Ennion, h. 5,8 cm.
Estimation : 55 000/60 000 €

 

Le verre, aussi précieux que les gemmes
Si, pour l’œil d’aujourd’hui, le verre doit être translucide, les Anciens le prisaient opaque. Pourquoi donc rechercher un tel effet ? Afin d’imiter les couleurs de pierres semi-précieuses, plus rares et chères. Un véritable marché d’imitation des gemmes s’est donc propagé dans les civilisations antiques, parfois pour tromper, le plus souvent pour ornementer. Le verre opaque peut par ailleurs renfermer des irisations, souvent dues à une mauvaise composition de la matière, mais qui sont pourtant très recherchées par les collectionneurs actuels, à l’instar de Shlomo Moussaieff. Deux oenochoés de la collection, de type Harden et datant du milieu du IVe siècle ou de la fin du IIIe siècle avant J.-C. (10 000/12 000 € chacune), de même qu’une autre oenochoé, deux aryballes et un alabastre, des formes très répandues dans cette production (entre 2 500 et 6 000 €), ont été fabriqués selon la technique du «récipient sur noyau». Sous ce terme se cache l’une des innovations majeures, née en Mésopotamie. Elle consiste à enrouler autour d’un noyau un fil de verre tiré d’un cône ; puis des filets colorés, appliqués sur la panse, forment des décors originaux de zigzags ou de guirlandes. Si d’un point de vue stylistique, ces récipients, commercialisés dès le VIe siècle avant notre ère, ne correspondent pas aux goûts actuels, jugeant leurs formes peu variées et préférant des coloris plus brillants, les pièces choisies par Shlomo Moussaieff sont d’une qualité à souligner, de même que leur exceptionnel état de conservation.

 

Méditerranée orientale, milieu du IVe-fin du IIIe siècle av. J.-C. Oenochoé en verre sur noyau, type Harden, groupe 2, forme 7, embouchure tréflée, an
Méditerranée orientale, milieu du IVe-fin du IIIe siècle av. J.-C. Oenochoé en verre sur noyau, type Harden, groupe 2, forme 7, embouchure tréflée, anse surélevée appliquée après le décor, h. 12 cm.
Estimation : 10 000/12 000 €

Des témoins de l’Histoire
C’est à l’époque romaine que deux des plus belles pièces de la collection ont été créées. Il s’agit de pyxides du début du Ier siècle, sorties d’un atelier de Sidon, cité côtière du Levant, dans l’actuel Liban, qui malgré la nouvelle concurrence italienne a su maintenir sa position dominante, acquise depuis l’époque hellénistique. Au vu de la finesse de son exécution et de sa couleur bleu irisé, l’une d’elles est probablement due à l’atelier d’Ennion, le plus célèbre maître verrier de l’Antiquité (55 000/60 000 €). Il fut d’ailleurs l’un des premiers à signer sa production et à préciser son origine, par la mention «le Sidonien». Selon Christophe Kunicki, l’expert de la vente, l’absence de signature pourrait ici s’expliquer par les petites dimensions de l’objet… Si l’on attribuait auparavant à Ennion toutes les pyxides de l’époque, seules les plus finement exécutées lui sont aujourd’hui données. La réputation de cet inventeur d’un nouveau type de moules  en plusieurs parties  était si grande de son vivant qu’elle franchit les frontières et lui aurait même permis d’ouvrir une succursale en Italie. Ses pièces ont été exportées jusqu’à la mer Noire, en Afrique du Nord et en Espagne, un succès comptable pour un artiste de l’Antiquité ! Prestige ultime et plus récent, une exposition monographique lui a été dédiée il y a deux ans au Metropolitan Museum à New York. Une autre pyxide de Sidon est, elle, en verre d’un beau blanc laiteux et opaque, (22 000/25 000 €), couleur caractéristique de ses ateliers, mais plutôt rare sur le marché, où la couleur lavande est majoritaire, nous précise Christophe Kunicki. Ceux qui ont cru y voir de l’ivoire ou du marbre prouvent que la duperie fonctionne toujours : on pense en effet que ces pièces ont été conçues pour imiter ces matériaux, à l’époque encore plus luxueux et prestigieux que le verre incolore. Elles ont d’ailleurs été retrouvées dans les tombes de très riches patriciens. Shlomo Moussaieff en possède deux, l’autre ayant subi des restaurations. Il a acquis ce modèle-ci auprès du marchand anglo-saxon Hadji Baba.
... et de l'histoire d'un homme
Cette apparence ivoirée si séduisante se retrouve avec la Tyché d’Antioche, petit flacon romain du IIe-IIIe siècle librement inspiré d’une célèbre création du sculpteur Eutychidès de Sicyone, un élève de Lysippe (70 000/80 000 €). Sans doute conçue pour célébrer la fondation d’Antioche en 300 avant J.-C., cette statue représentant la déesse de la Fortune a pu être dupliquée comme un souvenir de l’événement. Cet exemplaire-ci est remarquable, en parfait état de conservation, tandis que même les rares modèles conservés dans les musées sont fragmentaires. Cinquante paires de bras levés vers le ciel, cinquante personnages en cercle autour d’un officiant faisant face à un autel. De tailles différentes, tous se tiennent à l’intérieur d’un bassin circulaire reposant sur trois pieds. Cette scène de culte n’est pas en verre, mais en terre cuite (26 000/28 000 €). L’importance de cette œuvre perse deux ou trois fois millénaire tient à ses dimensions, pas moins de 20 cm de haut et 40 cm de diamètre. Une envergure non négligeable pour un matériau si fragile et dans un tel état de conservation ! L’enthousiaste expert de la vente estime par ailleurs que le nombre de personnages en fait une pièce sans équivalent. Mais, ce qui semble avoir intéressé Shlomo Moussaieff dans cette œuvre, liée à l’une des croyances traditionnelles des Perses anciens, semble être sa référence à l’histoire des religions. Le collectionneur, en effet, était mû par une passion pour la terre de ses parents, par le désir d’approfondir les témoignages de la culture juive et, plus largement, du monde oriental à l’époque biblique. Trente ans après avoir quitté Jérusalem, il recherchait encore des objets de sa région, des antiquités dont l’âge serait à l’image de vieilles racines profondément ancrées au sol, les siennes.

