Bibliothèque Geneviève & Jean-Paul Kahn : les femmes du surréalisme

Le 24 septembre 2020, par Anne Foster

Le deuxième chapitre surréaliste de la bibliothèque Geneviève & Jean-Paul Kahn met en exergue des femmes éprises de liberté, celle qui « commence où naît le merveilleux » et « promet amour et voyages » dans la «vague de rêves».

Hannah Höch (1889-1978), Fremde Schönheit [Beauté étrange], Berlin, vers 1929, collage photographique original sur papier colorié, 10,5 20,2 cm (détail).
Estimation : 30 000/40 000 

Le 3 janvier 1935, Leonora Carrington ouvre un journal intime, sous forme de lettre adressée à elle-même. À tout juste 18 ans, elle se fixe un but : être artiste. «Give up dreaming & become a true artist, no matter how bad – but be an artist» (« Arrête de rêvasser & deviens une véritable artiste, même mauvaise, peu importe, sois une artiste »). Elle accomplira son objectif. Illustrant à leurs yeux l’essence du mouvement à l’égal des hommes, elle figure parmi les surréalistes choisies par Geneviève et Jean-Paul Kahn. Breton, Aragon, Péret, Ernst et consorts ont célébré la femme, tour à tour objet de dévotion et objet de consommation. Certaines, comme Gala et Elsa Triolet, forment un binôme où, dans l’ombre, elles mènent le couple. D’autres ont décidé de mener leur vie comme elles le désiraient, bousculant les mœurs de l’époque – parfois à leur détriment. On songe à Dora Maar, qui avait abandonné pour Picasso une brillante carrière de photographe : Femme dans un miroir, vers 1932-1935, un collage photographique rehaussé à la gouache, attendu autour de 8 000 €, témoigne ici de son talent. En 1935, Leonora Carrington n’avait pas entendu parler des mouvements dada et surréaliste. Élevée dans la gentry britannique, envoyée dans un pensionnat à Florence, Leonora s’était plongée dans les romans gothiques et vouait une admiration aux peintres du Quattrocento, et en particulier à Uccello – considéré comme un précurseur par les surréalistes… Elle reprend son journal le 28 mars 1939. Sa vie a alors pris une tout autre tournure ; deux ans auparavant elle avait rencontré, dans une galerie londonienne, Max Ernst. Son journal évoque leur vie à Saint-Martin-d’Ardèche. De tempérament exalté, elle se voue à son amour et à son art, mis en scène dans un double portrait ponctué de symboles alchimiques : il est oiseau, elle est cheval, le paysage, glacé. Son œuvre picturale, ses poèmes fantastiques, comme La Maison de la peur (1938) illustrée par son amant, ainsi que ce journal (voir photo page 15) évoquent sa passion exclusive et obsessionnelle pour Max Ernst. Le peintre allemand ayant été arrêté en 1940, elle ne supporte pas la séparation ; réfugiée à Madrid, elle sombre dans la folie et est internée. Elle parvient à rejoindre les États-Unis et s’installe au Mexique, où elle reprend la peinture et poursuit la rédaction de contes. Ernst, quant à lui, était tombé amoureux d’une jeune artiste américaine, Dorothea Tanning, également présente dans cette collection avec The Civilizing Influence, peinte en 1944 (40 000 €), et à travers les illustrations qu’elle réalisa pour un recueil de poèmes de Léna Leclercq.
 

Léna Leclercq (1926-1987) - Dorothea Tanning (1910-2012), Personne, Paris, Georges Visat & Cie, 1962. Exemplaire n° 9 de l’édition origina
Léna Leclercq (1926-1987) - Dorothea Tanning (1910-2012), Personne, Paris, Georges Visat & Cie, 1962. Exemplaire n° 9 de l’édition originale, d’un tirage à 91, petit in-folio, illustré de 9 gravures originales en couleurs de Dorothea Tanning, avec une suite complète en feuilles et à grandes marges ; reliure de l’éditeur en toile vieux rose à la Bradel.
Estimation : 3 000/4 000 


Une poète et écrivaine sortie de l’oubli
Jurassienne venue à Paris poursuivre ses études, Léna Leclercq se lie d’amitié avec Alberto Giacometti, qui l’introduit dans le cercle surréaliste et l’avant-garde littéraire. Professeur en Guadeloupe de 1950 à 1952, elle démissionne et accepte de s’installer chez Balthus, au château de Chassy dans le Morvan, rencontré grâce au sculpteur. Elle va partager la vie du peintre quelque temps, jusqu’à la découverte de la liaison de celui-ci avec sa jeune nièce Frédérique Tison. Ce drame est évoqué de manière détournée dans Il faut détruire Carthage, son roman dédié à Annette Giacometti, venue la secourir après sa tentative de suicide. Ses recueils de poèmes seront salués : par le prix de poésie René Laporte pour Pomme endormie, publié en 1958 chez Marc Barbezat, orné d’eaux-fortes d’Alberto Giacometti, et par le prix Max Jacob pour Poèmes insoumis (1960), chez le même éditeur et illustré par André Masson. L’année suivante, elle publie chez Jean Hugues La rose est nue, illustrée par Ernst, dont un exemplaire par Paul Bonet figure dans la bibliothèque des Kahn (8 000 €). L’accompagnent Personne (1962, illustrations de Dorothea Tanning, voir photo page 16), et Midi le trèfle blanc (1968), orné d’une eau-forte de Joan Miró et prisé autour de 1 000 €. En 1988 à Dole, Pierre Mourin et Danielle Ducout lui ont consacré une exposition la sortant de l’oubli. Son œuvre publiée comprend sept livres de poésie et quatre romans. Sa délicatesse d’écriture, très personnelle, où « les mots glissent comme une eau fraîche sur les blessures de la vie », lui accorde une place méritée dans cet aréopage surréaliste réuni par Geneviève et Jean-Paul Kahn, aux côtés des fortes personnalités de Nancy Cunard, Hannah Höch et Remedios Varo.

 

Photographe anonyme. Lee Miller nue sous la douche, tirage sur papier Agfa Brovira, 23,6 x 16,5 cm. Estimation : 1 000/2 000 €
Photographe anonyme. Lee Miller nue sous la douche, tirage sur papier Agfa Brovira, 23,6 16,5 cm.
Estimation : 1 000/2 000 


Le triomphe des insoumises
En 1917 à Zurich, quelques artistes provocateurs se réunissent, signant l’acte de naissance du mouvement dada, qui se propage notamment en Allemagne, grâce à Raoul Hausmann. Sa compagne, Hannah Höch, est la seule femme à avoir pris part aux manifestations berlinoises. Dans le collage Schnitt mit dem Küchenmesser Dada durch die letzte Weimarer Bierbauchkulturepoche Deutschlands (1919-1920), parodiant les figures politiques, elle aborde une thématique importante dans son œuvre : l’identité et le rôle social de la femme. Entre 1920 et 1930, elle associe les notions de race et d’identité sexuelle ; un rare collage de cette série dite « ethnographique » compte parmi les fleurons de la bibliothèque (voir photo page 13). Vers la fin des années 1920, elle est la compagne de l’écrivaine hollandaise Til Brugman (1888-1958). Isolée à Berlin pendant la guerre, Hannah reprend peu à peu la peinture et la pratique des collages. En 1976, deux ans avant son décès, le musée d’Art moderne de la Ville de Paris et la Galerie nationale d’art de Berlin lui consacrent une rétrospective. Il faudra attendre 2014 pour voir Nancy Cunard honorée par une exposition au quai Branly. D’une beauté farouche, attachée à sa liberté, elle s’installe à Paris en 1920. Tristan Tzara la présente au groupe surréaliste… subjugué : elle inspire à Louis Aragon un « amour fou ». À leur rupture, lui souffre, elle, décide de créer sa maison d’édition, Hours Press, qui publiera Voyageur, poëme par l’auteur de “Voyages”, et À toi Nancy l’amour, 1928, avec un envoi « To my last love…», deux plaquettes pour lesquelles il faut aujourd’hui compter quelque 4 000 €. Nancy Cunard sera aussi engagée comme reporter par The Manchester Guardian pendant la guerre d’Espagne. Autre muse, mannequin et photographe, Lee Miller a été nommée en 1942 correspondante de guerre officielle de l’armée américaine pour Vogue Grande-Bretagne. En 1945, elle photographie les camps de Buchenwald et de Dachau, et exige la parution de ces clichés insoutenables. L’exposition organisée par le Jeu de Paume en 2008 lui rendra un hommage tardif. Geneviève et Jean-Paul Kahn ont choisi son portrait en sirène par Man Ray (3 000 €), et un cliché anonyme la montrant nue sous la douche (voir photo page de droite). Un beau moment d’intimité, reflet de cette bibliothèque très personnelle.

 

Leonora Carrington (1917-2011), Journal intime Hazelwood, Saint-Martin-d'Ardèche, janvier 1935 - juillet 1939, manuscrit autographe de 43 
Leonora Carrington (1917-2011), Journal intime Hazelwood, Saint-Martin-d'Ardèche, janvier 1935 - juillet 1939, manuscrit autographe de 43 pages in-8°, sur un fragment d’agenda britannique pour l’année 1935.
Estimation : 12 000/15 000 

 

3 questions à
Geneviève Kahn ­­

 
Remedios Varo Uranga (1908-1963), Monument à une voyante, Barcelone, 1935,dessin au crayon noir et estompe, 17,5 x 13,7 cm. Estimation : 5
Remedios Varo Uranga (1908-1963), Monument à une voyante, Barcelone, 1935,
dessin au crayon noir et estompe, 17,5 
13,7 cm.
Estimation : 5 000/6 000 


Cette singulière bibliothèque porte votre nom associé pour la postérité à celui de votre époux Jean-Paul Kahn. Comment décririez-vous votre part dans son élaboration ?
Nous étions au départ tous les deux passionnés de peinture et de photographie, visitant galeries et salons. Les livres avaient alors trait à la documentation. Jean-Paul poursuivait sa bibliothèque consacrée à la littérature, en particulier du XIXe siècle, qui fera l’objet de la dernière vente. Pour ma part, mes goûts allaient davantage vers les ouvrages illustrés. Mais plus que tout, nous désirions que cette collection ait un sens.

Avec « poètes, peintres et photographes du XXe siècle », on participe à la galaxie surréaliste d’une manière plus intime grâce à vos choix. Quelle a été votre démarche dans la sélection ?
J’appréciais en particulier les surréalistes anglais. Nous avons fait la rencontre décisive de Roland Penrose, qui est devenu un ami. Grâce à lui, nous avons pu développer des relations plus intimes avec les artistes et notamment les femmes du mouvement surréaliste. J’avoue être particulièrement sensible à ce côté de la collection. J’aime par exemple beaucoup les boîtes de Mimi Parent, tout comme je raffole de celles de Joseph Cornell, si poétiques, ainsi que des cadavres exquis et des photos de Man Ray et de Dora Maar. J’apprécie ce côté ludique du surréalisme.

Muses ou créatrices, plusieurs femmes de la mouvance surréaliste figurent dans cette vente. Cet hommage reflète-t-il votre choix ou une vision commune à votre couple ?
Une vision commune assurément. Parlons par exemple de Remedios Varo, artiste et écrivaine. Elle s’est engagée avec Benjamin Péret aux côtés des Républicains pendant la guerre d’Espagne et a dû s’exiler, d’abord à Paris puis au Mexique. Son œuvre intègre le fantastique hérité de Bosch et de Goya. Jean-Paul et moi étions très intéressés par la guerre civile espagnole et en particulier ce qui touchait au Pays basque [région d’origine de Geneviève Kahn, ndlr]. Nous apprécions aussi beaucoup Nancy Cunard et Lee Miller, engagées dans les conflits des années noires. Les liens se tissent naturellement entre ces femmes. La relation est étroite entre la collection de tableaux et la bibliothèque surréaliste.
vendredi 09 octobre 2020 - 14:00 - Live
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Pierre Bergé & Associés
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