Chronique d’une fin de siècle à Orsay

Le 14 novembre 2019, par Anne Doridou-Heim

Fleuron de la collection du bâtonnier bibliophile Jean-Claude Delauney, un recueil de dessins de Steinlen rejoint, après préemption, les collections graphiques du musée. Retour sur une consécration.

Nocturne, pour Le Rire n° 65 du 1er février 1896, crayon, crayon gras, crayons de couleur, rehauts d’encre de Chine, petits grattages à la pointe sèche, 33,3 25,7 cm.

Cinquante planches constituent les deux volumes de cet ensemble unique, connu sous le nom de «recueil Villeboeuf» et ayant également appartenu au colonel Daniel Sicklès. Elles ont dans un premier temps été vendues séparément et l’une d’elles, le dessin pour Boulevards extérieurs, a même établi un record mondial pour une œuvre sur papier de l’artiste, à 46 990 € (source : Artnet). Celui-ci fut éphémère : comme précisé dans le catalogue, il s’agissait d’enchères provisoires avec faculté de réunion, et le musée d’Orsay a ainsi pu préempter l’ensemble à 446 550 €. Un gage de conservation définitive du recueil dans son intégrité. Si l’on y trouve quelques simples croquis rapidement exécutés par celui qui sera justement nommé «l’œil de Paris», les dessins en couleurs destinés à illustrer des nouvelles, des poésies ou des chansons populaires, publiés essentiellement dans le Gil Blas illustré, sont les plus nombreux. Tous racontent la vie parisienne de cette fin du XIXe siècle avec un sens de l’observation et une acuité incomparables, sans oublier un humour mordant pour dénoncer la misère, l’exploitation et la violence. Dépositaire du fonds d’atelier (près de deux mille quatre cents feuilles) de ce représentant majeur de l’imaginaire social de la IIIe République, légué en 1973 par sa fille unique Colette Desormière, l’institution ne pouvait laisser passer ce morceau unique ; elle savait aussi qu’il faudrait se positionner sur un montant élevé pour l’emporter !
La République de l’illustration
«Ces dessins s’inscrivent dans nos collections à un double titre, explique Leïla Jarbouai, conservatrice au département des arts graphiques. Très aboutis, ils viennent admirablement compléter le fonds Steinlen, surtout constitué de croquis et d’esquisses. L’autre point fondamental est le dialogue que ce recueil ouvre avec l’univers des chansons, des poésies et des nouvelles, comme un résumé de toute une culture populaire. Or, Orsay est un musée interdisciplinaire traitant de toute la culture au tournant du XXe siècle.» De fait, Théophile Alexandre Steinlen et Paris, où ce Suisse s’installe en 1881, c’est une grande histoire ! Elle est aussi indissociable du fameux Chat noir. Adolphe Willette (1857-1926), rencontré grâce au frère de celui-ci, médecin, joue un rôle essentiel en présentant le jeune dessinateur à Rodolphe Salis, le fondateur du cabaret appelé à devenir célèbre. La première illustration pour le journal du même nom, le 2 septembre 1883 (soixante-douze autres parutions suivront), lance sa carrière artistique. Il collabore ensuite avec L’Assiette au beurre, puis Le Mirliton, Le Figaro illustré, L’Écho de Paris… liste non exhaustive. Il faut bien sûr adjoindre, à partir de 1891, le Gil Blas illustré, un supplément hebdomadaire consacré à la vie artistique et littéraire. Ces périodiques connaissent alors un véritable âge d’or, grâce à la multiplication des moyens de diffusion et de reproduction entraînant la diminution des coûts, mais aussi à la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Steinlen, Toulouse-Lautrec, Willette, Léandre, Chéret, Forain ou encore Ibels vont s’en donner à cœur joie. Steinlen livrera près de sept cents dessins, sur une période de dix ans, uniquement pour le Gil Blas ! La rue offre moult sujets à celui qui sait voir. Ce ne sont pas les élégantes des Champs-Élysées ni les courses du Bois de Boulogne non plus que les soirées à l’Opéra qu’il choisit de croquer, mais l’envers du décor, l’invisible peuple de petites gens et de miséreux, les classes populaires vers lesquelles vont ses sympathies socialistes, voire anarchistes. Avec lui, on arpente les boulevards aux bras d’amoureux, on danse au Moulin Rouge, on trinque à l’absinthe, on s’amuse un jour de carnaval ou de deux jolies blanchisseuses s’affairant, le tout en fredonnant les paroles de Maurice Boukay ou de Raoul Gineste. Mais le temps se gâte, et Steinlen montre une Bonne à tout faire accablée, le chagrin d’une mère, un sordide lendemain de noces, une vieille femme nourrissant des chats, vieux eux aussi… Plus de sourires, les traits dessinés au fusain et aux crayons de couleur s’émacient pour mettre en images les textes de Georges Auriol, Lucien Descaves, Alphonse Allais, Maurice Guillemot ou Guy de Maupassant. C’est le style immédiatement reconnaissable de Steinlen. Des chats, ses animaux fétiches, apparaissent ici et là, apportant étrangement une touche d’humanité…

