Charles Percier, designer avant l’heure

On 14 April 2017, by Philippe Dufour

À l’occasion de l’exposition présentée au château de Fontainebleau célébrant enfin Percier sans Fontaine, un ouvrage de référence dresse pour la première fois l’inventaire des créations de ce génie de l’architecture et du décor.

Lit de la générale Moreau, 1802, acajou, bronze doré et émaillé, château de Fontainebleau.
© RMN-Grand Palais (château de Fontainebleau)/ Jean-Pierre Lagiewski

Diviser ce couple d’inséparables formé par Charles Percier et Pierre Fontaine n’était pas une mince affaire, tant a été prise l’habitude de ne parler d’eux que comme d’un personnage à deux têtes… C’est chose faite désormais, avec l’exposition qui se tient au château de Fontainebleau, et consacrée au seul travail, protéiforme, du premier. L’opération était nécessaire, car dans ce tandem, insolite pour l’époque, «Charles Percier le discret tenait le rôle du créatif prolifique alors que Pierre Fontaine s’occupait davantage de la logistique», ainsi que le rappelle Jean-Philippe Garric, le commissaire de l’exposition. Une individualité méconnue dont témoigne également le catalogue qui l’accompagne, un ouvrage de référence établissant enfin une vue d’ensemble sur l’œuvre de ce touche-à-tout de génie. Première monographie consacrée à Percier, ce très beau livre est un modèle d’élégance par sa mise en page et la qualité des reproductions. Grand Prix de l’Académie royale d’architecture en 1786, Percier se considérait avant tout comme architecte, et on lui doit la reprise de l’aménagement du Louvre, les façades à portique de la rue de Rivoli, l’arc de triomphe du Carrousel, ou encore des projets non réalisés comme le monumental palais du Roi de Rome à Chaillot. Mais à la manière d’un artiste de la Renaissance, l’homme était aussi dessinateur, enseignant et décorateur, à la ville comme au théâtre. De là à user du terme audacieux de «designer», il n’y avait qu’un pas qu’ont franchi les auteurs, pour qualifier avec justesse un artiste obsédé par les moindres détails inscrits dans un projet global. Ceux-ci sont reproduits avec la plus grande fidélité dans le catalogue déclinant dessins, encres, lavis et planches gravées. On y découvre surtout le Recueil de décorations intérieures, paru en plusieurs fascicules entre 1801 et 1812 : pièce centrale dans l’œuvre de l’artiste, elle rappelle qu’en effectuant la synthèse réussie de l’architecture et du décor, Percier est sans doute le premier architecte d’intérieur de l’histoire moderne.
 

  
  

À l’origine d’un style «Empire» international
Ses préceptes, Percier les mettra en pratique à l’occasion de chantiers aussi prestigieux que l’aménagement de la Malmaison pour Bonaparte et Joséphine, ou le Cabinet de platine à la «Casa del Labrador» d’Aranjuez, pour Charles IV d’Espagne. Véritable bible du style Consulat puis Empire, le fameux «Recueil» fera aussi connaître son auteur dans l’Europe entière et la marquera d’une influence durable. Certains des meubles qu’il préconise sont présentés en trois dimensions dans le cadre de l’exposition ; ils permettent de juger de l’excellence de leurs proportions, transcrites à merveille par des ébénistes de talent : les frères Jacob, dont l’un deviendra le célèbre Jacob-Desmalter. Parmi les premières réalisations, vers 1802, voici le lit de la générale Moreau : il arbore sur ses dossiers incurvés et son bandeau d’acajou clair une élégante garniture de bronze doré et émaillé en bleu turquoise. Bientôt, avec la prise de pouvoir de Napoléon, le décor plus solennel s’enrichit de symboles martiaux. Au sommet de cette production, le trône de l’Empereur aux Tuileries, ici en majesté, avec sa trouvaille formelle du dossier circulaire, telle une auréole. C’est aussi la période de création du médaillier de style égyptien de 1809, prêté par le Metropolitan Museum de New York, dont la silhouette trapézoïdale reprend celle d’un pylône pharaonique. Quant aux fauteuils gondoles du Salon d’argent du palais de l’Élysée, commandés en 1805 par Caroline Bonaparte, ils témoignent, avec leurs cygnes en guise d’accotoirs, de la capacité d’un Percier à satisfaire aussi une clientèle féminine. Une inventivité intarissable qui le fera rechercher par les manufactures d’État, Sèvres en tête, livrant en 1813 une délicate «pendule Apollon» réalisée d’après ses dessins. Ou encore par le grand orfèvre de l’Empire, Martin Guillaume Biennais, dont d’impressionnantes pièces d’argenterie, terrines et pots à oille, peuplent une vitrine de leurs figures ailées.

 

À SAVOIR
Charles Percier (1764-1838). Architecture et design. Ouvrage collectif sous la direction de Jean-Philippe Garric.
304 pages, 150 illustrations, éditions RMN-Grand Palais, 2016. Prix : 39 €.
Exposition au château de Fontainebleau
jusqu’au 19 juin.
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