Art romain, IIe-IIIe siècle. Flacon représentant la Tyché d’Antioche en verre soufflé moulé blanc opaque, h. 15,5 cm.Estimation : 70 000/80 000 €
Art romain, IIe-IIIe siècle. Flacon représentant la Tyché d’Antioche en verre soufflé moulé blanc opaque, h. 15,5 cm.
Estimation : 70 000/80 000 €


 

3 QUESTIONS
À GIDEON SASSON
Directeur de la galerie Sasson Ancient Art, à Jérusalem

Quel collectionneur était Shlomo Moussaieff, que vous avez très bien connu ?
Shlomo a sélectionné des œuvres exceptionnelles qui reflètent la vivacité de son œil. Il a eu par ailleurs la chance d’être au bon endroit au bon moment, à une époque où le marché fournissait des pièces de qualité. Aujourd’hui, les antiquités sont en nombre limité et les belles pièces, toutes légales, sont depuis longtemps dans des collections, comme celle de Shlomo Moussaieff. Dans ses dernières années, il a senti que le marché s’appauvrissait et n’était plus un collectionneur actif. Mais sa vie entière fut toujours emplie de ces antiquités, au quotidien. Elles faisaient partie de lui.

D’où lui est venue cette passion pour l’Antiquité ?
Son grand-père était un grand collectionneur de manuscrits juifs, que Shlomo a donnés à la Bar-Ilan University, en Israël, permettant la naissance de la fondation Moussaieff Center for Kabbalah Research. L’ensemble proposé aujourd’hui n’est qu’une partie d’une immense collection d’objets ou œuvres témoignant du passé de sa terre d’Israël, de son histoire et de la nature des peuples qui ont vécu dans cette région du monde. Il était passionné par cette histoire. L’aspect des verres anciens, couverts d’irisations avec les années, le fascinait également.

Quelles sont, selon vous, les pièces les plus importantes ?
Il faut tout d’abord comprendre que le verre était réservé, dans l’Antiquité, aux hommes les plus riches, à la différence de la poterie. Les motifs originaux sur ces objets, non destinés à un usage quotidien, montrent à quel point ils devaient être chers.
La pyxide de Sidon est de la main d’un grand artiste, c’est un chef-d’œuvre indubitable… Or, Ennion est l’un des seuls à pouvoir fournir des pièces de cette qualité. Il faut avoir à l’esprit, en la regardant, qu’elle a été réalisée il y a deux mille ans. Une exécution aussi délicate serait difficile à reproduire, même de nos jours ! Mais la Tyché d’Antioche est à mes yeux l’objet le plus intéressant. C’est incroyable qu’elle
n’ait subi aucune restauration…


 

Perse, Ier millénaire av. J.-C. Scène de culte, groupe modelé en terre cuite agencé dans un bassin circulaire, h. 20 cm, diam. 40 cm.Estimation : 26 0
Perse, Ier millénaire av. J.-C. Scène de culte, groupe modelé en terre cuite agencé dans un bassin circulaire, h. 20 cm, diam. 40 cm.
Estimation : 26 000/28 000 €
SHLOMO MOUSSAIEFF
EN 5 DATES
1925
Naissance à Jérusalem, où son père est bijoutier.
1948
Débuts de sa collection d’antiquités.
1963
Départ pour Londres, où il ouvre une première boutique de joaillerie.
2000
Création du Shlomo Moussaieff Center for Kabbalah Research à Ramat Gan, en référence au nom de son grand-père.
2015
Le 1er juillet, décès de Shlomo Moussaieff, en Israël.
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Pierre Bergé & Associés
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