 

Boulevards extérieurs, nouvelle de Serge Basset, dessin original paru dans le Gil Blas illustré n° 20 du 20 mai 1898 (première page), cray
Boulevards extérieurs, nouvelle de Serge Basset, dessin original paru dans le Gil Blas illustré n° 20 du 20 mai 1898 (première page), crayon gras, crayons de couleur, rehauts d’encre de Chine et de gouache blanche, 35,4 30,2 cm.


Un devoir de transmission
Aux côtés de ces publications artistiques, Steinlen livre des illustrations à l’Almanach socialiste, ou encore à La Petite République, défendant l’idée d’une République sociale. Malgré les progrès de 1881, la liberté n’est pas totale et la censure rôde. Après le vote des fameuses lois scélérates de 1893 et 1894, sous la menace d’une arrestation, il quitte la France pour quelques mois. À son retour, il ne cède rien à ses idées et, en 1895, illustre une chanson appelée à devenir une icône, L’Internationale d’Eugène Pottier, puis s’engage bien sûr lors de l’affaire Dreyfus, dénonçant les mensonges de l’État-Major. En 1900, jugeant que son travail pour la presse est chronophage et souhaitant consacrer plus de temps à l’affiche et aux livres, il abandonne progressivement ces collaborations. Demeure ce recueil à jamais protégé et bientôt accessible au public, puisque Leïla Jarbouai affirme la volonté d’Orsay, «dans un devoir de transmission», de «très vite le numériser et de l’exposer aussi, les feuilles pouvant être facilement démontées et remontées, car Steinlen mérite une plus grande reconnaissance. Jamais il n’a cédé à un misérabilisme facile et son engagement résonne avec des sujets malheureusement toujours d’actualité»

Théophile Alexandre Steinlen
en 5 dates
1883 Premiers dessins pour Le Chat noir
1888 Parution du recueil illustré Dans la rue
1891 Parution du Gil Blas illustré
1900 Fin de sa collaboration avec le Gil Blas, auquel il a livré quelque 700 dessins
1901 Naturalisation française
à savoir
Théophile Alexandre  Steinlen (1859-1923). Recueil en deux volumes in-folio de croquis, dessins, aquarelles, reliure en demi-maroquin vert d’eau, dos lisses ornés du monogramme de l’artiste mosaïqué de maroquin lavallière de Marius-Michel (1846-1925).
Paris, Drouot-Richelieu, 23 octobre 2019. Beaussant-Lefèvre OVV. M. Meaudre.
Adjugé : 446 550 € Préemption du musée d’Orsay
mercredi 23 octobre 2019 - 13:30 - Live
Salle 5-6 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Beaussant Lefèvre
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne